‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 160 sur 199 · Lettre sur les occupations de VAcadémie^ p · texte numérisé non relu

Lettre sur les occupations de VAcadémie^ p

2. La théorie de Fénelon pour enrichir la langue française par l'adoption des mots composés, prouve combien il la juge inférieure à la langue grecque et à la langue latine. Sa théorie sur Thistoire est celle de Lucien , et, parmi les historiens modernes, il ne cite que Froissard, d*Ossat et d'Avilla; il omet ViUehardouin, Commines et Joinyille»

arriver doucement sa pensée sans offenser personne. Tant qu*il ne prenait la question que de biais, pour ainsi dire, il parlait avec plus de liberté, et faisait passer avec art, comme dans une digression, une opinion qui, annoncée ex professOj eût semblé plus suspecte. Mais dès qu*au lieu d'exprimer ses idées sous le couvert du dictionnaire, de la tragédie, de la comédie et de l'histoire, Fénelon aborde directement la question des anciens et des modernes, sachant que son public l'attend à ce passage comme à un défilé, et qu'il est plus écouté et plus en vue, il atténue sa parole jusqu'à diminuer quelque chose de sa pensée. Quand on étudie de plus près le dernier chapitre de la Lettre à V Académie, on voit que les conclusions de Fénelon ne répondent pas exactement à ses prémisses, et que, se fiant à la mémoire du lecteur, il lui laisse le soin de réparer, par le souvenir des pages précédentes, l'atténuation calculée des dernières.

Il avoue d'abord que, dans une telle discussion, chacun peut suivre en liberté ses idées. Si l'on prenait au mot la complaisance de Fénelon, cette concession ôterait toute autorité au reste de son ouvrage, en réduisant une question de critique, c'est-à-dire de principes, à une simple question de goût individuel et de préférence arbitraire. Une guerre d'opinions littéraires dans l'Académie n'alarme pas Fénelon, parce qu'elle serait douce, polie et modérée, dit-il avec une assurance flatteuse, qui ressemble plutôt à un bon avis qu'à un compliment. Cependant, au lieu de combattre, ne peut-on s'entendre ? Fénelon accorde qu'il est à souhaiter que les modernes surpassent les anciens ; qu'il y aurait de l'entêtement à juger un ouvrage sur sa date ; que les modernes ont raison de vouloir être les rivaux des anciens, pourvu que leur émulation ne se tourne pas à mépriser l'antiquité, et qu'ils s'appliquent à la vaincre par l'étude et par l'imitation ; qu'il faut encourager cette rivalité et louer

unanimement ces efforts ; enfin, que les anciens les plus parfaits ont de grandes imperfections. Dans leurs tragédies, l'action reste en suspens et manque de vraisemblance. Dans leurs comédies, leur plaisanterie manque de délicatesse, n y a des satires d*Horace indignes de lui, et dans ses plus belles odes on voudrait supprimer des passages froids et inutiles. Gicéron est quelquefois violent jusqu'à la trivialité, et vaniteux jusqu'au ridicule. En général, les anciens sont un peu pédants. Leur religion est un tissu monstrueux de fables ; leur philosophie est grossière ; Platon même fait raisonner faiblement Socrate de l'immortalité de l'âme. Les héros d'Homère ne ressemblent guère à d'honnêtes gens, et ses dieux sont au-dessous de ses héros. Fénelon accorde enfin qu'il y a parmi les anciens peu d'auteurs excellents, et qu'on se passerait volontiers d'un grand nombre, par exemple d'Aristophane, de Plante, de Sénèque le tragique, de Lucain et d'Ovide lui-même, tandis qu'il y a un nombre considérable d'auteurs modernes qu'on goûte et qu'on admire avec raison. — On voit que les concessions de Fénelon sont plus que généreuses, et que le changement de ton est sensible, de ses prémisses à sa conclusion. On ne s'explique pas qu'il sacrifie si aisément une illustre part de cette antiquité qu'il chérissait tout à l'heure, et qu'il immole, en l'honneur des modernes, cette hécatombe composée d'Aristophane, d'Ovide, de Sénèque et de Lucain. De plus, cette louange générale des modernes, « qu'on goûte et qu'on admire avec raison, » ne résume pas avec exactitude les critiques si vives que Fénelon adressait aux plus grands de ses contemporains. — Voyons maintenant ce qu'il allègue en faveur des anciens. Ils nous ont donné ce que nous avons de meilleur. Il faut les admirer jusque dans leurs négligences, comme dit Longin. Leur esprit, qui ne s'étudiait qu'au grand, ne pouvait pas s'arrêter aux petites choses. Plus leur religion était ridicule, plus il faut admirer

