ROMÉO
Ah I fais-nous grftce au moins du fouet de ce cocher.
BEinroGUO.
Eh bien, soit. Sache donc qu'elle vient se percher
Avec cet appareil sur nos cervelles folles,
Et les fait accoucher de visions frivoles.
Elle montre un quartier de terre au paysan,
Chatouille les genoux du souple courtisan;
Vient-elle à galoper sur le nez d'un vieux juge,
n flaire un bon procès, un gros plaideur qu'il gruge ;
Elle court sur les doigts d'un poète indigent,
Et sa plume se change en un rouleau d'argent.
D'un docte médecin elle effleure la barbe,
n rêve épidémie et prescrit la rhubarbe ;
Aux lèvres d'une dame elle vient se poser,
Et la dame sourit : elle rêve un baiser.
n a prêté à la passion de Juliette et de Roméo le transports et les douceurs, les ardeurs et les délicatesses qui paraissent d'abord inimitables dans Sbakspeare. Voyez la scène du balcon :
JULIETTE
Eh quoi ! déjà partir ? Ton oreille inquiète Entend le rossignol, et non pas l'alouette : n chante chaque nuit sous l'oranger fleuri. Le jour est loin encore, 6 mon époux chéri 1 Crois-moi, mon doux amour, et sans crainte demeure : C'était le rossignol qui chantait tout à l'heure.
ROtt^O.
C'était bien l'alouette et l'approche du jour, Non pas le rossignol. Regarde, cher amour. L'envieuse lueur dont la pourpre fatale Sur les bords du nuage à l'orient s'étale.
Les astres de la nuit semblent s'évanouir Et sur les monts lointains, prête à s'épanouir. L'aurore, fleur des cieux humide de rosée, Rougit ainsi que toi, ma charmante épousée. n faut partir et vivre, ou rester et mourir.
JULIETTE
Non, non : la nuit n'est pas si rapide à courir. Ce feu lointain n'est point la lueur de l'aurore. Oh! je la connais bien 1 C'est quelque météore Que la bonté du ciel allume cette nuit Pour éclairer la route où mon époux s'enfuit. Reste donc un instant. Oh ! ne pars pas si vite !