CHAPITRE m
La Renaissance et le commencement de l'âge moderne. — Henri Estienne. — Apologie d^ Hérodote, — François Bacon.
Maintenant faut-il , après plus de trois cents ans , nous replonger dans l'ivresse où cette résurrection de l'antiquité païenne jeta le xy* et le xvi* siècle ? Devons-nous applaudir sans réserve à cet entraînement du christianisme à s'oublier , je ne veux pas dire à s'abjurer lui-même , clans son enthousiasme pour le génie antique ? Il ne me coûte pas d'avouer que les cardinaux qui gravissaient l'Hélicon, pour y célébrer Jupiter et Vénus , s'égaraient un peu loin du Calvaire. Il n'est pas besoin d'une orthodoxie rigoureuse pour condamner de tels écarts; il suffit d'un peu de goût.
Mais ne soyons pas trop sévères pour la Renaissance, et ne la rendons pas seule responsable d'une idolâtrie des let-
DES ANCIENS ET DES MODERNES. â9
très humaines dont les siècles plus religieux qu'elle avaient déjà donné Texemple. Pendant le moyen âge, dont on vante aujourd'hui l'esprit chrétien , et à qui l'on prête volontiers un dédain si édifiant pour les nouveautés profanes, la religion n'entretenait-elle pas avec la littérature un commerce d'intimité ? N'ouvrait-elle pas à ses jeux les plus folâtres la porte des temples? N'entourait-elle pas de l'auréole des saints les personnages les plus chers à sa poésie, comme Ta rappelé dernièrement un des amis du moyen âge qui sait le mieux l'aimer, parce qu'il le connaît le mieux ^? Ne plaçait-elle pas sur ses portails et sur les vitraux de ses églises Roland, Berte, Olivier, Renaud, à côté des images les plus révérées ?
Il serait aussi faux, d'ailleurs, de regarder la Renaissance comme une immense orgie païenne, que de la croire absolument innocente de tout paganisme. Beaucoup d'hommes distingués se laissèrent entraîner trop loin, cela est vrai, par le culte du passé ; mais, dans tous les temps, l'attrait de la nouveauté, l'empire de l'imagination et de la mode n'ont-ils pas fait perdre la juste mesure aux esprits les plus fermes et les plus sensés ? L'histoire de la littérature, et des arts surtout, n'ofiBre-t-elle pas mille exemples de cette ivresse du goût public qui se passionne pour des théories ou des modèles nouveaux ? Quand l'Italie, quand l'Espagne furent à la mode, la poésie française ne fut-elle pas italienne et espagnole? De notre temps, n'avons-nous pas été anglais et allemands ? S'il est excusable, en présence des monuments d'un art étranger, de ne pas garder un juste équilibre d*admiration , et d'oublier, dans la première ferveur
1. c Les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle visitaient les tombeaux de Roland, de Guillaume, de Garin, de Turpin lui-même avec non moins de piété que les reliques des bienlieureux, et Fierabras, le géant sarrasin, après sa conversion , fut presque canonisé, s (Rapport lu dans la séance du 10 avril 1854, par M. J. V. Le Clerc, à la section de philologie du Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France.)
de rimitation, les convenances de sa propre nature, n'est-ce pas quand on a sous les yeux les merveilles de l'art, et pour ainsi dire l'idéal de la beauté? N'oublions pas, d'ailleurs, que les excès, qu'on flétrit aujourd'hui avec une indignation beaucoup trop solennelle , étaient raillés , au temps même de la Renaissance, par le bon sens public. Quand le bâtard d'un San Severino s'avisa , par admiration pour Diogène, de se promener sur la place publique avec un manteau troué et une lanterne, les huées universelles le renvoyèrent au plus vite dans son tonneau. Nous nous moquons de Sannazar, de ses Nymphes et de ses Néréides; mais Érasme nous a devancés. Il y a longtemps qu'Érasme a tourné en ridicule l'éloquence de ce prédicateur qui , devant Jules II, comparait Jésus-Christ à Décius*. Et puis ne soyons pas si naïvement dupes de cette adoption du langage païen ; c'était une mode littéraire , ce n'était pas une hérésie. Ceux-là mêmes s'y abandonnaient qui défendaient l'orthodoxie dans des traités de théologie irréprochables, Sadolet, par exemple', ou qui unissaient à la passion de la littérature profane l'amour pieux des Écritures et des Pères, comme Nicolas V. Qu'est-ce que le paganisme? Est-ce l'usage du vocabulaire païen ? Mais que prouve le langage ? Pour être païen, il ne suffit pas de parler, en prose ou en vers , de Jupiter et de Vénus , mais il faut croire ce