‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 115 sur 199 · Tout le trouble poétique A Paris s'en va cesser · texte numérisé non relu

Tout le trouble poétique A Paris s'en va cesser

Perrault Tantipindarique Et Despréaux Thomérique Consentent à s*embrasser.

Quelque aigreur qui les anime, Quand, malgré l'emportement, Comme eux Pun l'autre on s'estime, L'accord se fait aisément.

Mon embarras est comment

On pourra finir la guerre

De Pradon et du parterre. (1694.)

3. Cette réponse inédite de Boileau se trouve dans les papiers de Brossette, dit Berryat Saint-Prix, OEuvres de Boileau, t. IV, p. 377.

nier écho de la polémique, un modèle de convenance et d*urbanité ; c*est une discussion littéraire, incomplète sans doute, mais judicieuse, spirituelle, neuve même en quelques parties, comme lorsque Boileau , par une vue juste et profonde', fait honneur à Corneille d'avoir inventé une nouvelle sorte de tragédie dont le fond est l'admiration. Le début de la lettre est charmant : « Puisque le public a été instruit de notre démèlé,nl est bon de lui apprendre aussi notre réconciliation, et de ne lui pas laisser ignorer qu'il en a été de notre querelle sur le Parnasse comme de ces duels d'autrefois, que la prudence du roi a si sagement réprimés, où, après s'être battu à outrance, et s'être quelquefois cruellement blessé l'un l'autre, on s'embrassait et on devenait sincèrement amis. Notre duel grammatical s'est même terminé encore plus noblement; et je puis dire, si j'ose vous citer Homère, que nous avons fait comme Ajaz et Hector dans Y Iliade^ qui, aussitôt après leur long combat en présence des Grecs et des Troyens, se comblent d'honnêtetés et se font des présents. En effet, monsieur, notre dispute n'était pas encore finie, que vous m'aviez fait l'honneur de m'envoyer vos ouvrages, et que j'ai eu soin qu'on vous portât les miens. Nous avons d'autant mieux imité ces deux héros du poème qui vous plaît si peu, qu'en nous faisant ces civilités, nous sommes demeurés comme eux, chacun dans notre même parti et dans nos mêmes sentiments, c'est-à-dire vous toujours bien résolu de ne point trop estimer Homère ni Virgile, et moi toujours leur passionné admirateur. >

Est-il vrai cependant que chacun des deux héros de la querelle, après cet échange homérique de civilités, soit demeuré si fermement dans ses sentiments et dans son parti?

1. M. Guizot a donné de beaux développements à cette idée dans sa Vie de Corneille. {Viet des poètes français du siècle de Louis XI Vj p. 253 et suivantes.)

Aucun d*eux n*a4-il fait un pas? Boileau a pu le croire : on se persuade aisément qu'on reste dans ses idées, à Tinstant même où Ton en sort. Les changements qui s*opàrent dans notre esprit sont quelquefois aussi insensibles que ceux de notre corps. Le même homme, disait Heraclite, ne se baigne pas deux fois dans la même rivière : ainsi nos idées se succèdent et notre esprit se transforme à notre insu. Ce n*est pas tout à fait le même homme qui écrit les Béflexions sv/r Longin et la lettre à Perrault, et Boileau pourtant ne croyait pas avoir changé de Tun à Tautre ouvrage. Quand il n'aurait pas mis une sorte d'amour-propre à ne paraître consentir aucun sacrifice d'opinion, il se serait démontré en toute sincérité qu'il n'en avait paç fait, et que son dissentiment avec Perrault, ne reposant que sur un malentendu, n'avait pas besoin de concession pour être effacé. Mais Boileau ne se .rend pas assez justice. Ce que j'admire en lui, ce n'est pas seulement qu'à la voix d'Arnauld il ait fait le premier pas vers son adversaire, c'est aussi qu'une fois le calme rentré dans son esprit, il ait vu bien plus clairement la question, indiqué à Perrault la meilleure manière de la poser, et donné franchement une solution qui pouvait le faire accuser de tiédeur, sinon d'apostasie, par le parti des anciens. Laissant de côté les chicanes de détail pour ne toucher qu'aux points intéressants de la discussion, il se rapprocha naturellement de Perrault, et il adopta quelquesunes de ses idées, dès qu'il se fut efforcé de les entendre; leçon salutaire pour la critique, qui souvent commence par combattre ce qu'elle admet ensuite après l'avoir compris. Au sortir des Réflexions sur Longin, on n'attendrait pas quà ce contempteur du passé, à ce Zoïle entêté de la gloire des modernes, Boileau dût écrire bientôt : < Je ne sais si j'ai bien pris votre pensée, mais la voici, ce me semble : Votre dessein est de montrer que, pour la connaissance surtout des beaux-arts et pour le mérite des belles-lettres, notre

siècle, ou, pour mieux parler, le siècle de Louis le Grand, est non-seulement comparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de Tantiquité, et même au siècle d'Auguste. Vous allez donc être bien étonné, quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de votre avis, et que même, si mes infirmités et mes emplois m'en laissaient le loisir, je m'offrirais volontiers de prouver, comme vous, cette proposition la plume à la main. A la vérité, j'emploierais beaucoup d'autres raisons que les vôtres, car chacun a sa manière de raisonner; et je prendrais des précautions et des mesures que vous n'avez point prises. Je n'opposerais donc pas, comme vous avez fait, notre nation et notre siècle seuls à toutes les autres nations et à tous les autres siècles joints ensemble : l'entreprise, à mon sens, n'est pas soutenable. J'examinerais chaque nation et chaque siècle Tun après l'autre; et, après avoir mûrement pesé en quoi ils sont au-dessus de nous, et en quoi nous les surpassons, je suis fort trompé si je ne prouvais invinciblement que l'avantage est de notre côté. »

