‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 101 sur 199 · Camuzat, Histoire critique des journaux ^ 1. 1«% p · texte numérisé non relu

Camuzat, Histoire critique des journaux ^ 1. 1«% p

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 2â9

se montrèrent circonspectissimes, comme disait Balzac de Chapelain ; ils supprimèrent dans leur feuille la discussion et la critique, et n*y laissèrent que Tanalyse. En 1687, le président Cousin, prenant le gouvernement du journal, annonça dans un avertissement aux lecteurs < que les rédacteurs ne loueraient pas les ouvrages qu'ils analyseraient, et qu'ils entreprendraient encore moins de les critiquer, voulant se tenir dans les bornes d'un compte rendu. >» Ne cherchons donc dans le Jov/rnal des savants ni une adhésion ni une opposition marquée aux idées de Perrault. Il se maintient dans une neutralité inexpugnable, et il analyse avec une égale tranquillité de rédaction les paradoxes des ParaU lèUs et les Réflexiotis sur LonginK

Le Mercure galant^ né en 1672, était dirigé par un écrivain d'un esprit facile et entreprenant , sans instruction , sans principes littéraires, sans goût et sans style, par le sieur de Yizé. Il avait débuté par attaquer la Sophonisbe de Corneille : < La témérité appartient aux jeunes gens, et ceux-là qui n'eu ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devraient être blâmés de tout le monde. » Tel avait été le manifeste du journaliste. Il parait que l'inconséquence et la contradiction étaient aussi à ses yeux deux privilèges de la jeunesse, car l'abbé d'Aubignac ayant à son tour critiqué Sophonisbe, de Vizé la défendit, sans s'inquiéter de se mettre d'accord avec sa première attaque. Je ne veux pas dire qu'il était né journaliste ; mais enfin, il communiquait au journalisme naissant cette flexibilité d'esprit et cette mobilité d'opinions qu'on a souvent reprochées au journalisme adulte , et même parvenu à sa maturité. Cette volte-face le réconcilia avec Thomas Corneille, qui devint un des rédacteurs du journal. Le premier jour de

1. Voy. dans l'année 1687 les articles sur le Discours de Longepierre (p. 83) et sur VHistoire poétique de M. de Callières(p. 121); en 1689^ p. 9, et 1693, p. 1) les articles sur les Parallèks.

chaque mois, paraissait un volume du Mercwre galant^ qui renfermait un peu moins de matière qu'un numéro de nos feuilles quotidiennes, et qu'on vendait trente sous relié en veau, vingt-cinq sous couvert en parchemin. Rien de comparable à ces petits livres pour le désordre et pour la bigarrure : entre une mort, un mariage, un accouchement et une énigme, de Yizé enregistre les nouvelles de la littérature ; il accueille tous les petits vers que lui envoient les jeunes gens, ravis de se voir imprimés; il rédige la chronique des académies de province ; il signale à ses abonnés les noms des OEdipes qui devinent ses énigmes ; il informe le public des changements survenus dans le personnel des filles d'honneur ; il note les voyages et les retours, les maladies et la guérison des grands seigneurs avec la ponctualité d'une gazette anglaise ; il raconte les procès scandaleux, les assassinats et les vols, comme la Gazette des tribvnaux; il enregistre les nominations ofGcielles, comme le Moniteur; il analyse les thèses soutenues en Sorbonne, comme le Journal de rinstrv^îion publique. Le Mercure galant est universel, et Boursault dit vrai quand il prête ces vers à un personnage de sa comédie, Merlin, le factotum du journal :

Tant que dure le jour, j'ai la plume à la main, Je sers de secrétaire à tout le genre humain. Fable, histoire, aventure, énigme, idylle, églogue, Épigramme, sonnet, madrigal, dialogue, Noces, concerts, cadeaux, fêtes, bals, enjouements, Soupirs, larmes, clameurs, trépas, enterrements, Enfin quoi que ce soit que Ton nomme nouvelle, Vous m'en faites garder la mémoire fidèle.

Quelquefois même, ce rôle d'écho ne suffit pas à l'ambition du Mercwre. 11 aspire à diriger l'esprit public; il attire l'attention de ses lecteurs sur des questions déUcates

de littérature ou de morale, de sentiment ou d*hygiène, leur propose des problèmes à résoudre, et promet de publier les meilleures réponses : < Est-il possible d*aimer fortement sans être aimé ? — L'absence est-elle incapable d'augmenter l'amour î — Faut-il dormir, ou non, après le repas ? — Vaut-il mieux qu'un père de famille soit grand buveur ou grand joueur ? » Ses jours de fête sont ceux où il reçoit la communication de quelque œuvre nouvelle, par un écrivain à la mode. 11 l'imprime aussitôt, en se faisant auprès de ses abonnés un honneur de leur présenter ces prémices. Il publie au plus vite les vers de Mlle Deshouliëres sur le soin que le roi prend de l'éducation de la noblesse, vers admirables, dit-il, qui ont obtenu le prix de poésie à l'Académie française. Il obtient de Fontenelle son Discours sur la patience^ que l'Académie vient aussi de couronner. Son amitié pour le neveu de Thomas Corneille le rend l'ennemi de La Bruyère, dont il attaque vivement le discours de réception, et son inimitié contre Boileau le décide à prendre parti pour Cotin contre Molière. Mais quand Perrault lit à l'Académie son Épttre sur le génie^ dédiée à Fontenelle, le Mercure la porte aux nues. Si le Mercure n'avait pas été brouillé avec Molière, il aurait pu lui emprunter pour épigraphe le vers des Femmes savantes :

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.

