Dictionnaire philosophique , uri. Éducaîion
Quelles ont été les conséquences de cet affaiblissement di> respect public pour l'antiquité, qui commence à la fin du xv^Ti* siècle, et, sauf quelques intermittences, a continué jusqu'à nos jours ? L'un des effets de la querelle des anciens et des modernes, et le plus heureux, ce fut d'arrêter l'esprit français sur la pente de l'imitation et de l'obéissance, où de grands esprits seuls pourraient maintenir leur indé* pendance et leur originalité. Certes ni Racine ni Fénelon n'avaient besoin, pour conserver la liberté de leur génie, que Perrault se moquât d'Homère. Ils admiraient l'antiquité sans idolâtrie, et l'imitaient comme il faut imiter, en tenant compte des diversités de temps, d'esprit et de mœurs; ils ne la copiaient pas. Mais à côté de ces grands esprits, préservés par leurs lumières et par leur force de la superstition et de la servitude» combien d'autres faisaient de l'antiquité mal comprise la règle inflexible du beau ! Ce qu'ils admiraient chez les anciens, c'étaient des beautés imaginaires dont les anciens ne s'étaient pas doutés, et ce qu'ils n'admiraient pas, c'étaient les beautés solides et vraies. Ils proposaient au culte public l'imagQ d'une antiquité contrefaite , et faisaient consister le goût dans une dévotion aveugle à cette fausse divinité. Cette école fiineste du petit goût classique aurait fini, tant la puissance du nombre est redoutable, par triompher de l'école du grand goût, représentée par une minorité d'esprits supérieurs. L'autorité , voilà le principe qui aurait prévalu dans la littérature. Nous avons vu déjà quelle part l'autorité s'est faite au xvu* et même au xvm* siècle, et la déférence que les esprits les plus libres conservaient pour Aristote, qui régnait encore dans la littérature, après sa déchéance dans la philosophie. Qui sait où le pouvoir de la tradition se serait arrêté ? La tradition littéraire, si digne de respect quand elle n'usurpe pas la souveraineté qui appartient au génie, aurait fini par prétendre à cette infaillibilité qui est le privilège de la tra-
dition religieuse. Il se serait établi tôt ou tard une sorte d*Église littéraire, dont Torthodoxie imaginaire aurait substitué partout dans les ouvrages d*esprit la règle à Tinspiration, la correction à l'originalité, la médiocrité au génie. L'imitation aurait été le premier précepte de son catéchisme, l'imitation du chef-d'œuvre d'abord, puis l'imitation des imitations ; et la littérature, enfermée dans un cercle infranchissable, aurait enfanté des générations de copistes, occupés à tirer éternellement des épreuves affaiblies du même modèle. Combien d'œuvres littéraires, au XYîîv siècle, sont les reflets décolorés du siècle précédent! Proclamer dans la littérature et dans les arts le principe de liberté, et par là continuer la révolutfon commencée par Descartes en philosophie ; rendre à l'inspiration ses droits ; prévenir la formation d'une orthodoxie littéraire, qu'aurait inventée l'esprit de routine pour la ruine de l'originalité ; donner au génie français, dont l'humilité diminue la force, le sentiment de sa grandeur ; étendre et féconder le goût, en abolissant cette vieille idée que les formes de l'art ancien sont les seules foripes de l'art, et en ouvrant de toutes parts des issues vers les littératures étrangères et les chefsd'œuvre modernes ; multiplier ainsi les modèles, enseigner l'intelligence de toutes sortes de beautés, et fonder cette impartialité de goût qui est aujourd'hui l'honneur et la supériorité de la critique : voilà les conséquences heureuses de la querelle, que le temps a développées.