Ce plan qu'il vient d'indiquer, Boileau le remplit rapidement dans sa lettre, en se rapprochant de plus en plus de Perrault. Il prend pour terme de comparaison avec le siècle de Louis XIV celui d'Auguste, dont il reconnaît la supériorité dans le poëme héroïque, l'éloquence, la satire et l'élégie; mais pour la tragédie, le roman, la philosophie, Rome lui paraît inférieure à la France. Boileau va jusqu'à dire que nos lyriques réunis « peuvent faire dans la balance un poids de mérite non moins considérable que celui d'Horace. » I-ies lyriques du ivii* siècle l L'Abbé des dialogues de Perrault doit être satisfait.

H Je prouverais, continue Boileau , que pour le grand savoir et la multiplicité de connaissances , les Varron et les Pline paraîtraient de médiocres savants devant nos Bignon, nos Scaliger, nos Saumaise, nos P. Sirmond et

nos P. Petau. Je triompherais avec vous du peu d'étendue des lumières des anciens sur l'astronomie , sur la géographie et sur la navigation; je les défierais de me citer, à l'exception du seul Vitruve, qui est même plutôt un bon docteur d'architecture qu'un excellent architecte, je les défierais , dis-je , de me nommer un seul habile architecte, un seul habile sculpteur, un seul habile peintre latin, ceux qui ont fait du bruit à Rome dans tous les arts étant des Grecs d'Europe et d'Asie qui venaient pratiquer chez les Latins de$ arts que les Latins , pour ainsi dire, ne connafssaient point; au lieu que toute la terre aujourd'hui est pleine de la réputation et des ouvrages de nos Poussin, de nos Lebrun, de nos Girardon et de nos Mansard. »

Boileau conclut ainsi : c Par tout ce que je viens de dire, vous voyez, monsieur, qu'à proprement parler, nous ne s.ommes point d'avis différent sur l'estime qu'on doit faire de notre nation et de notre siècle, mais que nous sommes différemment du même avis. Aussi n'est-ce point votre sentiment que j'attaque dans vos Parallèles ^ mais la manière hautaine et méprisante dont votre Abbé et votre Chevalier y traitent des écrivains pour qui, même en les blâmant, on ne saurait, à mon avis, marquer trop d'estime, de respect et d'admiration. Il ne reste donc plus maintenant, pour assurer notre accord et pour étouffer en nous toute semence de dispute, que de nous guérir l'un et l'autre : vous d'un penchant un peu trop fort à rabaisser les bons écrivains de l'antiquité ; et moi d'une inclination un peu trop violente à blâmer les méchants et même les médiocres auteurs de notre siècle. C'est à quoi nous devons sérieusement nous appliquer.... »

Il semble que Perrault aurait eu mauvaise grâce à ne pas signer un pareil accord. Pourtant Boileau écrit à Brossette, après la mort de Perrault : « Il n'avait pas trop bien

reçu ma lettre, et je doute qu'il en fût content '. •* Peutêtre quelques expressions un peu vives de cette lettre dimiuuèrent-elles la satisfaction qu'elle devait causer à Perrault; mais pour le fond, il est impossible que Perrault n'en fût pas content, et je me persuade que Boileau ne croit à son déplaisir que pour se mieux flatter de n'avoir pas fait de concessions. Il en avait fait de grandes cependant. D'abord il ne contestait plus absolument à Perrault le fond de sa thèse; il ne faisait que la limiter, et restreignait à un certain nombre de genres la supériorité des modernes et le progrès de l'esprit humain. Boileau réduisait sa critique des Parallèles à prendre le siècle d'Auguste, au lieu de l'antiquité tout entière, pour terme de comparaison avec le siècle de Louis XIY. On pourrait se montrer plus sévère que Boileau lui-même, devenu trop indulgent pour le livre de Perrault. Nous avons vu combien d'autres objections sérieuses soulèvent les Parallèles, dès qu'on aborde les questions générales. Heureusement pour Perrault et malheureusement pour le public, Boileau ne les aborda pas. Cette lacune déjà regrettable dans les Réflexions sur Longin^ plus regrettable encore dans la lettre à Perrault, où Boileau dessine le plan que Perrault aurait dû suivre, fut peut-être favorable à la bonne intelligence des deux adversaires. Pour s'accorder après une discussion , il n'est pas bon de trop se prouver l'un à l'autre son erreur ou son tort ; et puis, Perrault pouvait se croire définitivement approuvé par Boileau sur tous les points où Boileau ne le reprenait pas. En ce sens, les omissions de celui-ci étaient autant d'avances, pour ainsi dire, autant de marques de courtoisie. La paix ne fut donc pas troublée ; elle était sincère de part et d'autre ; Perrault était honnête homme, et quant à Boileau, on pouvait

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