L'abbé d'Aubignac était mort en ](i
trahi fort infidèlement la pensée d'Euripide*; il n'aurait pas égayé le public aux dépens de Diodore, sous prétexte « de rendre le texte de cet écrivain dans toute sa turpitude*. » Il n'aurait pas parlé de la langue d'Homère comme du premier bégayement des Grecs, comparable < au jargon de nos troubadours', » ni de son style € plein de bourre , » c'est-à-dire de chevilles et de diffusion ^. En apprenant que l'abbé Terrasson allait disserter sur rilîode, Mme Dacier s'était écriée : « Un géomètre! quel fléau pour la poésie qu'un géomètre ! » Terrasson , loin de se défendre de l'esprit géométrique , s'en prévaut et répond : < n faut avouer que le goût de la géométrie a manqué à la plupart des admirateurs de l'antiquité! > et il soutient que la géométrie ayant toujours servi à rendre l'esprit juste, attentif et amateur du vrai, rien ne prépare mieux que les mathématiques à bien juger des ouvrages d'esprit ". c II ne faut pas d'esprit , écrit-il ailleurs , pour suivre l'opinion actuelle. Il en faut beaucoup pour être d'un sentiment dont tout le monde ne sera que dans cent ans. L'esprit consiste à sentir les opinions futures •. » — A ce compte, l'abbé Terrasson était bien spirituel : car à la distance de plus d'un siècle, il a senti la faveur dont jouissent aujourd'hui en France les mathématiques, et il a prêché la subordination de la littérature à la géométrie. Il aurait volontiers gravé sur le fronton du temple de la poésie la devise de l'école de Pythagore : Qtie nul n'entre ici sans cire géomètre. C'est justement ce qui l'empêche de bien juger Homère : il s'arme d'une logique impitoyable, et fait au poète une guerre de raisonnement perpétuel. D'Alembert
1. Voy. la préface de la Dissertation sur V Iliade. —2. D'Alembert, Éloge de Terrasson, — 3. Dissertation sur VIliade, part. IV, cbap. vi, p. 498. —4. Ibid. . p. 503. — 5. Préface de la Dissertation sur V Iliade, p. 65.
6. La philosophie applicable à tous les objets de Vesprit et de la raison, p. 138.
qui appelle Tabbé Terrasson « un grand génie S » et qui Tadmire d'avoir porté dans les belles-lettres l'esprit de lu* mière et de philosophie, confesse qu'il y a pourtant un point où cet esprit est dangereux : « c'est lorsque» égaré par une fausse métaphysique, il analyse froidement ce qui doit être senti'. » La Dissertation de l'abbé Terrasson compr^id encore une théorie de l'épopée, qui n'est pas supérieure à sa polémique. L'esprit géométrique y domine toujours. A ses yeux, l'épopée est plutôt un ouvrage de morale qu'un ouvrage d'art. « La morale, dit-il expressément, est l'âme des grands poèmes'; » ce n'est pas seulement la peinture des mœurs, mais l'effort du poète < pour former les bonnes mœurs et pour corriger les mauvaises. » Or, < la morale est une des sciences qui doit le plus au progrès du temps, non par rapport à ses premiers principes, que le Créateur a gravés dans le cœur de l'homme en le formant, mais par rapport à son détail et à sa finesse\ » et les modernes connaissent mieux le cœur de l'homme que les anciens. L'abbé Terrasson devrait en conclure tout au plus que les modernes sont de plus grands moralistes ; il conclut qu'ils sont de plus grands poètes. Virgile a été un plus grand poète qu'Homère; Le Tasse un plus grand poète que Virgile; et Fénelon un plus grand poète que le Tasse; le Tilémaque est le plus beau poème qui existe, parce que c'est le plus moral, le plus philosophique ; < si le bonheur du genre humain pouvait naître d'un poème, il naîtrait de celui-là ^» (L'abbé Terrasson n'a pas encore fait Séthos.} Ainsi l'essentiel d'un poème, selon Terrasson, c'est la morale, et la poésie n'en est que l'accessoire. Voilà pour le fond de l'épopée. Quant aux règles de la composition, il est piquant de voir l'abbé Terrasson, après avoir secoué le joug d'Aristote et foulé aux pieds le code du
1. Éloge de Vahbé Terrasson. ~~ 2, Ihid.-^Z, Dissertaitùm sur VllkAs, part. III, section I, chap. i, art. 8. — 4. lbid.y part. IV, chap. nr. 5. DissericAion sur VlUadCy part. III, chap. n, art. I.
P. Le Bossu, s'établir à son tour en législateur épique, réglementer Fusage du merveilleux, mesurer la dose de vertu qui doit entrer dans chaque caractère, et déterminer les conditions auxquelles l'amour est admissible dans l'épopée, c c'està-dire toutes les fois qu'il s'est formé entre des personnes libres, qu'il tend à une union légitime, et qu'il s'accorde avec tous les devoirs. > Que l'amour soit tenu, pour être épique, de viser au mariage, n'est-ce pas beaucoup demander? Combien d'amants illustres dans les vers cette loi sévère exilera de l'épopée I Que devient la passion de Didon pour Énée, passion coupable et charmante, qui fait gémir les nymphes sur la montagne, mais qui depuis tant de siècles ravit toutes les âmes éprises de poésie? Que devient l'amour de Renaud et d'Armide, amour voluptueux qui n'aspire pas à la sainteté des <c unions légitimes , » mais dont le charme poétique absout l'irrégularité? Le programme épique de l'abbé Terrasson est plus rigoureux que celui du P. Le Bossu. Ce n'était pas la peine de faire une émeute contre la Poétique au nom de la liberté, pour être moins libéral qu'Aristote. Grimm, qui, tout philosophe qu'il était, ne se faisait pas scrupule de médire de ses amis, a dit d'un petit livre de l'abbé Terrasson, où sont développées quelques-unes des idées que je viens d'exposer * : « Presque tout ce qui regarde la philosophie y est excellent, presque tout ce qui a rapport aux belles-lettres n'a pas le sens commun. » C'est l'expression un peu rude du jugement que le parti philosophique portait sur l'abbé Terrasson. On faisait grand cas de ses opinions et de ses talents ; on dédaignait son goût littéraire. En faveur de son insurrection contre Aristote, on lui pardonnait d'être plus formaliste que lui, et on lui sut gré d'avoir rabaissé le génie d'Homère pour démontrer plus aisément le progrès de l'esprit humain.