‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 156 sur 199 · Des causes de la corruption du goût y p · texte numérisé non relu

Des causes de la corruption du goût y p

cier. La Motte, en se faisant avec discrétion son défenseur, acheva spirituellement de l'indisposer contre Mnoie Dacier. Il invoqua , pour expliquer sa censure d'Homère et la tolérance de l'Académie, le droit qu'a tout écrivain de penser comme il lui plaît, et « la liberté académique, si nécessaire au progrès de la raison et du bon goût. » Puis , faisant sentir à Mme Dacier qu'il était malséant de croire l'Académie redevable de son innocence à Despréaux et à H. Dacier, et de ne mettre aucune distance entre M. Dacier et Despréaux, il ajoute : « M. Despréaux et M. Dacier ont justîGé l'Académie ; je les respecte tous deux, comme je le dois, l'un pour son génie et ses talents, l'autre pour son érudition et son travail ; mais ne dirait-on pas que ce fussent des arbitres nommés exprès pour cette affaire, et que le corps leur eût remis son autorité pour la décision ? Ce n'est point cela. Ils ont seulement usé du droit commun à tous ses membres ; ils ont dit ce qu'ils pensaient, et c'est au public, juge de l'Académie elle-même, à prononcer'. > Mais il y a plusieurs publics : il y a le public qui ne cherche dans les disputes des gens de lettres que le plaisir de voir des auteurs s'attaquer les uns les autres, et le public qui ne cherche dans les contestations littéraires que réclaircissement de la vérité. C'est à ce dernier public, c'est à l'Académie qui le représente, que La Motte s'adresse, et il prend l'engagement devant elle d'examiner les objections de Mme Dacier avec impartialité, de les combattre avec modération, de n'apporter dans le débat aucun préjugé, aucune passion, et de ne se déterminer que par la force de l'évidence. La Motte eut soin de lire cette profession de foi devant l'Académie, quelques jours avant la publication du livre de Mme Dacier, pour se concilier d'avance le suffrage de la compagnie qu'il déclarait prendre pour juge.

L Réflexions sur la critique, p. 37. <

Il choisissait ainsi son tribunal, qu'il intéressait à sa cause, par sa déférence pour l'autorité académique, et il mettait en même temps le public de son côté, en plaidant pour la liberté des opinions littéraires.

C'est surtout cette sti*atégie de la polémique qui nous intéresse aujourd'hui quand nous lisons le Hvre de La Hotte, dont le titre, comme celui du livre de Mme Dacier, promet plus qu'il ne tient. Des Réflexions sur la critique auraient dû se proposer surtout l'exposition des règles nécessaires pour bien juger les ouvrages d'esprit ; mais en réalité, sauf l'introduction lue à l'Académie , la première partie des Réflexions de La Motte n'est qu'une réplique aux attaques de Mme Dacier, une amplification du Discours sur Homère, une critique nouvelle, et plus longue, de Ylliade. La Motte ne trace pas les règles de la vraie critique; il n'en avait pas le droit, car celle qu'il aurait été forcé d'énoncer la première , c'est qu'on ne doit parler que des choses qu'on entend, et qu'il n'est pas permis de juger un poète sur une traduction. La Motte ne réfute pas Mme Dacier, quand elle lui prouve pertinemment qu'il ne comprend pas Homère ; il ne détruit pas ses arguments, mais il en raille agréablement la forme, et compense par l'enjouement de ses plaisanteries la faiblesse de sa discussion. Quelques critiques, difficiles en matière de courtoisie, refusent à La Motte cet agrément et cette urbanité dont jusqu'ici on lui a fait honneur. Quand on lit les i?éflexions 5ur la critique sans avoir parcouru d'abord les Causes de la corruption du goût, on peut trouver que les traits de La Hotte sont un peu vifs contre une femme. Hais on l'excuse, dès qu'on a vu de près à quel point est viril l'esprit de Mme Dacier. Ce que je reprocherais plutôt à La Hotte, pour être tout à fait juste, c'est de ne pas savoir assez entrer dans les idées de son adversaire, et de se priver par là d'un des plus grands mérites et d'un des

plus habiles procédés de discussion. En effet, dans une controverse il est toujours prudent de faire ressortir ce qu'il y a de juste dans Targumentation de notre adversaire, parce que nous ne ramènerons jamais à notre opinion par nos idées, mais par les siennes. Seulement, il faut pour cela que le premier désir de ceux qui disputent soit de se mettre d*accord et d'arriver à la vérité, et trop souvent leur seul but est de paraître avoir le plus de raison et le plus d'esprit.