En décembre 1 691 , le jour de la réception de Pavillon à la place de Benserade, l'abbé de Lavau, un moderne, lut devant les quarante le commencement d'un poëme de Perrault, intitulé : Adam, ou la Création du monde. De Vizc répand aussitôt cette grande nouvelle, et chante la gloire de Perrault : « On trouve dans ses vers des descriptions très-vives, et tout le monde demeure d'accord que son auteur est né poète. » J'ai voulu savoir si l'admiration du journaliste pouvait être sincère, et pour qu'on en juge,

j'ai détaché du chant I*' de la Création^ celui que l'abbé de Lavau lut à l'Académie, le passage suivant; c'est la naissance d'Eve, l'un des plus beaux épisodes du chef-d'œuvre dont l'Angleterre commençait à s'enorgueillir. C'est du reste sans le savoir que Perrault était le rival de Milton. Pendant le sommeil de l'homme, Dieu s'approche, et

A rendroit où le cœur, par de vivants ressorts, Donne le mouvement à la masse du corps, Le puissant créateur prend et lève une côte, Et de la même chair remplace ce qu'il 5te : De cet 06 si fatal au bonheur des humains, La femme se forma dans ses divines mains.

Enfin l'homme sortit des hens du sommlsil.

Et Dieu lui présenta la fenmie à son réveil.

Adam, qui s'était vu sur le prochain rivage,

Crut qu'un miroir flatteur lui montrait son image.

A l'aspect des beautés de cet objet charmant.

n est comblé de joie et devient son amant :

« C'est la chair de ma chair, c'est xm antre moi-même,

Dit-il en rendant grâce à la bonté suprême ;

Pour elle désormais, pour posséder son cœur.

L'homme se privera de tout autre bonheur.

Sans peine il quittera la maison de son père,

Sans peine il oubliera les bontés de sa mère ;

Ce sera sa moitié, tout leur sera commun,

Et dans la même chair les deux ne feront qu'un. >

Voilà les vives descriptions qui, selon de Yizé, arrachaient à tous les hommes de goût l'aveu que Perrault était né poëte ! L'excuse du journaliste, c'est que l'Académie, comme il l'affirme, applaudissait réellement ces platitudes rimées, et que le public s'y laissait prendre comme l'Académie. Elle et lui (Boileau n'a pas tout à fait tort), étaient un peu topinambous. Pour épancher son humeur. Despréaux décocha une épigramme contre le M^cure^ et pa-

rodia la première ode de Pindare à la louange de Perrault ^

Mais Boileau ayait d'autres adversaires encore, plus re*doutables que de Yizé et le Mercure gakmt ; c'étaient les rédacteurs des Jf^moîre; de Trévoux, dont le duc du Maine était le patron. Ce journal curieux et trop peu connu aujourd'hui était dirigé par les jésuites, qui, ne fût-ce qu'à titre d'tiu* manistes, auraient dû se porter défenseurs des anciens. Mais Tune des forces de cette compagnie dans tous les temps, c'est qu'elle a été de son parti avant tout, et que Tesprit de corps a dominé chez elle tous les autres intérêts. Il est permis de penser que, si Tantiquité avait été défendue par un de leurs amis, les journalistes de Trévoux se seraient décidés pour lui et pour elle. Hais les plus illustres des anciens étaient Boileau et Racine, deux amis de Port- Royal, Boileau surtout, qui vantait partout et à tout propos l'auteur des Provinciales^ principalement devant les jésuites. « Un jour, dit Louis Racine, le P. Bouhours, s'entretenant avec Despréaux sur les difficultés de bien écrire en français, lui nommait ceux de nos écrivains qu'il regardait comme des modèles pour la pureté de la langue; Boileau rejetait tous ceux qu'il nommait comme de mauvais modèles. — Quel est donc, selon vous, lui dit le P. Bouhours, l'écrivain

1 . L'épignramme contre le Mercure est celle qui commence par ces mots :

Le bruit court que Bacchus, etc.

