CHAPITRE IV
Les advcr^raires de Mme Dacier et ses partisans. — Saint-Hyacinlbe: Le chef-d'œuvre d'un inœrmu. Déification du docteur Aristarchus Masso. — L'abbé de Pons. — Cartaud de La Viiate. — Gacon. — Lo P. Hardouin : Apologie d'Homère. — Réponse de Mme Dacier.
La Lettre à l" Académie ne rétablit pas la paix, et ne réconcilia ni Mme Dacier avec La Motte, ni les anciens avec les modernes. La Motte se consola de ne pouvoir discuter à Cambrai avec Fénelon , en continuant contre Mme Dacier ses Réflexions sur la critique, et Mme Dacier prépara un appendice aux Causes de la corruption du goût. Cependant un jeune homme, qu'une suite de circonstances assez romanesques avait conduit en Hollande, et que le Journal lUtéraire de la Haye s'était attaché \ Hyacinthe Cordonnier, ou, pour lui laisser le nom aristocratique inventé par^a vanité de sa mère, Thémiseul de Saint-Hyacinthe, suivait avec curiosité les progrès de la discussion. Élève brillant des oratoriens de Troyes, il avait puisé une estime sincère de l'antiquité à cette forte école, dont le fondateur voulait qu'on se servît des sciences profanes comme d'un hameçon « pour gagner des âmes à Dieu*. > Mais, dès son entrée au
1. Les premières feuilles de ce journal parurent en mai 1713.
2. Règlement de la congrégation de VOratoire donné par le cardinal de Bérulky chap. De V étude des sciences.
Journal littéraire, il avait épousé les ressentiments de ses collaborateurs Prosper Marchand^ Sallengre et Yan Effen, contre certains représentants de Térudition hollandaise alors pédante, quinteuse et agressive , qui avaient déclaré la guerre an Journal de la Haye. Le principal ennemi de cette feuille était un professeur d'histoire, d'éloquence et de grec, à l'université deLeyde. Burmann, dans son Oraison augurable, en prenant possession de sa chaire , avait déchiré dente canino, dit Saint-Hyacinthe , les Français, les Allemands , et même ses conipatriotes , qu'il accusait de négliger l'étude des anciens et la langue latine sacriQée « au patois des peuples modernes^ » Les agressions de Burmann et de ses amis indisposèrent contre l'antiquité les collaborateurs du Journal littéraire. Van Effen publia en 1714 une dissertation médiocrement plaisante, où il comparait Homère et Chapelain. La même année, Saint- Hyacinthe donna une édition nouvelle du Traité du P. Le Bossa , dont il vantait la législation épique : exemple frappant des conséquences contradictoires qu'on peut tirer des règles, quand les règles, au lieu de sortir de la nature des choses, reposent sur des conventions arbitraires. Saint- Hyacinthe et Mme Dacier rivalisaient d'admiration pour le P. Le Bossu, et trouvaient dans son livre des raisons excellentes, l'un de critiquer, et l'autre d'exalter Homère. Mais la critique de Saint-Hyacinthe est douce et réservée. Il s'amuse à mettre le Chef-d'œuvre d'un inconnu au-dessus de Ylliade. Ses plaisanteries atteignent plutôt les interprètes et les partisans du poète, que le poète lui-même. Saint-Hyacinthe n'est pas un ennemi des anciens, c'est un adversaire de leurs défenseurs, et le commentaire du docteur Mathanasius n'est que la satire de la pédanterie.
1 . Voy. la lettre de Saiot-Hyacinthe sous le nom de Chrysologos Caritidès.
Le docteur Chrysostomus Matlianasius, qui Ggure au frontispice du Chef^dosuvre d'un inconnu^ avec sa tête carrée, couverte d'une énorme perruque , ses sourcils épais , son œil dur, son nez gros, sa bouche lippue et cet air de bêtise outrecuidante , obstinée et béate , est bien l'image , non de l'érudition , que Saint-Hyacinthe n'a pas voulu calomnier, mais de la fausse science bavarde , pédante, vantarde et querelleuse. Au bas du portrait du docteur s'étalent ses armoiries : un écusson avec un soufflet en champ de gueules ; pour supports , un âne et un paon; pour cimier, un perroquet. A la tête du livre, orné d'une épigraphe et d'une dédicace, et chargé d'approbations et d'errata , sont réunis les hymnes grecs, hébreux , anglais , allemands, français, écrits en l'honneur du très-illustre , très-docte et savantissime docteur Mathanasius; aux hymnes succèdent les diverses préfaces des diverses éditions; aux préfaces, les témoignages des savants , en prose et en vers , sur la beauté du Chef-d^œuvre et le génie de son commentateur. Le poëme merveilleux que Saint-Hyacinthe a choisi pour sujet de son commentaire est une chanson burlesque qu'il avait entendue à la Haye. Chaque matin la fille du menuisier chez lequel il était logé l'éveillait en chantant ces beaux vers :
L'autre jour Colin malade
Dedans son lit, D'une grosse maladie
Pensant mourir, De trop songer k ses amours
Ne peut dormir, etc.
Saint-Hyacinthe transcrivit la chanson, la lut à ses collaborateurs, et ils firent en commun à table le plan du cora-
L Publié en 1714.
mentaire^ L'idée des journalistes de la Haye n'est pas originale : Swift, Pope et Arbuthnot commentaient Virgile pour parodier Bentley, et les auteurs du SpecUiteur avaient publié dans un de leurs numéros* une chanson qu'ils donnaient comme une ode antique, et qu'ils avaient enrichie de notes et de variantes. Mais le mérite d'une satire comme le C lie f^-d* œuvre d'un inconnu, ce n'est pas l'idée première, c'est l'exécution : le fond n'est rien ; le détail est tout. Dans le petit livre de Saint-Hyacinthe les traits ingénieux abondent ; les citations qu'il multiplie pour parodier les commentateurs, sont ou des fragments d'auteurs anciens, qu'il rapproche plaisamment de la chanson de Colin et de Calos, ou des extraits d'auteurs modernes comme Fontenelle et La Motte, qu'il flatte en passant avec délicatesse, ou des souvenirs des anciens écrivains français prodigués à dessein pour contrefaire l'érudition. Les traits plaisants, les épigrammes, les étymologies imprévues, les souvenirs historiques, les anecdotes, et même les réflexions morales, se pressent sous la plume du docteur Mathanasius. Un mot du texte enfante des pages de commentaires. A propos du nom de son héros, Colin, le docteur s'abandonne à des observations philosophiques : « A mesure que nous nous éloignons des premiers siècles, notre corruption augmente.... nous faisons succéder une fausseté contagieuse qui se répand sur tout. Nos bergers n'oseraient plus s'appeler Pierro/, llenriot. Colin; il nous faut des Tircis , des Céladons, des Lygdamis; nos bergères doivent être des Silvanires, des Delpliires , des Fîarises. Cependant Ronsard a appelé Henri II Henriot, et Catherine de Médicis Catin, M. de Fontenelle remarque même que c'est tout ce qui fait le pastoral des églogues de ce poëte. « Mais, au bout de ses digressions, l'habile docteur