‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 107 sur 199 · Lettre du 15 janvier 1690. — 2. Mémoires ^ p · texte numérisé non relu

Lettre du 15 janvier 1690. — 2. Mémoires ^ p

Perrault. Les femmes sont nées modernes. Ne sachant ni le grec ni le latin, elles lisaient peu les anciens, même au xvn* siècle, ou ne les lisaient que dans des traductions insuffisantes, et ne les comprenaient guère mieux que la présidente Morinet, quand son mari lui traduisait Piadare. Les plus sensées se récusaient à Tégard de Tantiquité, et répondaient comme Henriette :

Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec.

Quelques-unes d*entre elles pouvaient se laisser toucher par ridée religieuse qui avait inspiré Desmarets, et préférer le xvir siècle au paganisme de l'antiquité, à titre de femmes chrétiennes. Mais, sans demander à leur foi la règle de leur goût, la plupart confondaient tout simplement la cause de l'antiquité et celle de la pédanterie, et les défenseurs des anciens ne cherchaient pas assez à prévenir cette confusion. L*idée d*un progrès et d*un rajeunissement perpétuel de la nature humaine^résentée avec agrément par les modernes, et appuyée sur des arguments ingénieux, leur plaisait mieux que celle de la décadence du monde sur le retour. Elles aimaient à entendre revendiquer pour Thumanité Téternel printemps de Tesprit, doctrine plus riante que celle de ces austères admirateurs du passé, qui, transportant pour ainsi dire dans la littérature Tidée de la déchéance originelle, attribuaient aux anciens un privilège de perfection idéale, dont leurs successeurs avaient été, on ne sait pour quelle faute, dépossédés pour toiyours. Cette impopularité des anciens parmi les femmes, Boileau la dénonce lui-même dans sa dixième satire, et nous en trouvons un témoignage bien significatif dans ces vers :

Au mauvais goût public la belle fait la guerre, Plaint Pradon opprimé des sifflets du parterre, Rit des vîiins amateurs du grec et du latin, Dans sa balance met Aristote et r40tin :

PuiSy d'une main encor plus fière et plus habile. Pèse sans passion Chapelain et Virgile, Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretés, Mais confesse pourtant qu'il a quelques beautés; Ne trouve en Chapelain, quoi qu*ait dit la satire. Autre défaut, sinon qu'on ne saurait le lire. Et, pour faire goûter son livre à l'univers. Croit qu'il faudrait en prose y mettre tous les vers.

Dans les trois éditions de 1694, 95 et 98, au lieu de ces deux derniers vers, on lisait la tirade suivante, plus concluante encore, que Boileau supprima, dit Brossette, après sa réconciliation avec Perrault :

Et croit qu'on pourra même enfin le lire un jour, Quand la langue vieillie ayant changé de tour, On ne sentira plus la barbare structure De ses expressions mises à la torture ; S'étonne cependant d'où vient que chez Coignard Le Saint-Paulin, écrit avec un si grand art. Et d^une plume douce, aisée et naturelle, Pourrit, vingt fois encor moins lu que la Pucelle, Elle en accuse alors notre siècle infecté Du pédantesqne goût qu'ont pour l'antiquité. Magistrats, princes, ducs et même fils de France, Qui lisent sans rougir et Virgile et Térence, Et toujours pour P.... plein d'un dégoût malin. Ne savent pas s'il est au monde un Saint-Paulin,

Boileau a médit fort spirituellement des femmes, mais il ne les connaissait pour ainsi dire que littérairement et de seconde main, d'après Juvénal. Il ignorait qu'on ne les corrige guère qu'en les flattant, et qu'un madrigal a plus de prise qu'une satire sur ces esprits délicats, dont le goût est incertain, l'humeur ombrageuse, et qu'il faut apprivoiser par la douceur. La dixième satire accrut Timpopularité des anciens, en décidant la disgrâce de leur chef. « Elle fut prodigieusement vendue et critiquée, dit Louis Racine, et

tandis que le libraire était content, Tauteur se désespérait. » Boileau, déchiré par les femmes, comme Orphée par les bacchantes, allait montrer ses blessures à Racine, et Racine lui rendait les consolations qu'il avait reçues lui-même de Boileau pendant la disgrâce de Phèdre : « Rassurez-vous, lui disait-il; vous avez attaqué un corps très-nombreux et qui n'est que langue; l'orage passera*. » L'orage dura longtemps, et cependant, ajoute Louis Racine avec étonnement, Boileau avait mis de son côté Mme de Maintenon, par ce vers :

J'en sais une chérie et du monde et de Dieu.

Admirable naïveté du poète janséniste, qui ne devine pas que cette exception éclatante devait irriter davantage , et non pas apaiser le sexe féminin.

Aussi les femmes se vengèrent de Boileau, même au sein de r Académie. On trouve dans ses lettres le détail amusant de leurs intrigues académiques contre un candidat que Boileau voulait faire élire, M. de Mimeure. Il avait la promesse de beaucoup d'académiciens, mais en arrivant à l'assemblée, « je les ai, dit-il, trouvés tout changés en faveur d'un M. de Saint-Aulaire, homme d'une grande réputation, assurait-on, mais dont le nom pourtant, avant cette aQ'aire, n'était pas venu jusqu'à moi '. « C'étaient des femmes en crédit, qui poussaient M. de Saint-Aulaire au fauteuil. Boileau se fâcha. Une lettre de M. Le Verrier, son ami, au duc de Noailles, nous fait assister à cette scène : « M. Despréaux a représenté à l'Académie, avec beaucoup de chaleur, que tout était perdu, puisqu'il n'y avait plus que la brigue des femmes qui mit des académiciens à la place de ceux qui mouraient. Enfin, il a lu tout haut les vers de

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