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2. L'Éducation , la Famille et la Société , p. 393. Paris, 1855.
tianisme a témoignées à Tégard de Tantiquité classique. Malgré les efforts des plus grands hommes du christianisme pour tout accorder dans un juste équilibre, il y a toujours eu dans son sein deux esprits opposés : Tun, plus austère et plus triste, qui procède surtout de Tidée de la déchéance originelle; Tautre, plus consolant et plus doux, qui s attache surtout à la rédemption. Selon qu'on est plus vivement touché de Tun ou de l'autre dogme, on arrive à exagérer ou la misère de l'humanité déchue, ou la grandeur de l'humanité rachetée. Ces deux esprits divers sont représentés dans le christianisme, à toutes les époques de son histoire. Leurs représentants les plus récents et les plus illustres sont les jansénistes et les jésuites : les uns, aggravant le péché originel, et considérant surtout la sévérité du Père ; les autres, étendant outre mesure le bénéfice de la rédemption, et se fondant surtout sur la miséricorde du Fils. De ces deux manières d'envisager l'homme, soit dans la misère de son péché, soit dans la gloire de son rachat, résultent deux manières d'apprécier ces fruits de la pensée humaine qu'on appelle les lettres ^ L'école austère du christianisme les dédaigne, oii du moins n'a pour elles quelque estime, qu'alors que le christianisme les a purifiées. Les jansénistes se sont servis de l'antiquité pour l'éducation, mais avec défiance. Ils méprisent l'art. C'est à leurs yeux une faiblesse mondaine, presque un péché. De Maistre s'est moqué, sans retenue, de leur désintéressement littéraire et de leur amour de l'anonyme*. En poussant plus loin, si l'on allait jusqu'aux protestants, on trouverait Luther qui, à ses débuts, aurait volontiers brûlé la littérature païenne tout entière. Mais les jésuites, plus doux, plus cléments que les jansénistes pour l'honune et
1. Voy. M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal ^ liv. IV, chap. i. 3. De l* Église gallicane.
pour Fesprit de Thomme, ont aimé les lettres païennes, et ont travaillé sans relâche à établir un chemin couvert entre l'antiquité et le monde chrétien. Us cherchent à réconcilier, comme ils peuvent, Fesprit païen et l'esprit chrétien, et, dans leurs œuvres littéraires, ils les gâtent souvent l'un par l'autre. Dans ces poèmes où le merveilleux chrétien donne la main à la mythologie antique, on ne sait quoi ce mélange offense le plus, de la piété ou du goût. Nous verrons même plus loin comment les jésuites, par la façon dont ils ornaient et gâtaient les anciens, ont contribué, pour leur part, à la révolte des modernes.
Mais ces deux esprits du christianisme se marquent mieux encore dans la querelle de l'abbé de la Trappe et des bénédictins. M. de Rancé, converti et portant jusque dans la piété la fougue qui avait troublé sa jeunesse, avait rétabli dans les maisons de la Trappe toutes les rigueurs de l'ancienne discipline, abandonnées depuis longtemps. Il avait ramené l'abstinence, la loi du silence, les couches dures, la pauvreté et les humiliations, les jeûnes et la pénitence. Hais ce n'était là que la réforme du corps: Rancé voulait réformer l'esprit. Il supprima les études, même celle de la théologie, et ne permit à ses religieux que la lecture prescrite par saint Benoit, celle de l'Écriture, des Vies des saints, et des ouvrages des Pères qui traitent des devoirs monastiques. Dans son traité de la Sainteté des devoirs de la vie monastiqitey qu'il ne voulait pas publier, de peur de soulever contre lui tous les ordres religieux, il avait essayé de justifier ses réformes, et de laisser à ses frères, après sa mort, un tableau fidèle de leurs obligations. 11 fut forcé de le donner au public par les instances et les indiscrétions de ses amis. Bossuet en surveilla l'impression, et le livre parut en 1683, avec l'approbation de plusieurs évéques. Je ne parlerai pas ici de l'orage qu'il souleva. Le réformateur fut attaqué de toutes parts. La seule
