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Chap. I

252 HISTOIRE DE LA QUEliELLE

par le P. Bouhours, qui? avec le soin qu'il eut toujours de se ménager entre les opinions extrêmes, y disait: « Les connaisseurs prendront plaisir à voir qu'une inGnité de pensées et de maximes dont les modernes se parent ont été dérobées aux anciens, et cela seul pourra faire ouvrir les yeux sur le mérite de ces grands hommes, et guérir peutêtre quelques esprits prévenus qui n'ont pas pour l'antiquité tout le respect et toute l'admiration qu'elle mérite. • Bayle cite d'abord avec éloge l'opinion de Bouhours, et a l'air de lui donner raison : « Je ne doute pas, dit-il, que si l'on compare par pensées détachées les anciens et les modernes, on ne se convainque facilement que l'avantage n'est pas pour ceux-ci ; car je ne crois pas que l'on ait pensé dans ce siècle même rien de grand et de délicat que Ton ne voie dans les livres des anciens. » Puis il s'achemine tout doucement à l'opinion contraire : « Les plus sublimes conceptions de métaphysique et de morale que nous admirons dans quelques modernes se rencontrent dans les livres des anciens philosophes. Aussi, pour que notre siècle puisse prétendre à la supériorité, il faut comparer un ouvrage à un ouvrage ; car qui peut douter qu'un ouvrage qui, en ce qu'il a de beau, ne cède pas à d'autres, considérés selon ce qu'ils ont de beau, ne leur cède, si ses endroits faibles sont et plus nombreux et plus grossiers que les endroits faibles des autres ? Qui peut douter que quand même M. Descartes aurait trouvé dans les livres des anciens toutes les parties de son système, il ne mérite plus d'admiration qu'eux, puisqu'il a su ajuster ensemble tant de parties dispersées, et former un système méthodique d'une matière qui était sans liaison ? «

Telle est la méthode de Bayle ; il semble abonder dans l'opinion qu'il veut contredire, et il passe , par une transition habile et imperceptible, de l'assentiment à la contradiction. Rien de plus amusant que ces surprises de sa dia-

lectique. Quand il commence par dire oui, on peut être presque sûr qu'il finira par conclure non. Dans le second article que je veux citer, sur Poquelin, il débute encore par un détour : « M. Perrault s'est attiré beaucoup d'adversaires pour s'être opposé fort vivement à ceux qui disent qu'il n'y a point aujourd'hui d'auteur que l'on puisse comparer aux Homère et aux Virgile, aux Démosthène et aux Cicéron, aux Aristophane et aux Térence, aux Sophocle et aux Euripide. Cette dispute a fait nattre, de part et d'autre, plusieurs ouvrages où l'on peut apprendre de trèsbonnes choses. Mais on attend encore la réponse aux Pa^ rallèles de M. Perrault, et Ton ne sait quand elle viendra. Je crois pouvoir dire qu'en fait d'ouvrages de plume, il n'y a guère de choses où tant de gens aient reconnu la supériorité de ce siècle que dans ces pièces comiques.... Peutêtre cela vient-il de ce que les grâces et les finesses d'Aristophane ne sont pas à la portée de tous ceux qui peuvent sentir le sel et les agréments de Molière; car il faut demeurer d'accord que, pour bien juger des comiques grecs, il faudrait connaître à fond les défauts des Athéniens. Il y a un ridicule commun à tous les temps et à tous les peuples, et un ridicule particulier à certains siècles et à certaines nations. Il y a des scènes d'Aristophane qui nous paraissent insipides, qui charmaient peut-être les Athéniens, parce qu'ils connaissaient le défaut qu'il tournait en ridicule. C'était un défaut que peut-être nous ne savons pas ; c'était le ridicule ou de quelque fait particulier ou de ^ quelque goût passager et connu en ce temps-là, mais qui nous est inconnu.... Voilà des obstacles qui ne nous permettent point d'admirer le poète selon son mérite, ni en grec ni en latin, ni dans les versions françaises les plus fidèles et les plus polies qu'on nous en puisse donner. Molière n'est pas sujet à ce contre-temps : nous savons à qui il en veut, et nous sentons facilement s'il peint bien le

