‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 26 sur 199 · Horace, ode vi, liv. III · texte numérisé non relu

Horace, ode vi, liv. III

Nos pères n'avaient plus ces vertus des vieux âges,

Orgueil du siècle d'or; Et bientôt leurs enfants, race plus criminelle, Légueront à la terre une race nouvelle

Plus sacrilège encor.

(Traduction de M. Anquetil.)

8 HISTOIRE DE lA QUERELI^

sonnage ridicule qu*il charge de soutenir une thèse contre les circulateurs. Mais le plus souvent il loue nos pères à nos dépens. On composerait un volume entier, si Ton recueillait toutes les comparaisons établies, depuis la publi- î; cation du premier livre, entre le présent et le passé, au préjudice du présent ; ou plutôt, le volume existe, écrit de main de mattre, dans les œuvres d'Henri Estienne. Qu'on lise le tome !•' de Y Apologie d'Hérodote, Il renferme une longue liste de passages grecs, latins et français, où sont consignés fidèlement les regrets donnés de temps immémorial par tous les écrivains aux siècles passés qu'ils n'ont pas connus '. Il y a des accusations contre le genre humain qui se reproduisent d'âge en âge; par exemple, celle de préférer l'argent à tout. Chaque génération semble se la réserver à soi-même, comme un symptôme spécial de corruption toujours croissante, et il est évident, par la continuité môme du reproche, que le délit remonte à TinveAtion de la monnaie. On ne croirait pas que certaines critiques adressées à notre époque, et qui, par leur frivolité, semblent caractéristiques et nouvelles, sont vieilles au moins de trois cents ans. En 1548, s'il faut en croire les. contes d'Eutrapel, mattre Anselme, un prud'homme, se plaint grièvement que les jeunes gens ne savent plus être aimables et < danser au son du tambourineur*. » Chaque siècle se fait ainsi son procès, et le siècle suivant se charge* de le justifier, en le prenant pour terme honorable d'une comparaison avec lui-même, où il donne modestement l'avantage à son aîné. C'est ce penchant éternel de l'esprit humain qui faisait dire à Montesquieu* : « Horace et Aristote nous ont déjà parlé des vertus de leurs pères et des vices de leur temps, et les auteurs, de siècle en siècle,

1. Voir les chap. iv, v et suivants.— 2. Contes d^Eutrapel, par Noël du Fail, chap. ii, de la Diversité des temps ^ et chap. xxii, du Temps présent et passé, — 3. Montesquieu, Pensées diverses.

nous en ont parlé de même. S'ils avaient dit vrai, les hommes seraient à présent des ours ^ . >

Heureusement l'idée de progrès sert de contre-poids à celle de décadence, et son origine ne remonte guère moins haut. Elle existait, nous l'avons vu, chez les anciens. Sans doute, elle n'était pour eux ni complète, ni bien définie. Ils l'expriment rarement avec précision, et elle ne paraît avoir exercé, comme on l'a dit*, qu'une faible influence sur l'ensemble de leurs opinions. Les anciens ne distinguaient pas et affirmaient moins encore toutes les sortes de progrès dans lesquelles se subdivise pour nous la notion de progrès en général. Surtout, ils s'élevaient rarement à l'idée de la vie collective de l'humanité, dans un but final marqué par la Providence. Quelques grands esprits seulement, parmi eux, ont aperçu le lien qui unit les sociétés entre elles, porté leurs regards au delà de la cité, et considéré dans l'homme, comme dit Cicéron, le civem totius mundi, le ci^toyen de l'univers •. La plupart des anciens étudient individuellement chaque société ; un peuple est pour eux un homme qui a son enfance, sa jeunesse, sa virilité, sa vieillesse. L'idée antique, c'est celle de Florus divisant en quatre âges la vie du peuple romain*. Mais, je le répète, l'idée de progrès, j'entends de progrès intellectuel , n'est pas étrangère à l'antiquité, non plus que l'idée de la décadence de

1. Un jour que La Harpe vantait, devant le prince de Ligne, la politesse de la cour de Louis XIV, le prince, qui partageait sans doute l'avis de Montesquieu, lui cita ces vers de Régnier-Desmarais, né en 1632 et mort en 1713 :

Qu'une dame entre, on lui tourne le dos, On s*émancipe en de libres propos , Kt lui marquer la moindre politesse Passe auprès d'eux pour un air de vieillesse.

Voy. les Mélanges du prince de Ligne, t. XXVII, p. 13.

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