réponse à son livre qui nous intéresse est celle de Mabillon, qui représente l'autre esprit du christianisme. Mabillon était l'un des bénédictins les plus savants de son ordre. On croit que La Bruyère Fa désigné quand il a dit : « Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte. » Mabillon, chargé par ses frères de défendre les études des cloîtres, composa le Traité des études monastiques, qui fut publié en 1691. Il ne m'appartient pas de décider sur le fond de la querelle. Comme Ta dit le savant historien de la Trappe *, il semble difScile de contester le droit de M. de Rancé, puisque la règle de Saint-Benott, dont il avait eu soin de donner la traduction et l'explication, prescrit exclusivement le travail des mains et les lectures pieuses, sans assigner aucune place à l'étude". D'autre part, qui aurait le courage de condamner Mabillon ? Proscrire les études monastiques, c'est supprimer l'œuvre admirable des bénédictins et des autres religieux dévoués au travail, c'est enlever au christianisme une de ses gloires les plus pures, c'est attirer sur lui Taocusation de prêcher l'ignorance , parce qu'il a peur de la science et de la vérité. Mabillon, d'ailleurs, et c'est une des forces de son beau livre, ne demande pas pour les religieux la liberté sans frein des études profanes : il pousse si loin la sobriété de l'esprit, qu'il conseille aux jeunes moines de s'abstenir de la prédication, de peur que l'ambition du succès oratoire et de la renommée ne corrompe le désintéressement de leurs études. Mais est-il nécessaire, est-il
1. M. GaiUardin, Les Trappistes ou Vordre de Ctteaux au nx* siècle f 1. 1, p. 233.
2. Cest un argument auquel Mabillon ne répond pas suffisamment, même dans son chapitre vu : qtte les études ont été établies par saint Benoit même dans ses monastères , chapitre dont le titre est plus affirmatif que le texte n'en est convaincant. (P. 39.)
possible même de bannir des couvents l'étude de Thistoire, de la philosophie, de la théologie et des sciences? Sans doute les monastères ne sont ni des écoles ni des académies ; mais, si l'amour de la retraite et le détachement du monde sont les plus solides fondements de la vie religieuse, la science doit-elle être comprise dans le mépris du monde dont les solitaires font profession ? La science est-elle l'ennemie du christianisme? L'ennemie véritable de la religion, c'est l'ignorance, c'est l'oisiveté, qui dégradent la raison de l'homme , et la plongent dans l'égoïsme, tandis que la science, unie à l'humilité, est, comme dit saint Augustin, rinstrument qui sert à élever dans son cœur l'édifice de la charité, tanquam machina quœdam, per quam stractv/ra cari^ UUis osswrgatK
Voilà , représentés par deux grands hommes, les deux esprits du christianisme : d'une part, le détachement absolu de toute chose profane, même du savoir, et l'absorption en Dieu de toutes les forces de la pensée ; d'autre part, la conciliation de la piété la plus sévère avec les besoins intellectuels de l'homme et avec l'étude des lettres , filles de la raison, la raison, ce reflet humain de la pensée divine, ce rayon terrestre de la lumière des cieux.
Chacun de ces deux esprits a tour à tour été vainqueur. Au rv* et au xvir siècle , combien a été douce aux chefsd'œuvre de l'antiquité la religion lettrée d'un saint Basile et d'un saint Grégoire de Nazianze, d'un Bossuet et d'un Fénelon ! Mais au moyen âge , que de blessures faites à l'antiquité par des mains chrétiennes ! C'est alors qu'il s*est trouvé des papes pour défendre la lecture des chefs-d'œuvre antiques', et des moines inexorables pour en effacer les derniers vestiges sur le parchemin violé, en attendant qu'un
1. HabiUon, Traité des Études monastiques^ partie III, chap. i, p. 386. 7. Id., ibid.y partie II, chap. xi, p. 271.
Savonarole les brûlât en place publique. Mais loin de moi la pensée de récriminer contre le moyen âge, cette époque si grande dans ses passions et dans ses erreurs, si pénétrée de lumière au milieu de ses ombres, et qui a conquis le respect des esprits même qui se refusent à l'aimer. G*est le moyen âge qui a donné à Tidée de progrès un de ses plus illustres aïeux , le grand et malheureux moine Roger Bacon. Du fond de sa cellule, ce Gondorcet du XIII* siècle rêvait, entre deux découvertes , la toute-puissance de rhomme sur la nature, par le progrès de la science et de Tesprit humain.
