CHAPITRE X
Conclusions.
Je voudrais, dans ce dernier chapitre, résumé d'un long travail, jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la discussion que je viens de raconter, faire le discernement des idées
490 fflSTOIRE DE LA QUERELLE
justes et des idées fausses qu'elle a produites, et apprécier les conséquenœs bonnes et mauvaises de la querelle des anciens et des modernes, sans esprit de système, comme je Tai promis au début de ce livre, et sans partialité.
L'esprit humain n'est pas méthodique : il va , il revient, il s'écarte, il rétrograde, il n'avance que par détours. Dans le débat que je viens d'étudier, on a vu toutes les questions se mêler sans cesse, la question philosophique du progrès, la comparaison littéraire des anciens et des modernes, et la dispute sur Homère. Si l'esprit humain s'élevait graduellement du particulier au général et du simple au composé, la discussion aurait dû commencer par la dispute sur Homère, continuer par la comparaison générale des anciens et des modernes, et finir par la question du progrès. Mais ce n'est pas ainsi qu'elle a procédé. Pour ne remonter ici qu'au xvn* siècle, la controverse débute, avec Tassoni , par une comparaison générale des anciens et des modernes ; avec Boisrobert, qui devait connaître Tassoni, elle continue par une attaque particulière contre Homère ; puis l'idée de la permanence des forces de l'esprit humain et du progrès, propagée par la philosophie, intervient dans le débat avec Desmarets, Fontenelle et Perrault. Une fois qu'elle y est entrée, elle devrait n'en plus sortir, et maintenir la discussion dans la sphère des idées générales ; mais , dès que la querelle est passée en Angleterre, l'idée de progrès disparaît, et la comparaison générale des anciens et des modernes cède elle-même le pas à une dispute d'érudition sur l'authenticité d'un ouvrage apocryphe. Enfin quand le débat revient d'Angleterre en France, La Motte et Mme Dacier se livrent un duel sur le corps d'Homère, comme Boyle et Bentley sur celui de Phalaris , jusqu'à ce que l'abbé Terrasson ramène, à côté de la question homérique, la compamson générale des anciens et des modernes et la question du progrès, trop longtemps séparées, et surtout jusqu'à ce
qu'un philosophe, Yico, les embrassant et les distinguant tout ensemble, les dégage l'une de l'autre et en montre clairement la filiation. Voilà le spectacle singulier de lenteur et de confusion qui s'est offert à nous dans le cours de cette étude. Il ne justifie que trop le mot de Voltaire : « Les idées ne marchent pas comme les divinités d'Homère, qui en trois pas traversent le ciel. La raison humaine voyage à petites journées. »
En repassant ainsi les diverses phases de cette histoire, on voit combien Harmontel a raison de se plaindre dans ses Éléments de littérature que la question des anciens et des modernes ait été si longtemps mal posée. Au lieu de se demander vaguement si les anciens étaient supérieurs aux modernes, ou les modernes aux anciens , et si Y Iliade était un beau poëme, il aurait fallu d'abord écarter toute comparaison entre les écrivains et même entre les écrits, et distinguer entre les œuvres de l'humanité, comme Wotton en donna l'exemple , celles qui ont besoin du temps , et celles qui peuvent s'en passer, pour atteindre à la perfection. Il est certaines sciences qui, fondées sur les observations que les hommes se sont transmises d'Age en âge, ont dû avancer à mesure que ces observations devenaient plus nombreuses et plus exactes. La médecine, qui repose sur la connaissance du corps humain, a fait de grands progrès depuis que le corps humain est mieux connu, grâce aux expériences et aux découvertes des modernes. De même, dans l'ordre moral, la psychologie moderne a enrichi de nouveaux faits bien étudiés et bien décrits la science de l'âme et des phénomènes. A plus forte raison le progrès est-il évident dans les sciences naturelles et dans les sciences mathématiques et astronomiques, qui s'accroissent chaque jour de quelque théorème nouveau, et qui peuplent les cieux d'étoiles inconnues aux regards des anciens. Hais il existe encore un autre ordre de travaux, celui de ces arts mixtes, composés
