Ërasme (Ciceronianus
2. « Le cardinal Sadolet et le jésuite Maphée, dit très-bien Balzac dans le Socrate chrétien y ont été de lune et de l'autre Rome. Comme ils ont écrit des Histoires et des Traités de morale, ils ont dit aussi la messe et le Bréviaire. Mais l'importance est qu'ils ont dit la messe sérieusement et tout de bon.... Nous savons qu'il y a encore aujourd'hui à Rome de ces sortes de Romains. Il y a de nos prêtres et de nos prélats qui trouveraient leur place dans l'ancienne République, qui auraient rang parmi les chevaliers et les sénateurs, qui seraient du nombre des Pères conscrits. Mais ces vrais et légitimes Romains savent distinguer le temps et les choses. Ils font leur devoir à l'autel, et suivent leur fantaisie dans le cabinet. >
(Socrate chrétien.— Discours VI.)
que croyaient les païens et se conduire comme eux. Nous tenons pour d'excellents chrétiens Corneille, qui a défendu, dans des vers si spirituels, les dieux du paganisme, et Boileau, qui disait que :
.... Chasser les Tritons de Tempire des eaux, Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux, C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement.
Pour revenir à la Renaissance, pense- t-on que, lorsque Bembo engageait le pape à se confier aux dieux immortels, il ne croyait pas à l'unité de Dieu, et niait le Calvaire parce qu'il parlait de l'Olympe? Pour avoir été l'élève de Gémiste Plétbon, ce rejeton attardé de Proclus, qui prédisait dans le néoplatonisme la religion prochaine de l'univers, Bessarion n'en défendait pas avec moins d'éloquence l'intégrité du dogme au concile de Florence ; et si les deux Églises avaient pu faire la paix , c'est sa parole qui les eût réconciliées. Singulier paganisme que celui de ces princes de l'Église qui condamnaient Marc ti'Éphèse! Singulier paganisme que celui de ces Médicis qui brûlaient Savonarole excommunié ! Quand il s'agissait, non plus de parler, non plus d'écrire en beau langage, mais de mettre d'accord ce paganisme de style avec leur conduite, que faisaient alors les beaux esprits qui se couronnaient de lauriers , comme Léon X , pour chanter, en vers latins, la découverte de la statue de Lucrèce? Gomme Léon X, ils poussaient le cri d'alarme contre les Turcs, et appelaient éloquemment les rois chrétiens à une croisade nouvelle. Et de tous ces rois, le plus amoureux des lettres profanes, ce païen qui. fondait le Collège de France , est-ce au nom du paganisme qu'il brûlait les Yaudois? Ce poète idolâtre de l'antiquité, Ronsard, dont l'école immolait des boucs par imitation des sacrifices antiques, est-ce pour la plus grande gloire de Jupiter qu'il criait aux peuples de l'Europe, en leur montrant
Memphis et Césarée, Sidon et Antioche aux mains des infidèles :
Ce sont là les trésors que vous, soldats chrétiens. Devez ravir du sceptre et des mains des païens ;
ou que, demandant quel est ce dieu des huguenots ,
Ge Christ empistolé, tout noirci de fumée,
il suppliait les magistrats de châtier Thérésie, et les soldats qui vont la combattre, d'avoir
Bon cœur et bonne main, bonne poudre et bon plomb ^
Est-ce pour défendre TOlympe que ce disciple de Ronsard, ce royal poète, Charles IX, tirait sur les hérétiques, ses sujets, et que Muret le cicéronien commettait cet élégant et abominable discours en Thonneur de la Saint-Barthélémy*! Ne l'oublions pas, il y a dans l'homme deux sphères difiTé^ rentes : celle de la pensée et celle de l'action. Quand il reste dans Tune, quand il parle, quand il écrit, quand il rêve, il peut s'abandonner aux penchants de son esprit, et choisir pour sa pensée des formes que son goût préfère ou que la mode lui impose : c'est une vie intellectuelle, distincte de la vie des affaires. Mais quand il redescend dans l'autre sphère, dans celle de l'action, et qu'il se voit en face de ses intérêts, de ses passions ou de ses devoirs, les rêves, les penchants de l'esprit, les fantaisies de Timagination s'évanouissent bien vite; il n'y a plus de lettré, plus de poète, plus de savant plus de païen; il n'y a qu'un catholique qui, par fanatisme ou par politique, brûle et tue les hérétiques comme François V' et Charles IX, ou qu'un
1. H. Samt-)Iarv Ginnlin. Tahltau ik Iq iitttrmiMn au xn* sitde. t. Mureti OriÊtio XIIL proC^rolo 11^ <;«i/i«niM ffyr ckrùimmittimo.
pontife qui, par dévouement à sa foi, prêche, comme Léon X, la croisade contre les infidèles.