Homère de Tavoir relevée par de si belles images. Plus leurs mœurs étaient grossières, plus il faut être touché de voir qu'il les ait peintes avec tant de grâce et de vigueur. Blâmer Homère d*avoir peint fidèlement d'après nature, c'est reprocher à M. Mignard et à M. Higaud d'avoir fait des portraits ressemblants. Youdrait-on qu'on peignit la cour (ie notre temps avec les fraises et les barbes de l'an passé? Rien n'est si aimable, d'ailleurs, que la vie des premiers hommes. Qui ne voudrait être le vieillard d'OEbalie ? Qui ne voudrait habiter les jardins d'Alcinoûs ? On ose mépriser Homère pour n'avoir pas peint d'avance nos mœurs mons* trueuses, pendant que le monde était encore assez heureux pour les ignorer.... — L'inconvénient du rôle d'arbitre, c'est que, pour vouloir tenir le juste milieu entre deux extrémités, et faire sur tous les points la part exacte du faux et du vrai, on risque de se contredire et de soulever contre soi les deux partis qu'on veut réconcilier. Malgré toute la souplesse de son esprit, Fénelon, ce me semble, n'échappe pas à la contradiction. Quand il insiste sur les défauts des anciens, il dénonce vivement la grossièreté des mœurs antiques ; quand il vante les beautés de l'antiquité, il ne trouve rien de plus aimable que la vie des premiers hommes, et ce sont les mœurs modernes qu'il déclare monstrueuses. Je ne saurais accorder ces deux jugements. Leur diversité vient de ce que Fénelon considère successivement les divers aspects des choses, au lieu de les embrasser à la fois d'un seul coup d'œil. Dans l'enfance de l'humanité, comme dans celle de l'homme, il y a une naïveté qui résulte de l'ignorance, une simplicité qui tient à la rudesse, une absence de politesse, qu'on peut confondre avec le naturel. L'humanité jeune, comme l'enfant, a les défauts de ses qualités, et les quaUtés de ses défauts. Quand Fénelon plaide contre l'antiquité, il ne considère en elle que ses défauts : la rudesse, la grossièreté, les vices

de ses héros et de ses dieui. Quand il plaide pour Tantiqulté, il ne considère que ses qualités : la simplicité aimable» la grâce naïve, la liberté, les plaisirs champêtres, les danses sur Therbe fleurie. Il semble qu'il y ait deux antiquités, selon les besoins de la cause, l'antiquité des malhonnêtes gens et des idolâtres, l'antiquité des bergers naïfs et des laboureurs vertueux. Mais en réalité il n'y en a qu'une, et elle ne peut pas changer soudainement comme une décoration de théâtre, selon qu'on se place au point de vue de La Motte ou à celui de Mme Dacier. La rudesse ne peut devenir subitement la simplicité , ni la grossièreté l'innocence. Quand on parle du bon vieux temps, il faut le prendre tel qu'il est, avec ses héros et avec ses bergers. Même pour le besoin d'un arbitrage académique, l'enfance du monde naissant ne saurait être à la fois l'âge d'or et l'âge d'airain. Fénelon le savait ; la seule antiquité à laquelle il croit sérieusement, ce n'est pas l'antiquité grossière, qu'il blâme; c'est l'antiquité aimable, qu'il vante. S'il semble se contredire en opposant l'une à l'autre, c'est par civilité, pour représenter tour à tour les deux opinions qu'il veut concilier. Le dernier chapitre de la Lettre à V Académie est donc peu concluant, à force de viser à l'impartialité ; les arguments pour et contre les anciens, destinés à maintenir le jugement en équilibre, le tiennent en suspens, en se neutralisant par la contradiction. La conclusion définitive à laquelle arrive Fénelon est une espèce d'échappatoire. Au moment de se prononcer entre les deux partis, il s*évade par la porte dérobée d'une citation latine : < Je croirais m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlais de juger jamais pour le prix entre les combattants :