pour ainsi dire de matière et de pensée, comme la statuaire, la peinture et la musique. La peinture est Tart d'exprimer les sentiments et la beauté de Thomme par la couleur et le dessin. Chez les anciens, la beauté humaine ayant été au moinâ aussi parfaite que chez nous, les sentiments aussi profonds et aussi vifs, et le génie aussi grand pour les exprimer, en vertu de cette perpétuité des forces de la nature qu*ont alléguée les modernes, la peinture des anciens a pu être parfaite tout d'abord pour l'expression de la beauté. Mais, autant qu'il est possible d'en juger aujourd'hui, n'a-t-elle pas dû être moins parfaite que celle des modernes dans la partie matérielle de l'art, c'est-à-dire pour la connaissance de l'anatomie humaine, pour les procédés dont se sert le peintre, et pour ses instruments, la toile, les couleurs, les pinceaux ? La musique est l'art d'exprimer les sentiments par les sons; elle se compose de la mélodie et de l'harmonie. Pour la mélodie, la musique ancienne a pu être parfaite, parce que rien n'empêchait le génie musical des Grecs et des Romains d'être égal au nôtre. Pour l'harmonie, nous devons, à ce qu'il semble, leur être supérieurs, parce que les études des modernes ont amené des découvertes importantes dans la production et la combinaison des sons, et que nos instruments sont plus nombreux, plus variés, plus puissants, plus délicats. Voilà donc des arts qui ont pu être, à l'origine, imparfaits et parfaits tout à la fois, parce qu'ils se composent, je le répète, d'une partie intellectuelle, capable d'une perfection immédiate, et d'une partie matérielle, nécessairement destinée au progrès. Enfin, il y a d'autres arts plus purement intellectuels, comme l'éloquence et la poésie, qui n'ont besoin pour atteindre à leur perfection que de pensées fortes, de sentiments vifs, de beaux génies pour les rendre et d'une langue capable de les exprimer. Or, ni ces pensées, ni ces sentiments, ni ces beaux génies, ni cette langue
souple et riche, n*ont manqué aux anciens ; ces dons ont été même plus complets dans la jeunesse du monde, parce que, sans parler de l'avantage des climats et des institutions politiques, le génie humain était plus frais et plus libre, le goût plus naturel et plus simple, les langues plus harmonieuses et plus pures. Par conséquent, la poésie et l'éloquence, et, pour parler en général, la littérature antique a dû atteindre à la perfection. La vraie méthode pour étudier la question consistait donc, après avoir établi la distinction que je viens d'indiquer, à passer successivement en revue les sciences et les arts où nous avons dû faire des progrès, et ceux où nous avons dû tomber en dé* cadence. Il y avait sur ce vaste sujet un beau livre à faire, livre difficile et impossible peut-être, parce qu il faudrait, pour l'écrire, connaître à fond, dans leur essence et dans leur histoire, tous les arts, toutes les sciences, toutes les industries, toutes les inventions, en un mot toutes les branches de l'activité humaine, et qu'il n'appartient pas à un seul homme de connaître le détail de chaque objet et l'ensemble de toutes les choses. L'abbé du Bos a entrepris de considérer ainsi la question , en la réduisant à deux points : la poésie et la peinture, et, même dans ces limites, son livre est, au jugement de Voltaire, « un des plus utiles qu'on ait écrits sur ces matières chez aucune des nations de l'Europe ^ » Ce n'est pas tout : si l'on avait l'ambition d'être complet, il faudrait indiquer aux modernes les moyens de se fortifier sur les points où ils sont les plus faibles, et de conserver leur supériorité là où ils sont les plus forts. Après avoir tracé l'histoire des sciences et des arts, et marqué la route que l'esprit humain a suivie, en montrant que malgré ses écarts, quelquefois rétrogrades, il a fini par avancer, et que les décadences particulières de