Ihid.j Sagesse poétique; Corollaires
vues des fables païennes , et que M. Ballanche a essayé d'acclimater en France quelques-unes des interprétations de la Science nouvelle. Dans le chapitre intitulé : Canons mythologiques^ Vico regarde Vulcain jeté du haut du ciel par Jupiter, et Mars blessé à la tète par une pierre lancée de la main de Minerve, comme les types des plébéiens qui servaient les héros dans la guerre. Les hommes armés qui naissent des dents de dragon semées par Gadmus, ce sont les héros qui se révoltent contre l'établissement de la première loi agraire. On est surpris que Vico ait conçu de telles idées ; on l'est encore davantage de les voir prêtées par lui aux poètes de l'âge héroïque, mythologues bien audacieux pour leur temps. Mais continuons. Un troisième &ge succède à l'âge héroïque, l'âge humain : l'esprit de l'homme s'est étendu et fortifié ; la passion fait place à la réflexion. Déjà, sur le déclin de l'âge héroïque, c'était Ulysse qui remplaçait Achille : avec l'âge humain la raison prévaut dans les conseils de l'humanité, et la douceur dans ses mœurs. Ce n'est plus l'âge de la terreur superstitieuse, ni l'âge de la force ; .c'est l'âge de la religion, l'âge de la loi, nouveau progrès de l'humanité, dernier terme de cette série d'évolutions qui s'accomplit dans l'histoire de tous les peuples éclairés par la vraie loi religieuse, et qui les conduit à l'avènement de ce gouvernement naturel, où tous les hommes, égaux devant la loi civile, vivent en paix à l'ombre d'une monarchie ferme et paternelle, image de la royauté de la Providence: c'est l'âge de la civilisation chrétienne. Homère, poète du second âge, poète historien, est donc l'image même de la civilisation héroïque ; et, pour qu'il en soit le parfait représentant , il importe qu'Homère, au lieu d'être un individu, c'est-à-dire un accident sur lequel on ne pourrait fonder de jugement général, soit une coUec^ tion, un ensemble d'idées et de sentiments qui permette de juger toute une époque. C'est ainsi que le considère Vico.
NoD-seuIementilyaeu, selon lui, plusieurs Homères, mais il va même jusqu'à prétendre qu'il y a eu des peuples entiers d'Homères, des nations de citoyens-poëtes, qui tous chantaient des aventures héroïques» et qui se sont peu à peu absorbés dans une personne imaginaire et immortelle. Ho* mère ainsi considéré, c'est la Grèce tout entière, la Grèce d'une époque intermédiaire entre la première et la dernière période de la vie humaine, entre l'antique barbarie et la moderne civilisation : cet Homère collectif est le résumé d'un des âges, et le symbole d'un des progrès de l'humanité.
J'ai beaucoup affaibli, dans cette courte analyse d*un long ouvrage, l'argumentation de Yico, qui affecte les formes de la déduction mathématique, qui prodigue les axiomes et les corollaires, et qui s'appuie sur un échafaudage fragile et compliqué d'érudition, avec un étalage d'étymologies paradoxales qu'envierait M. de Maistre. J'ai du moins tenté de l'éclaircir, et de faire ressortir surtout le lien de la question des anciens et des modernes avec la doctrine philosophique du progrès, tel qu'il se montre dans les œuvres de Vico, et le passage de la discussion littéraire à la théorie philosophique, bien plusvisible encore que dans l'abbé Terrasson. Nous voilà parvenus au moment où la querelle des anciens et des Imodemes, jusque-là simple controverse de critique et de goût, se change en un des plus grands problèmes historiques et philosophiques que l'esprit humain puisse se poser. Je voudrais poursuivre ce travail; mais aller plus loin, ce serait franchir les bornes demonsijget. Je l'abandonne à regret, au moment où le sentier étroit et sinueux dont j'ai suivi les détours s'élai^t enfin, et laisse apercevoir un plus vaste horizon. Cette étude ressemble à une excursion dans les pays de montagnes : de temps en temps, au tournant du chemin, par quelque échappée entre deux collines, on croit apercevoir le but près de soi, on dirait qu'on le touche, et pourtant il est en-
core bien loin. Ainsi plus d*une fois, en voyant au milieu de la querelle littéraire intervenir Tidée du progrès, il semblait que nous allions aborder un terrain philosophique et saisir en6n un plus digne objet de la discussion ; mais cette terre désirée fuyait devant nous, et nous restions enfermés encore dans les bornes de la critique. Et quand nous arrivons enfin à Textrémité du débat littéraire, quand nous touchons à la question philosophique, il faut nous arrêter. C'est mon devoir, mais c*est aussi mon regret. Aussi je me propose de reprendre cette étude, au point même où je la laisse aujourd'hui, et dans un nouveau travail, dont celui-ci n*est que Tintroduction, j*ai dessein d'exposer et de discuter la théorie moderne du progrès depuis Ghastellux, Condorcet, Turgot, Herder et Mme de Staël, jusqu'à nos jours. Ce travail commencera naturellement avec la première théorie du progrès proprement dite, et la première théorie du progrès commence, comme on vient de voir, où finit la querelle des anciens et des modernes. Ce livre n'est donc à proprement parler que la préface d'un autre, dont le sujet est plus intéressant et plus élevé. 11 est temps de le clore, en essayant d'en indiquer les conclusions.