La Hotte montra moins de raison, mais plus d'esprit que Mme Dacier. Son livre est rempli de traits agréables qui ont fait sa fortune. «Les injures de Mme Dacier, disait-il, ont toute la simplicité des temps héroïques. Ridicule, impertinence, témérité aveugle, bévites grossières, folie, ignorances entassées..,, ces beaux mots sont semés dans son livre comme ces charmantes particules grecques qui ne signifient rien, mais qui ne laissent pas, à ce qu'on dit, de soutenir et d'orner les vers d*Homère^ » Mme Dacier lui avait reproché d'avoir composé des opéras et lu des romans. « J'ai là-dessus , répondait-il, une compensation à lui proposer. Qu'elle me passe les opéras que j'ai faits, pour la traduction qu'elle a faite de YEunuque et de l'/imphitryon et de quelques comédies grecques d'aussi mauvais exemple, et des Odes d'Anacréon, qui ne respirent qu'une volupté dont la nature n'est pas toiyours d'accord.... A l'égard des romans qu'elle suppose que j'ai lus, mettons-les pour les deux cents fois qu'elle a lu avec plaisir quelques pièces du cynique Aristophane. Mes lectures frivoles ne montent pas à beaucoup près si haut ; mais je ne veux point chicaner, et je consens que Ton mette l'un pour l'autre. »

Les gens du monde , peu compétents sur le fond du

\. Repentions xur la critique, p. 23.

débat, goûtèrent cette réponse courtoise de l'ignorance polie à la science qui manquait d*atticisme. Les esprits indépendants surent gré à La Motte de revendiquer avec force le droit inamissible de réviser le jugement des siècles sur les ouvrages d'esprit, quels que soient leur date et leur auteur, c'est-à-dire de porter dans la littérature le principe du libre examen et de continuer ainsi la tradition de Perrault, mais avec une admiration profonde pour les premiers inventeurs. « Nous serions encore dans la barbarie, disait La Motte avec une grande justesse, si nous n'avions retrouvé les anciens. Il nous eût fallu de nouveau défricher tout, passer par les commencements les plus faibles, acquérir, pour ainsi dire, les arts pièce à pièce, et perfectionner nos vues par l'expérience de nos propres fautes , au lieu que les anciens ont fait tout le chemin pour nous. Us ont été nos guides et nos maîtres; il faut les estimer et les étudier, mais non pas comme des maîtres tyranniques, sur la parole de qui nous devions jurer toujours et qu'il ne soit jamais permis d'examiner. »

Le chapitre sur l'estime qu'on doit aux anciens^ est le meilleur du livre de La Motte , le seul qui , de la polémique de détail, nous ramène aux idées générales de la question , le seul qui puisse offrir aujourd'hui un intérêt sérieux. Mais auxvin» siècle, la plupart des écrivains , et La Motte lui-même , perdirent de vue la question philosophique, c'est-à-dire le sujet capital du débat, et se plongèrent dans cette dispute sur Homère qui n'était qu'une digression. Je passerai rapidement en revue ceux qui sont restés, pour ainsi dire , au bord de la question véritable. Je ne m'arrêterai qu'à ceux qui l'ont, sinon résolue^ au moins

1. RéfUxiùnM 9ur la critique, première partie. OEuvres de La Motte, 1. 1, p. 13.

aperçue et comprise, comme Tabbé Terrasson, ou qui, sans ravoir tout à fait abordée , sont dignes par leur génie d*une attention respectueuse , comme Fénelon.

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