Mais en littérature comme en politique, la liberté ne se fait sa place le plus souvent qu'aux dépens de l'autorité, et, comme en religion, la tolérance ne s'étend guère qu'au préjudice de la foi. Ce que Tesprit moderne gagna, ce fut l'antiquité qui le perdit. A mesure que le goût admit d'autres modèles que les écrits des anciens, qu'il reconnut d'autres règles que la tradition, d'autres formes de l'art que les formes classiques, et qu'il attacha plus de prix à l'inspi-
ration qu*à la discipline, le prestige de l'antiquité pâlit et s*effaça. n y a des antinomies qu'on regrette. On voudrait accorder les vérités contraires qui en forment les termes extrêmes ; mais, tout en reconnaissant la justesse de chacune d'elles, on a peine à découvrir l'intermédiaire qui les réconcilierait. Rigoureusement Horace et La Motte ont eu raison de combattre, comme une illusion de perspective, ce préjugé de beauté qui s*attache aux œuvres antiques, de proclamer le droit qu'a le beau d'être jeune, et celui qu'a la critique de soumettre à sa révision les ouvrages que le temps semble avoir consacrés. Et cependant n'est-il pas vrai aussi qu'une longue durée mérite le respect f N est-il pas vrai que les esprits les plus libres et les moins soumis aux arrêts du passé, doivent ressentir une vénération involontaire en face de ces monuments des âges éloignés, que l'admiration des hommes a protégés contre les ravages du temps, et qui nous attestent à la fois l'antitiquité du génie de l'homme et l'admiration unanime des générations éteintes? Si l'on songe surtout aux incertitudes de la critique contemporaine, à son impuissance d'être vraie, même quand elle en a la volonté , si l'on songe à ces caprices du goût public, qui, pendant la vie et longtemps après la mort des plus grands écrivains, tiennent leurs noms suspendus entre la gloire et l'oubli, n'est-on pas tenté de ne croire défmitif que le jugement des siècles, et d'incliner sa liberté devant l'autorité de la tradition? Enfm, dans cet écroulement perpétuel de toutes choses dont l'homme est le témoin sur la terre, celte éternelle jeunesse des monuments de la poésie, de l'éloquence et de l'art, debout, depuis des milliers d'années, sur les ruines de tant de croyances, d'institutions et de lois, n'offret-elle pas un contraste qui fascine l'imagination et désarme le raisonnement? Au milieu de cet océan de choses éphémères qui coulent et s'enfuient, la durée, ce prodige!
n*e8trelle pas une poésie, et, coDune elle ressemble à un attribut divin plutôt qu'à un privilège de Thomme, le sentiment qu'elle nous inspire, semblable à la piété, n'est-il pas au fond une vertu ?
Ce respect mêlé d'amour pour les anciens, qui était une des vertus de l'esprit français, s'est trop tôt évanoui dans le triomphe des idées modernes. Quelle gloire c'eût été pour l'esprit français d'être à la fois affranchi et reconnaissant, et de marcher à la conquête de l'avenir en bénissant le passé ! Mais ce n'est pas la coutume, qu'au lendemain de sa victoire, le progrès soit magnanime pour la tradition. L'une des premières conséquences de la querelle, ce fut l'indifférence que témoignèrent aux anciens ceux même d'entre les modernes qui, comme Voltaire, s'enivraient le moins de l'orgueil du présent. Quand on eut cessé de tourner les anciens en ridicule, on ne les outragea pas, on ne contesta pas leur génie. La tolérance publique leur laissa leur rang dans l'opinion, comme, au déclin du paganisme antique, la tiédeur universelle ouvrit aux dieux étrangers l'entrée du Panthéon romain* Ce furent des divinités sans culte et sans autels, qui n'eurent pour clergé que les prêtres de notre vieille Université, et pour fidèles qu'un certain nombre de familles, attachées de cœur au symbole et aux cérémonies de l'éducation classi«que. Aussi la querelle amena*t-elle encore une autre conséquence: l'affaiblissement des études. Ni les partisans des modernes, ni les zélateurs de l'antiquité ne s'y trompèrent, en France et à l'étranger. L'auteur d'une édition d*Horace, publiée à Haarlem en 169,7, H. de Zurch, avait prédit avec douleur à Perrault qu'il finirait par dégoûter le public de l'antiquité ', et, comme un ami de Perrault se plaignait un jour que déjà on n'osait plus citer les anciens