Walter Scott, Vie de Swift
en même temps le témoignage d*un cœur aflectueux. Jamais on ne mit plus d'esprit dans la reconnaissance.
L'invention dans la satire, voilà le trait caractéristique du talent de Swift, comme du génie de Voltaire. Comme Voltaire, Swift imagine, pour encadrer et animer la satire, des actions et des personnages d'une variété infinie. Quand la plaisanterie atteint jusqu'à cette puissance, ce n'est plus un ornement accidentel de la parole, c'est un genre littéraire^ qui ne relève que de lui-même, qui a toute l'indépendance de la fantaisie, et qui revêt les idées les plus graves des formes du plus libre enjouement. Swift, s'emparant de ce genre si cher au goût de son temps \ porta dan« la raillerie la force d'un esprit créateur. Les écrivains satiriques qui ont le plus d'esprit manquent souvent d'imagination. Mais dans les œuvres satiriques de Swift circule une sève énergique d'originalité ; ses plus étranges compositions cachent, sous la légèreté du style, un fond de sérieux et une force de pensée que n'a pas toujours l'épigramme badine de l'esprit français. Il est, avec Voltaire, le plus inventeur de tous les plaisants. Dans cette querelle littéraire des anciens et des modernes, qui ne fut pour Swift que la distraction d'un moment, si on la compare aux grandes discussions politiques qui consumèrent sa vie, c'est merveille de voir la fécondité des ressources qu'il déploie pour attaquer Bentley. Au moment où l'on s'y attend le moins, dans les siyets les plus étrangers à la discussion, une digression, une parenthèse, un mot réveille soudain en lui le souvenir de la querelle, il remet en scène à l'improviste Wotton et Bentley. Dans le Conu du UNinsau, par exemple, cette satire contre l'Ëglise ro-
t. Sfaafteabury, dans ton Estai twr Vtuage de la raiHen$y a dit : • Jamais le goût de la plaisanterie n'a été porté plus loin que de ce temps ; il a passé des gens de plaisir aux gens d'affaires, et les plus habiles diplomates sont les plaisants lei plus renommés. » (r* partie, p. 6.)
maine qui charmait les Encyclopédistes, après avoir raconté la naissance et l'éducation des trois frères, Pierre, Jean et Martin, Swift s'arrête, et, sous prétexte de réclamer pour son ouvrage la bienveillance de la critique, il trace de Bentley, sous le nom du vrai critique, un portrait plein de verve burlesque, où l'affectation calculée de l'érudition est une épigramme contre le savant qu'il veut peindre :
c Voici la définition la plus parfaite qu'on puisse donner du vrai critique : c'est un homme qui découvre et qui rassemble les fautes des écrivains.... Quelque sujet qu'il traite, le vrai critique est si pénétré des défauts des autres auteurs, que la quintessence des mauvais écrits se distille dans les siens, et que ses œuvres complètes ne paraissent qu'un extrait des fautes qu'il a coUigées.... Si je démontre clairement que les plus anciens auteurs de l'antiquité ont défini le vrai critique comme je le définis moi-même, l'objection qu'on pourrait tirer contre ma définition du silence des anciens auteurs tombera d'elle-même. Or, premièrement, Pausanias est d'avis que la perfection de l'art d'écrire est due entièrement à l'institution des critiques ; car il est manifeste qu'il a en vue les vrais critiques dans la description suivante : «C'est une race d'hommes, « dit-il , qui se platt à considérer les vétilles , les super- « fluités et les excroissances des livres ; ce que les savants a ayant observé à la fin , ils ont résolu spontanément de « retrancher de leurs ouvrages tous les rameaux pourris c et desséchés , et même toutes les folles branches. » Hais Pausanias a soin d'envelopper cette idée des voiles de l'allégorie : « Les Naupliens, dit-il, dans l'Argolide, avaient ap* « pris des ânes l'art de tailler les vignes, en remarquant que « lorsque ceux-ci en avaient brouté quelques branches, elles « prospéraient et portaient de meilleurs fruits. » Secondement, Hérodote, pour figurer l'ignorance et la méchanceté
des vrais critiques, raconte allégoriquement que, dans les régions occidentales de la Libye, on trouve des ines qui ont des cornes. Enfin Gtésias renchérit sur son témoignage, en parlant de certains ânes de l'Inde, qui difîèrent des autres ânes connus, en ce qu'ils ont une poche de fiel si abondante, qu'il n'est pas possible de manger de leur chair, à cause de son excessive amertume K »
Dans une seconde digression sur les modernes (car les digressions du Conte du tonneau s'embottent les unes dans les autres, disait Swift, comme les peaux d'un oignon), l'auteur se moque à la fois des modernes qui ne voient pas les vraies beautés d'Homère, et des anciens qui découvrent en lui des beautés imaginaires. C'est une critique trèsspirituelle de Wotton, à travers lequel Swift atteint Perrault, et des adversaires de Perrault, parmi lesquels Swift, sans le vouloir, frappe le chevalier Temple : < Je suis forcé de convenir que, malgré ma faiblesse, je me suis aventuré à entreprendre cet ouvrage encyclopédique, qui n'avait jamais été tenté par personne, si ce n'est par un nommé Homère, un personnage de quelque valeur, et qui, pour un ancien, a fait preuve d'un certain talent. Néanmoins j'ai découvert en lui de grosses erreurs qu'on ne peut pardonner à ses cendres , s'il en reste encore. Il avait, nous assuret-on, le dessein de faire de son ouvrage un corps complet des sciences humaines, divines, politiques et mécaniques, et il est manifeste qu'il en a négligé quelques-unes et qu'il n'a fait qu'effleurer le reste. En premier lieu, tout savant cabaliste que ses disciples le représentent, son analyse du grand œuvre est tout ce qu'il y a de plus insuffisant et de plus pauvre; on dirait qu'il n'a lu que superficiellement Sendivogus, Behmen et Y Aiuhroposophie Théomagique. Il se trompe sur la sphère pyroplastique, d'une façon intolé-