ridicule de notre siècle ; rien ne nous échappe de tout ce qui lui réussit. > Après ce long préambule, Bayle se décide et fait un pas en avant : c II semble même qu'à l'égard de ces pensées et de ces fines railleries, à quoi tous les siècles et tous les peuples polis sont sensibles, Molière soit plus récond qu'Aristophane et que Gicéron. C'est une prérogative de grand poids : car enfin on ne peut accuser le siècle de manquer de goftt pour les endroits relevés des poètes latins. Montrez aux dames d'esprit certaines pensées d'Ho* mère, d'Ovide, de Juvénal, etc.; montrez-les-leur en vieux gaulois; faites-en la traduction la plus plate qu'il vous plaira, pourvu qu'elle soit fidèle, vous verrez que les dames conviendront que ces pensées sont belles, délicates, fines.» Bayle en vient donc à retirer aux anciens Isl ressource qu'il leur offrait d'abord , de récuser les traductions. Il semblait combattre l'idée de Perrault, il finit par l'adopter. Malgré l'effort de Bayle pour faire passer ses opinions presque incognito, il fut manifeste à tous les yeux qu'il penchait pour les modernes. On commenta même cette phrase: « On attend encore la réponse aux Parallèles de M. Perrault, et l'on ne sait quand elle viendra. » Et comme les Réflexions sur Longin avaient déjà paru, les adversaires de Boileau se prévalurent du mot de Bayle, affirmant que, dans l'opinion de ce savant homme, l'ouvrage de Boileau n'était pas une réponse. Desmaiseaux, dans sa Vie de Bayle, s'est mépris également sur le sens de cette phrase, et en a conclu que l'auteur du Dictionnaire jugeait à peu près nulles les réponses faites à Perrault. Mais une lettre de Bayle prouve que les adversaires de Boileau et Desmaiseaux luimême se trompaient. Bayle ne parle pas des Réflexions sur Longin, qu'il n'avait pas encore lues, ni de Boileau, mais de Périzonius , qui avait promis de réfuter Perrault : « Je n'ai rien changé à l'article de Molière en le faisant réimprimer, et cela non-seulement parce que je n'avais point

Yu les remarques de Fillustre M. Despréaux en faveur des anciens , mais encore parce que les raisons qui m'avaient fait dire, dans ma première édition , que Ton ne savait encore quand viendrait la réponse aux Parallèles de M. Perrault, sont encore aujourd'hui dans le même état. J'avais en vue un ouvrage qu'un de nos plus savants humanistes faisaites pérer depuis longtemps. Il ne Vit pas plutôt l'ouvrage de M. Charpentier sur l'excellence de la langue française, qu'il témoigna être résolu à le réfuter. Il témoigna la même chose à l'égard du Parallèle de M. Perrault. Cependant tous ces desseins sont encore en herbe ' . >

Il n'en est pas moins vrai que Bayle partage les opinions de Perrault sur les anciens et les modernes. On en trouve dans ses lettres des preuves plus explicites. Dans son Dictionnaire il accumule les réserves , il dispose adroitement les échappatoires, il voile son idée sous mille replis. Dans ses lettres , il parle plus librement , et voici un extrait de l'une d'elles, adressé à M. Pinson, avocat, qui ne laisse subsister aucun doute : « Je suis tout à fait du sentiment de M. Perrault, et je remarque que ses adversaires ne se défendent jamais par des raisons : ils ne font que déclamer et ne viennent jamais au fait. Ses Parallèles ont été réimprimés à Amsterdam depuis quelques mois, et plaisent beaucoup à nos curieux. Sa lettre à H. Boileau est tout à fait judicieuse et polie, et je ne vois pas ce qu'on y pourrait répondre. J'en ai fait part à M. de Beauval, qui, quoique grand ami de M. de Fontenelle, ne veut pas se trop ouvertement déclarer pour aucun parti '. »

Cette lettre décisive fut communiquée à Perrault, qui inséra, dans sa réponse à Boileau , le fragment que je viens de citer. Opposer à Despréaux le témoignage d'un écrivain

1. Lettre 221, citée par l'abbé Joly (^Remarques critiques sur le Dictionnaire de Bayle, art. Perrault), 3. Lettre du 16 novembre 169.1, ihid.

aussi savant que Bayle, et qui faisait profession de Fadmirer si fort, c'était de bonne guerre, et Boileau fut très-sensible à cette citation imprévue.

