‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 113 sur 199 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Lettre d'ArnauId. — Réconciliation de Boileau et de Perrault. - Mort de Perrault. — Réception à l'Académie française da coadjateur de Strasbourg. — Discours de M. de Tourreil.

Du fond de son exil, à Bruxelles, le grand Arnauld, âgé de quatre-vingts ans, tenait les yeux fixés sur la France et sur les discussions religieuses et littéraires qui s*y agitaient, toujours prêt à s'y mêler au besoin, car il n'avait rien perdu de sa vigueur d'esprit ni de cet amour de la lutte qui enflamma sa vie, sans l'abréger. Jusqu'au dernier moment, pareil au vieil athlète de Virgile, il mania le ceste de la polémique, mais il ne dit jamais comme Entelle :

Gœstus artemque repono.

Toutefois la vieillesse, la solitude et le chagrin, qui n'avaient pu fléchir cette âme vigoureuse, et qui avaient laissé debout en elle la force et l'ardeur indomptée, avaient agrandi la place qu'y tenaient les sentiments chrétiens. Au terme de sa vieillesse, Arnauld disputait encore, mais avec un accent de conciliation qui, sous sa plume ardente, n'avait pas été toujours aussi doux. Il combattait toujours avec vaillance, mais en vue de la paix ; et sa réponse à Perrault, qui lui avait envoyé son Apologie des femmes, est un mélange piquant et touchant tout ensemble de dialectique et de charité, qui représente merveilleusement les dispositions morales du grand Arnauld, cette persistance étonnante en

lui des forces du raisonnement avec cette douceur nouvelle de l'onction chrétienne, dans les dernières années de sa vie.

Après avoir remercié Perrault de son envoi, et loué ses vers en l'honneur du mariage, Arnauld se détermine à lui marquer les points où il diffère d'opinion avec lui, « dans Tespérance qu'il ne trouvera pas mauvais qu'il agisse à son égard av^c cette naive et cordiale sincérité que les chrétiens doivent pratiquer envers leurs amis. » Alors, entrant dans la discussion, il démontre l'innocence de la satire de Boileau, qui n'a ni attaqué le mariage ni outragé l'honneur des femmes. Il prouve que les passages blâmés par Perrault sont les plus beaux de la satire; il justifie fioileau du reproche d'obscénité, et il traite à ce propos, avec un bon sens admirable, la question de la décence dans le style, question délicate et souvent mal entendue. Ce qui blesse la pudeur, selon lui, ce ne sont pas les termes employés évidemment sans intention de la blesser, mais bien plutôt la fausse délicatesse des personnes qui, à force de creuser une pensée, parviennent à s'en former une image impure, que les chrétiens d*un esprit simple n'auraient pas soupçonnée. « Cela me fait souvenir, dit Ârnauld, de la scrupuleuse pudeur du P. Bouhours, qui s'est avisé de condamner tous les traducteurs du Nouveau Testament, pour avoir traduit Abraham genuit Isaac^ Abraham engendra Isaac, parce que ce mot engendra salit l'imagination. Les personnes sages et modestes ne font pas de ces sortes de réflexions. >

Cette leçon, un peu sévère, était adoucie par ces paroles affectueuses et éloquentes: • Il y a d'autres choses, dans votre préface, que je voudrais que vous n'eussiez pas écrites; mais celles-là suffisent pour m'acquitter de la promesse que je vous ai faite d'abord, de vous parler avec la sincérité d'un ami chrétien, qui est sensiblement touché de voir cette division entre deux personnes qui font toutes

276 HISTOIRE DE îJi QUERELLE

deux profession de l'aimer. Que ne donnerais-je pas pour ôtre en état de travailler à leur réconciliation plus heureusement que les gens d'honneur que vous m'apprenez n'y avoir pas réussi ! Mais mon éloignement ne m'en laisse guère le moyen. Tout ce que je puis faire, monsieur, est de demander à Dieu qu'il vous donne à l'un et à l'autre cet esprit de charité et de paix qui est la marque la plus assurée des vrais chrétiens. Il est bien difficile que dans ces contestations on ne commette, départ et d'autre, des fautes dont on est obligé de demander pardon à Dieu. Mais le moyen le plus efficace que nous avons de l'obtenir, c'est de pratiquer ce que l'Apôtre nous recommande : < de nous sup- « porter les uns les autres, chacun remettant à son frère le « sujet de plainte qu'il pouvait avoir contre lui, et nous entre- « pardonnant, comme le Seigneur nous a pardonné. » On ne trouve point d'obstacle à entrer dans les sentiments d'union et de paix lorsqu'on est dans cette disposition ; car l'amourpropre ne règne point où règne la charité, et il n'y a que l'amour-propre qui nous rende pénible la connaissance de nos fautes, quand la raison nous les fait apercevoir. Que chacun de vous s'applique cela à soi-même, et vous serez bientôt bons amis. J'en prie Dieu de tout mon cœur. >

Telle était l'admirable lettre dictée par un vieillard de quatre-vingt-deux ans *, qui travaillait à réfuter l'un des deux adversaires pour le réconcilier avec l'autre. Voltaire a dit d'Arnauld : c Personne n'était né avec un esprit plus philosophique, v En lisant cette lettre, son dernier ouvrage, on ajoute aux paroles de Voltaire : « Et avec un cœur plus chrétien. » Cependant la cabale excitée par la satire contre

1. « Il est surprenant, écrit Boilpau à Maucroix (29 avril 169&), qu'un homme, dans Textrôme vieillesse, ait conservé toute cette Tigueur d'esprit et de mémoire qui parott dans cet écrit qu'il n'a fait que dicter, U foiblesse de sa vue ne lui permettant plus d'écrire lui-môme. » La lettre d'Arnauld est du 5 mai 1694.

les femmes était si forte, que les amis d*Arnauld, craignant qu'il ne se compromit en la défendant, le prièrent de retirer sa lettre à Perrault. Arnauld persista à la maintenir, et consentit seulement à la soumettre au jugement de Bossuet, dont il se savait estimé. Arnauld ne put connaître la sentence du grand évéque. Il mourut le 8 août 1 694, et c'est seulement le 6 que le médecin Dodart lui avait écrit que Bossuet regardait la satire en général comme incompatible avec la religion chrétienne, et la satire X comme contraire aux bonnes mœurs. Bossuet confirma plus tard ce premier jugement dans son Traité de la concupiscence. < Celui-là, disait-il en désignant Boileau, s'est mis dans ]*esprit de blâmer les femmes. Il ne se met point en peine s'il condamne le mariage et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède. Pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humeur satirique, et qu'il fasse de belles peintures d'actions souvent très-laides, il est content*. »

On pourra trouver rigoureux cet arrêt de Bossuet. Mais Bossuet est dans la vérité de son caractère : il juge en évéque. Perrault avait le tort de se montrer aussi rigide, en n'étant qu'un mondain. La lettre d' Arnauld rendit Boileau si fier et si heureux, il éprouva une telle joie de pouvoir dire à tout le monde :

Arnauld, le grand Arnauld fit mon apologie;

il fut si touché de cet appel à la concorde, que sa colère contre Perrault ne tint pas contre les sentiments dont la lettre d' Arnauld avait rempli son cœur. « A peine en ai-je eu fait la lecture, écrit-il à Arnauld, que, frappé des salutaires leçons que vous nous y faites à l'un et à l'autre, j'ai envoyé dire à M. Perrault qu'il ne tiendrait qu'à lui que nous

Page 1