Logiqw, première partie
entre la poésie française et la poésie grecque : c Ce n'est que par hasard, dit-elle, qu'un de mes amis l'a trouvée dans la poussière d'une bibliothèque, et qu'il a été en état de me la communiquer. Je l'ignorais entièrementS »
Mme Dacier, dans la polémique qui remplit le reste de son livre, est sur son vrai terrain. Pendant plus de cinq cents pages, elle réfute La Motte ; elle attaque point par point son Discowrs sur Homère ; elle critique chant par chant son Iliade abrégée. Il serait fastidieux de nous enfoncer dans cette analyse. Çà et là, la justesse de la réfutation et de la critique, la vivacité de quelques saillies, et siurtout la véhémence de l'argumentation, soutiennent l'attention du lecteur. On sent que Mme Dacier croit défendre une cause sainte. Elle n'a pas cette indifférence qui trouve bon qu'on dispute, parce qu'une douce dispute, comme disait La Motte, est l'âme de la conversation. Mme Dacier combat pour sa religion littéraire, pour la gloire d'Homère et pour le salut du goût des jeunes gens, c'est-à-dire, « pour ce qu'il y a de plus sacré dans un État*. » Cette chaleur d'orthodoxie homérique aurait dû lui suffire : il n'était pas nécessaire de faire intervenir la religion chrétienne dans une discussion purement littéraire. La Motte avait tourné en ridicule la simplicité de mœurs des héros d'Homère, c II est scandaleux, lui répond Mme Dacier, qu'un chrétien loue le luxe, la mollesse et les délices de notre siècle, et qu'il les préfère à la sagesse des anciens temps. » Tel est le ton de Mme Dacier dans ses moments les plus doux. Quand elle s'échauflTe, elle rappelle vertement à La Motte qu'un jour, « Alcibiade étant entré dans l'école d'un rhéteur, il lui demanda qu'il lui lût quelque partie d'Homère, et le rhéteur lui ayant répondu qu'il n'avait rien de ce poëte, Alcibiade lui donna un grand soufflet. Que ferait-il aujourd'hui à un
1. Des causes de la corruph'on du goût, p. 7. — 2. Ihid, , p. 9.
rhéteur qui lui lirait Y Iliade de M. de La Hotte? »— « Heureusement, dit La Hotte, dans ses Réflexions sur la crUiqiLe^ que, lorsque je récitai un de mes livres à Hme Dacier, elle ne se souvint pas de ce dernier trait. >
La Hotte, qui manquait parfois de bon sens, quand l'a- v^ mour-propre ou le paradoxe Tégarait, avait plusieurs sortes d*esprit, notamment l'esprit de conduite. Inférieur à Urne Dacier par la science et par le goût, dans un débat qui demandait l'un et l'autre , il sut profiter de toutes les fautes de polémique commises par l'ardente protectrice d'Homère, et il opposa aux emportements de sa plume une modération polie qui, aux yeux du monde, le dispensa d'avoir raison. Hme Dacier, à l'exemple de Boileau, avait déploré la faveur dont l'Académie semblait entourer les ennemis d'Homère ; elle lui avait reproché son silence comme une trahison de tous ses devoirs. « Par quelle fatalité, disait-elle, faut-il que ce soit de l'Académie française, de ce corps si célèbre qui doit être le rempart de la langue, des lettres et du bon goût, que sont sorties depuis cinquante ans toutes les méchantes critiques qu'on a faites contre Homère ? Jusqu'ici H. Despréaux et M. Dacier se sont élevés contre ces égarements de la raison, et en ont fait voir tout le ridicule ; de sorte que l'Académie a été assez bien justifiée à cet égard. Aujourd'hui, voici une témérité bien plus grande, et une licence qui va ouvrir la porte à des désordres plus dangereux pour les lettres et pour la poésie , et l'Académie se tait P » On croit entendre Hirabeau : « L'ennemi est à vos portes, et vous délibérez ! » L'Académie, où La Hotte, comme autrefois Perrault, avait beaucoup d'amis, fut blessé de se voir rappelée si directement à ses devoirs, et d'apprendre qu'elle avait eu besoin, pour paraître innocente, d'être justifiée par H. Da-