« Sénèque, disait-il en s* inspirant des Qtiestion^ naturelles . que j'ai citées plus haut, Sénèque n*a-t-il pas soutenu avec raison que les anciennes opinions ont dû manquer d'exactitude et de solidité ; que les hommes encore grossiers et novices erraient à tâtons autour de la vérité ; que tout était nouveau pour ceux qui essayaient une première fois , et qu'ensuite, par des efforts répétés, les mêmes choses devenaient plus faciles et plus connues: enfin, que nul commencement n'est parfait? Sénèque n*a-t-il pas dit au IV* livre du même ouvrage : Un temps viendra où ce qui est aujourd'hui caché se révélera aux générations futures ? Pour de telles découvertes il ne suffit pas d'un jour, il ne suffit pas d'un siècle. L'avenir saura ce que nous ignorons, et s'étonnera que nous ayons ignoré ce qu'il sait. Rien n'est achevé dans les inventions humaines et nul n'a le dernier mot. Plus les hommes sont nouvellement venus dans le monde, plus étendues sont leurs lumières, parce que, derniers héritiers des âges écoulés, ils entrent en possession de tous ces biens que le travail des siècles avait accumulés pour eux*....
1. « £t hoc egregie docet Seneca in libro QussHonum naturaliumy quo- « niam libro tertio dicit : « Opiniones veteres parum exactas esse ; et « rudes circa yerum adhuc errabant; nova erant omnia primo tentanti- « bus.... etc. 9 {Opus majuSy cap. vi )
• Puisqu'il en est ainsi , ajoute plus loin Roger Bacon , gardons-nous de nous soumettre servilement à toute opinion que nous rencontrons dans les livres ou dans la bouche des hommes : examinons attentivement la pensée des anciens, afin de suppléer leurs omissions et de corriger leurs fautes, avec déférence et modestie ^ »
Tout est là , on le voit : Tidée du progrès des connaissances humaines, Tindépendance de la raison, le libre examen , et même le respect du passé, qui manque presque toujours aux novateurs. Le pauvre moine du xin* siècle a devancé le chancelier Bacon et Descartes, et il a été plus sage que Perrault. Voilà ce qu'un homme de génie enseignait au moyen âge , près de quatre cents ans avant le Discours de la méthode. Hais cette voix qui s'élève du fond d'un cloître n'est pas entendue. Si le moyen âge n'a jamais entièrement rompu avec la tradition et l'étude des anciens, s'il leur a laissé une place dans la bibliothèque de quelques monastères et dans les cellules de quelques religieux de génie, ce flambeau de l'antiquité, qu'il n'a pas éteint, ne projette sur lui que des lueurs incertaines et troublées. Dans les cloîtres mêmes d'où l'étude n'était pas bannie, que d'indifférence pour les livres anciens, abandonnés aux dédains de l'ignorance, et souvent aux intempéries du ciel ! Que de rigueurs exercées contre les moines qui travaillent ! Roger Bacon lui-même n*a-t-il pas reçu de son supérieur la défense de communiquer ses écrits ? N'a-t-il pas fallu, pour que l'Opté majm franchit le seuil de sa cellule, un ordre du pape Clément IV qui le voulut connaître, et, sous
1. Opus majux, cap. vii : a Quoniam igitur haec ita se habent, non « oportet nos hxrere omnibus quae audimus et legimus, sed exaininare « debemus districtissime sententias majorum , ut addamus quae eis defue- « nint et corrigamus quse errata sunt, cum omni tamen modestia et excuc satione. • VOpus majus, composé vers 1260, a été publié à Londres en 1733, d'après un manuscrit trouvé à Dublin. On s'est aussi beaucoup servi d'uD autre ^lan^8C^it, qui fait aujourd'hui partie du British Muséum.
un pontife moins favorable aux lettres , Bacon n'a-t-il pas achevé dans un cachot sa longue et laborieuse vie ? Jadmets, et je montrerai plus loin , que le nom de Renaissance donné, comme par acclamation, au triomphe des lettres anciennes, après la prise de Gonstantinople, n'a été qu'une hyperbole d'admiration ; mais l'excès même du mot atteste la vivacité du sentiment public, et la différence que l'opinion a établie d'elle-même entre le demi-jour où languirent, pendant la plus grande partie du moyen âge, les ouvrages de l'antiquité, et la lumière vivifiante dont les inonda le soleil de la Renaissance.