Non nostrum inter vos tantas componere lites : Et vitula tu dignus, et hic... »

Ces vers, qui ne proclament ni vainqueur ni vaincu, et

qui partagent le prix, sont le résumé fidèle du dernier chapitre de Fénelon, mais la conclusion infidèle de tout son ouvrage, et Ton comprendrait mal sa pensée si on la cherchait dans son dernier chapitre. Plerique homines postrenia meminere, a dit Salluste. Fénelon, qui savait la justesse de ce mot, et qui désirait plaire aux plaideurs qu*il jugeait, a déployé dans ses dernières pages un art de pondérer ses arguments, et une perfection d'impartialité évasive qui a dû charmer tout le monde, parce qu'il ne semblait donner tort à personne. Mais nous qui, au lieu d'être jugés par Fénelon, sommes ses juges à notre tour, et qui, à travers les précautions de son discours, cherchons son opinion vraie, ce ne sont pas ses dernières paroles qu'il faut nous rappeler, mais ses premières, afin que, dans un écrivain si rempli de ménagements et d'art, la politesse de l'homme du monde, poussée jusqu'à la complaisance, ne nous cache pas l'amour de l'antiquité, poussé jusqu'à l'adoration.

Quelques mois avant que Fénelon eût envoyé à l'Académie son agréable sentence sur la question en litige*, un des personnages les plus intéressés dans le débat, La Motte, lui écrivait pour le remercier d'un souvenir bienveillant que l'archevêque de Cambrai lui avait accordé dans une de ses lettres à l'abbé Dubois. Fénelon, dans sa réponse à La Motte, lui parlant de sa traduction d'Homère^ sur le point d'être publiée, lui donnait sous la forme de compliments des conseils parfaitement choisis. « Je serai charmé, lui écrivait-il, de voir un si grand poète (Homère) parler notre langue. Je ne doute point de la fidélité de la version ni de la magnificence des vers. Notre siècle vous aura obligation de bien faire connaître la simplicité des mœurs antiques, et la naïveté avec laquelle sont

1. la IMtre à V Académie est de 1714*, le commencement de la correspondance de Fénelon et de La Motte est du 18 août 1713.

exprimées les passions dans cette espèce de tableau. » FéneloD, qui connaissait La Motte, lui indiquait d'avance, avec une précision prophétique, les défauts de son ouvrage, qui ne devait être ni fidèle, car La Motte abrégeait Ylliade de moitié; ni magnifique de style, car La Motte n'était pas poète; ni simple, ni naïf, car La Motte dédaignait la simplicité d'Homère et sa naïveté. Fénelon ajoutait avec une politesse très-spirituelle : « Cette entreprise est digne de vous ; mais comme vous êtes capable d'atteindre à ce qui est original, j'aurais souhaité que vous eussiez fait un poème nouveau où vous auriez mêlé de grandes leçons avec de fortes peintures. J'aimerais mieux vous voir un nouvel Homère que la postérité traduirait, que de vous voir le traducteur d'Homère même. Vous voyez que je pense hautement de vous^ » La Motte ne comprit pas l'insinuation cachée sous ce compliment, et il ne songea nullement à abandonner sa traduction d'Homère. Il ne pensa qu'aux espérances de fidélité, de simplicité, de naïveté que sa traduction excitait et qu'elle ne devait pas tenir, et il se défendit de promettre ce que Fénelon espérait de lui. «Vous vous attendez, ce me semble, écrit-il, à beaucoup de fidélité ; mais, je vous l'avoue ingénument, je n'ai pas cru qu'une traduction fidèle d'Homère pût être agréable en français. Je m'en suis tenu à une imitation très-libre, et j'ai osé même quelquefois être tout à fait original*. * Il raconte qu'il a lu des fragments de son ouvrage aux assemblées publiques de l'Académie : « Ceux qui connaissent le mieux le poëme original m'ont félicité d'un air bien sincère.» On imprime son intacte et le discours qui doit la précéder. Il en enverra à Fénelon un des premiers exemplaires. Il l'envoie, en effet, le 16 janvieri714, et dix jours après, Fénelon le remercie dans une lettre flatteuse, qui est

Page 1