Ces contradictions, ou plutôt ces aspects successifs dans le même individu, c'est le fond même de la nature hu* maine : aussi se retrouvent-elles partout et toujours ^ Sans elles, le moyen âge aurait dû être logiquement le plus heureux et le plus exemplaire de tous les temps: car enfin, au moyen âge, personne ne refusait sa foi ; on faisait des épigrammes contre les moines et des émeutes contre les seigneurs et le roi ; on se raillait de la papelardise ; on riait des bons traits des trouvères et de Jean de Meung ; mais on n*était ni dogmatiquement incrédule ni théoriquement révolutionnaire. Et cependant, au moyen âge, où est le bonheur, où est la paix, où sont la pureté des mœurs et les vertus chrétiennes î Quand on veut citer une époque où se rencontre enfin cet accord si rare entre les croyances et les vertus des hommes, entre les principes et la conduite, on nomme le xvu* siècle, et nous avons été accoutumés de bonne heure à le regarder comme Tâge d'or de l'obéissance à la règle et de la soumission à la foi. La lecture des Mémoires nous a enseigné depuis ce qu'il faut penser de cette unité parfaite dans les hommes de ce temps. Ils croyaient, ils pratiquaient, ils mouraient en chrétiens, quand ils n'étaient pas surpris par la mort. Mais comment vivaient-ils? Est-il nécessaire de prouver par des exemples cette alliance scandaleuse de la religion et de la débauche dans les plus illustres personnages de cette société inconséquente ? Qu'on ouvre les Historiettes de Tallemant et les Mémoires de Saint- Simon ; on y voit fleurir une sorte de dévotion italienne ou espagnole, qui s'accorde avec le péché, qui sert à le ra-
1. C'est une de ces contradictions que M. Villemain a fait si vivement ressortir dans sa belle peinture des mœurs d'Antioche : « Antioche convertie mêlait encore les habitudes de la vie païenne à celles de son culte nooTeau. » (Tableau de Véloquence chrétienne j p. 179.)
cheter, pour mellre en paix la conscience, mais qui ne le prévient pas. C'est un mélange inouï d'écarts mondains et de pratiques religieuses, c'est un partage incroyable que l'homme fait de lui-même entre le démon et Dieu. Lisez les moralistes et les sermonnaires, La Bruyère, Bourdaloue, Fénélon*; lisez surtout le tableau qu'ont tracé de leur temps un jésuite et un janséniste , le P. Rapin*, dans un petit traité intitulé la Foi des derniers siècles^ et Arnauld, dans sa Fréquente commwiion ; vous voyez éclater dans ce xvu« siècle, si majestueux de loin par cet accord prétendu des actions et de la foi, le plus étonnant scandale de contradiction. On croit, et Ton agit comme si l'on ne croyait pas, de même qu'à l'époque de la Renaissance, on est chrétien, et Ton parle, on écrit, comme si on sacriflait aux dieux immortels invoqués par Bembo. L'esprit tient moins de place qu'on ne pense dans la conduite des hommes. Nos idées sont des mobiles moins actifs et moins puissants que nos passions, nos goûts, notre tempérament. En un mot, comme l'a remarqué Bayle', « il n'y a rien de plus sujet à J'illusion que de juger les mœurs d'un homme par les opinions générales dont il est imbu, et ses actions par ses livres et son langage. » Il n'est pas plus conforme à la connaissance philosophique de l'humanité -qu'à la vérité de l'histoire, de prendre pour des païens des chrétiens qui parlaient le langage de l'antiquité, et d'appeler la Renaissance la résurrection du paganisme. Aussi sera-t-il permis de croire au christianisme de la Renaissance, tant qu*on n'aura pas démontré clairement que la foi religieuse fait plus encore que de donner à l'homme une règle, un mo-
