‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 120 sur 199 · I. Voy. la Vie de Saint-Érremotid f par Desmaiseanx, p · texte numérisé non relu

I. Voy. la Vie de Saint-Érremotid f par Desmaiseanx, p

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gneurs, les gens de lettres, les traducteurs et les faiseurs i*Ind€Xf en vieux habits de toile, les ecclésiastiques en soutane et en rabat, les pétulants écoliers du Temple, et les timides étudiants des Universités. Quand il arrivait, entre Covent-Garden et Bow-Street, au café de Will , appuyé sur sa longue canne, la tête couverte de sa calotte noire, sous laquelle passaient ses cheveux blancs, et suivi de ses chiens dont il ne se séparait guère, parce que les vieillards, disaitil, ont besoin de quelque chose de vif autour d'eux, les causeurs s'arrêtaient : ils ouvraient avec respect leurs rangs pressés, et Saint-Évremond parvenait jusqu'au fauteuil où siégeait près du feu en hiver, et sur le balcon en été, un personnage en habit marron et en perruque bouclée, le glorieux John Dryden. C'était un privilège de saluer l'illustre poète, et d'écouter à ses côtés ses opinions sur la dernière tragédie de Racine, ou sur le Traité du poème épique du P. Le Bossu*. Une prise de tabac, offerte par Dryden, était un honneur capable de tourner la tête d'un jeune homme, nous a raconté M.Macaulay.Saint-Ëvremond s'asseyait à côté du grand poëte , et la conversation commençait sur la poésie, sur les trois unités dramatiques ou sur la question à la mode, celle des anciens et des modernes. II y avait dans le café de Will un parti pour Perrault et les modernes, et un parti pour Boileau et les anciens". Le chevalier Temple se moquait avec grâce de Perrault; Wotton répliquait au chevalier Temple et appelait à son aide son redoutable ami le docteur Bentley, qui, se précipitant dans la discussion comme un hoplite, mettait en déroute les arguments ennemis. Swift accourait au secours de Temple,

1. \V. Scott, Vie de Dryden. — 2. Nou:her€ itas thesnwking more constant than at Will's. That cdebroted housCf sittiated het%Deen Corent- Carden and BoicStrcet, wcs sacred r«> polite letters.... There icas a focticn for Perrault and the modems , a faction for Boileau and the aticients. Macaulay, vol. J, p. 363. {State of England, in 1685.)

et jetait dans la mêlée, comme un escadron de cavalerie légère, ses épigrammes spirituelles, qui tombaient sur tout le monde, et surtout sur son cousin Dryden. Saint-Évremond souriait à la vue du combat, et,, quand le feu de la controverse s'était un peu calmé, il prenait doucement la parole, il ramenait à une juste mesure les opinions excessives, et donnait, par sa modération, à la cause des tuodemes un air de justesse qui lui avait manqué souvent chez Desmarets et chez Perrault. Saint-Ëvremond savait mieux que personne dégager la partie de vérité contenue dans un paradoxe, et la fortiOer par de nouveaux arguments, inventés avec art et présentés avec grâce. « Nous oublions trop souvent, messieurs, dit-il un jour d'une voix faible, mais entendue d'un bout à l'autre du café de Will, à force d'être écoutée, nous oublions, quand nous jugeons les anciens, que nous les jugeons sur des traductions. Pour moi, qui ai fait mes humanités au collège de Glermont, et ma rhétorique sous le P. Canaye, dont le respect pour l'autorité était plus grand que la science, je ne sais qu'un peu de latin, et pas de grec, et je fais grand cas des traductions; mais après tout, ce ne sont que des traductions. En voulant juger les anciens, nous ne jugeons souvent que les modernes, dont nous imputons ainsi les fautes à l'antiquité. Vous voyez, par là, que personne n'a plus d'admiration que moi pour elle. Est-ce à dire que nous devions l'imiter en toutes choses? Le changement de la religion, du gouvernement, des mœurs et des manières, en a fait un si grand dans le monde, qu'il nous faut comme un nouvel art pour entrer dans le goût et dans le génie du siècle où nous sommes. Si Ton donne des caractères tout opposés lorsque Ton parle du Dieu des batailles et du Dieu des chrétiens, quoique ce soit la môme Divinité ; si l'on parle tout autrement du Dieu des batailles, de ce Dieu terrible qui commandait d'exterminer jusqu'au dernier des ennemis, que