L'ode se termine par cette strophe :

Si du parfait ennuyeux Tu veux trouver le modèle , Ne cherche point dans les cieux D'astre au soleil préférable , Ni , dans la foule innombrable De tant d'écrivains divers Chez Coignard rongés des vers, Un poète comparable A l'auteur inimitable De Peau-^^Àne mis en vers.

parfait? Que lirons-nous? — Mon père, reprit Boileau, lisons les Lettres provinciales^ eU croyez-moi, ne lisons pas d*autres livres*. > Les jésuites donc, regardant Boileau comme un de leurs adversaires, étendirent à l'antiquité le ressentiment que leur inspirait son défenseur, et se firent modernes, contre leur vraie nature et contre la tradition de leur compagnie. G*est ainsi que les passions les plus étrangères à la littérature décident quelquefois des opinions littéraires, et que l'esprit de parti devient l'arbitre du goût. Le journal de Trévoux se mit à flageller Boileau à petits coups, périodiquement, avec une opiniâtre douceur. La correspondance du satirique est pleine de détails piquants sur cette petite guerre ; les jésuites avaient semé le bruit

I. Œuvre de L. Racine , Mémoires sur la vie de Jean Racine, p. 136. Boileau, même au plus fort de sa querelle avec les jésuites , resta Tami du P. Bouhours. Qu'on me permette de transcrire ici une lettre quMl lui adressa au sujet de cette querelle , lettre charmante qu*on ne trouve ni dan<; l'édition de Boileau par Saint-Marc^ ni dans celles de Saint-Surin, de Ûaunou et de Berryat Saint-Prix. Je n'arfirmerai pas qu'eUe soit inédite, mais elle est certainement très-peu connue. Je la copie sur l'autographe même de Boileau , qui fait partie de la belle coUection de M. Gilbert :

« Comme il me parait, mon révérend père, par les paroles que le révérend père Tarteron a dites à mon frère le docteur de Sorbonne, et par d'autres choses qu'on m'a rapportées, qu'il y a un dessein formé dans votre illustre compagnie de se déclarer contre moi, et qu'on a même déjà défendu de lire mes ouvrages dans votre collège, je souhaiterais de vous voir et de vous embrasser, afin qu'au moins avant le combat nous nous pardonnions notre mort. Car, quoi qu'il puisse arriver, je puis vous assurer que je vous estimerai et vous aimerai toujours chèrement , aussi bien que le révérend père de La Chaise, que j'honore et que je respecte comme l'homme du monde à qui j'ai la plus sensible obligation. J'aurais été vous dire tout cela chez vous s'il y faisait sur pour moi, et si je vous y pouvais parler auprès du feu et sans courir risque d'être entendu. Mais cela ne se pouvant point, voyez si vous serez assez hasardeux pour venir dtner demain avec moi. Supposez que vous avez assez d'audace pour cela , mandez-moi ce soir, ou demain au matin, à quelle heure vous vouiez que je vous envoie mon carrosse. Adieu , mon très-illustre adversaire ; je vous réponds , quoi qu'en veuille dire le P. Tarteron, que je suis très-sincère, et surtout quand je vous dis que je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Desprêaux. *

qu'il était Tauteur d'une épltre injurieuse contre eux, terminée par ces vers, que Despréaux s'adressait, disait-on :

Combats Mariana, peut-on le trop combattre? La France saigne encor du meurtre d'Henri Quatre. Suspends pour un moment ton glorieux emploi, Venge Dieu, venge Amauld, ton roi, l'Église et toi».

Bolleau se défendit énergiquement contre cette imputation, dans une lettre au P. Thoulier, jésuite, et depuis abbé d'Olivet. Averti du péril, il prit désormais ses précautions, et avant de publier l'épltre sur Yamour de Dieu, il eut soin de la lire au P. de La Chaise. Dans une lettre à Racine, il raconte avec complaisance les caresses que lui lit le révérend. Encouragé par le succès, il récita son épltre à l'archevêque de Paris, à Bossuet, à Bourdaloue, et au P. Gaillard, recteur des jésuites de Paris , recueillant d'illustres suflFrages, qui d'avance intimideraient le journal de Trévoux. Il alla même, pour le mieux désarmer, jusqu'à déclarer qu'il n'était pas janséniste, mais tout au plus molino-janséniste, distinction un peu subtile, et moins digne de Boileau que de ses adversaires*. Il compta sur la paix, s'imaginant avoir divisé la compagnie, et ne voulant pas croire « que les jésuites fussent un corps homogène, et que qui remue une des parties de ce corps remue toutes les autres*. »• Vain espoir! Le journal de Trévoux continua la guerre : en 1701, parut à Amsterdam une édition de Boileau, où l'on citait au bas des pages les passages des originaux imités par le poète. Les journalistes de Trévoux rendirent compte de cette édition dans un article mordant et spirituel* :

1 . Pièce publiée par Cizeron-Rival et par M. de Saint-SuriQ. (Yoy. éd. Berryat Saint-Prix, t. III, p. 133.)

2. LeUre 120 à Brossettc.— 3. Ibid, — 4. Septembre 1703, arL 149, p. 1532.

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