Ainsi, de tous côtés, l'opinion se montrait favorable aux modernes. Us trouvaient des partisans dans les journaux et dans la société polie. Huet reconnaît leur succès dans sa lettre à Perrault, et l'engage à se défier « des applaudissements d'une infinité de gens qui, ne connaissant pas l'antiquité, ont plus tôt fait de la mépriser que de l'étudier. » On voit, par une lettre de Racine à Boileau, que le fils du chancelier Pontchartrain avait demandé à Boileau la suppression d'une strophe de Y Ode sur la prise de Namur^ dirigée contre Perrault et Fontenelle. Boileau se plaint sans cesse de la sottise du public, qui tend les bras aux modernes. Jusque chez ses meilleurs amis, Boileau rencontrait des modernes qui osaient lui tenir tête, et, lui présent, déclamer contre les anciens. Un jour qu'il dînait chez M. de Lamoignon avec deux évoques, Corbinelli, le P. Bourdaloue et l'un des amis de ce dernier, la conversation tomba sur les anciens et les modernes, et plusieurs des convives, notamment l'ami du P. Bourdaloue, poussèrent assez vivement Despréaux. Celui-ci, se préparant une revanche piquante, avoua qu'il y avait un moderne, un seul qui surpassait à son goût et les vieux et les nouveaux. « Le compagnon du P. Bourdaloue, qui faisait l'entendu, raconte Mme de Sévigné, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. Il ne voulut pas le nommer. Corbinelli lui dit : « Monsieur, je vous « conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux lui répondit en riant : « Ah! monsieur, vous l'avez « lu plus d'une fois, j'en suis assuré. • Le jésuite reprend, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux, avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro. Despréaux lui dit : « Mon Père , ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin, Despréaux le prend par le bras , et , le serrant bien

fort, lui dit : «Mon père, vous le voulez? Eh bien! c'est « Pascal, morbleu ! — Pascal ! dit le père tout étonné; Pascal c est beau autant que le faux le peut être. — Le faux , dit < Despréaux , le faux ! Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est « inimitable: on vient de le traduire en trois langues.» Le père répond : « Il n'en est pas plus vrai pour cela. « Despréaux entame une.autre dispute; le père s'échauffe de son côté; et, après quelques discours fort vifs de part et d'autre, Despréaux prend Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre; puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, et alla rejoindre la compagnie *. » « J'ignore, dit Louis Racine, en rapportant cette anecdote , si Mme Sévigné n'a point orné son récit *. « Je crois Mme de Sévigné très-véridique. Cette malice de Boileau, ce dénoûment évasif et spirituel de la discussion, ce jugement très-sincère et très>sérieux qui a la forme d'une boutade, ces retards calculés à prononcer le nom de Pascal, cette explosion, cette vivacité de pantomime, et cette course loin du jésuite ébahi, tout cela c'est Boileau lui-même, Boileau dans le monde, en présence d'un moderne j et pour ainsi dire devant l'ennemi. Mme de Sévigné l'a peint au naturel, en racontant cette petite comédie.

Il ne manque rien à son récit charmant, sinon l'opinion de Mme de Sévigné elle-même. Sans doute son esprit, son goût délicat, son instruction et ses amitiés l'inclinaient du côté des anciens. Mais Mme de Sévigné et quelques autres femmes illustres, comme l'abbesse de Fontevrault, pour qui Racine traduisait le Banquet, Mme de Longueviile et la princesse de Gonti, qu'Arnauld cite parmi les appuis de Boileau, étaient des exceptions dans la société française. La plupart des femmes, même distinguées, étaient du parti de

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