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de ce Dieu patient, doux, charitable, qui ordonne qu'on les aime ; si la création du monde est décrite avec un génie, la rédemption des hommes avec un autre; si Ton a besoin d'un genre d'éloquence pour prêcher la grandeur du Père qui a tout fait, et d'un autre pour exprimer l'amour du Fils qui a voulu tout souffrir, comment ne faudrait-il pas un nouvel art et un nouvel esprit pour passer des faux dieux au véritable, pour passer de Jupiter, de Cybèle, de Mercure, de Mars, d'Apollon à Jésus-Christ, à la Vierge, à nos anges et à nos saints* ? »

Ici développant quelques idées de Saint-Sorlin, mais avec bien plus de mesure et de sagacité, Saint-Évremond ajoutait ; « Olez ses dieux à l'antiquité, vous lui ôlez tous ses poèmes ; la constitution de la poésie est en désordre, l'économie en est renversée. Sans la prière de Thétis à Jupiter, et le songe que Jupiter envoie à Agamemnon , il n'y a point d* Iliade; sans Minerve, point d'Odyssée; sans la protection de Jupiter et l'assistance de Vénus, point d'Enéide. Les dieux assemblés au ciel délibéraient de ce qui devait se faire sur la terre : c'étaient eux qui prenaient les résolutions, et qui n'étaient pas moins nécessaires pour les exécuter que pour les prendre. Ces chefs immortels du parti des hommes bravaient tout, animaient tout, inspiraient la force et le courage, combattaient eux-mêmes, et, à la réserve d'Ajax , qui ne demandait que la lumière , il n'y avait pas un combattant considérable qui n'eût son dieu sur son chariot aussi bien que son écuyer, le dieu pour conduire son javelot, l'écuyer pour la conduite de ses chevaux. Les hommes étaient de pures machines , que de secrets ressorts faisaient mouvoir. La Divinité que nous servons est plus favorable à la liberté des hommes. Nous sommes entre ses mains, comme le reste de l'univers, par

1. OEuvres de Saint-Évremond ^ t. IV, p. 289, Sur les poèmes anciens.

la dépendance; nous sommes entre les nôtres pour délibérer et pour agir. Que les fausses divinités soient mêlées à toute sorte de fictions, ce sont fables elles-mêmes, vains effets de rimagination des poètes. Pour les chrétiens, ils ne donneront que des vérités à celui qui est la vérité pure, et ils accommoderont tous leurs discours à sa sagesse et à sa bonté*. » Dryden lui-même , le traducteur de Virgile, de Perse et de Juvénal, applaudissait à cette vue si mesurée et cependant si étendue, dont la conclusion n*était autre que celle de Desmarets : la nécessité d'un art nouveau pour une société nouvelle.

€ Ce grand changement, continuait Saint-Évremond, encouragé par l'approbation des auditeurs, est suivi de celui des mœurs, qui, pour être aujourd'hui civilisées et adoucies, ne peuvent souffrir ce qu'elles avaient de farouche et de sauvage en ce temps-là. Cependant les vices des héros d'Homère ne retomberont pas sur le poëte. Homère a plus songé à peindre la nature telle qu'il la voyait , qu'à faire des héros accomplis. H les a dépeints avec plus de passions que de vertus : la passion étant du fond de la nature, et les vertus n'étant purement établies en nous que par les lumières d'une raison instruite et enseignée. Un autre changement est celui de la politique : chez les anciens, elle n'avait pas encore lié les hommes par les nœuds d'une société raisonnable; leur bonnes qualités n'étaient pas assez nettement dégagées des mauvaises. Achille était vaillant et féroce, et M. Bentley, qui aime tant Horace et qui nous en promet une édition, avouera cependant qu'Horace • n'a pas tracé fidèlement, d'après Homère, le carac-

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