1. Fénelon, Sermon pour V Epiphanie, — La Bruyère, Sur la dévotion du temps j chap. De ta Mode.
2. Voir parliculiùrement le chapitre x du Traité, Œuvres de Rapin, t. III, p. 494.
3. Bayle, V ornées diverses ^ t. III, p. (»7. Édit. in-folio, 1737.
dèle idéal de sainteté, et de développer en lui des habitudes salutaires qui améliorent les incrédules eux-mêmes, mais qu'elle parvient, dans toutes les ftmes, à renverser le mur intérieur qui sépare les actions des idées, et à faire de l'homme une personne unique, conséquente avec ellemême, parce qu'elle a tout soumis à sa croyance, ses intérêts, ses goûts, ses penchants, ses passions.
J'ai insisté sur ces idées, parce qu'au xvii* siècle, ce n'est pas seulement l'autorité de la tradition littéraire que combattra Desmarets, l'un des chefs des modernes^ c'est aussi le paganisme des partisans de l'antiquité.
Enfin , une raison sérieuse vient expliquer encore, à l'époque de la Renaissance, le culte des modernes pour les anciens. Au xvn* siècle, Perrault put dire aux admirateurs de l'antiquité : « Vous avez un Corneille, un Racine, et vous déifiez Eschyle et Sophocle ! > L'Italie du xv* siècle avait bien Dante, Pétrarque et Boccace ; mais Dante, Pétrarque et Boccace n'étaient pas des classiques à ses yeux. Politien dit quelque part : « Nous manquons de langue maternelle ; » et cependant Politien et les autres poètes latins de son temps, comme Sannazar, écrivaient l'italien avec beaucoup d'élégance et de pureté. L'Italie, déjà si riche d'écrivains originaux, ne croyait pas avoir de littérature nationale, et plus elle se trouvait indigente, plus elle s'humilia devant cette merveilleuse antiquité qui lui découvrait ses trésors. Cette abnégation même du génie moderne devant le génie ancien ne fut pas inutile à l'Italie. A force de donner à Tadmiration des anciens la ferveur d'un culte, et à leur langue un caractère sacré, les écrivains de la Renaissance, qui l'adoptèrent pour exprimer leur pensée, rélevèrent à la dignité d'une langue savante, aux formes immuables, et son voisinage fut dès lors moins dangereux pour la langue nationale que si elle était restée, comme au moyen âge, vivante et mobile aux mains du vulgaire. Cette transforma-
tion de la langue latine favorisa donc le développement des idiomes et du génie modernes, et Ton vit Tidolâtrie du passé devenir à son insu l'instrument du progrès.
Ne nous étonnons plus si peu d'écrivains, au xv* et même au xvr siècle, purent conserver, à l'égard des anciens^ cette mesure dans l'admiration qui préserve à la fois de l'effervescence et de la tiédeur. Pour un écrivain libre et hardi comme Pic de La Mirandole, qui retrouvait, après Roger Bacon, l'idée de progrès, et croyait que l'esprit humain avance par une série d'évolutions, combien d'autres, plaçant la perfection dans le passé, se mettaient sous la tutelle de l'antiquité grecque et latineM II en est un cependant dont je dois parler , parce que son goût pour l'antiquité a été plus éclairé et plus sage que celui de ses contemporains, et que, sans établir de théorie du progrès, il a exposé, sur la suite des idées et des mœurs humaines, des vues plus développées que celles de Pic de La Mirandole, et qui se rattachent de plus près encore à mon sujet. C'est un grand érudit, un calviniste, Henri Estienne, l'auteur de ce pamphlet spirituel et bizarre, où, sous prétexte de défendre la véracité d'Hérodote, il fait au xvr siècle son procès.
Sallengre a raconté, dans ses Mémoires de littérature (t. I, p. 38), l'origine de cet ouvrage : « Henri Estienne, dit-il, ayant imprimé à grands frais l'histoire d'Hérodote, ses ennemis , qui ne cherchaient que l'occasion de lui nuire, décrièrent partout cette histoire, disant qu'elle était remplie de fables et de contes à dormir debout. Henri Estienne, pour prévenir l'effet d'une telle accusation , entreprit de se
1. Dans une thèse très-ingénieuse sur la guerre des Cicéroniens, M. Lenient a cité un passage curieux d'une lettre de Pic de La Mirandole à Bembo (De imitatione^ 1512) : « Virgiiium ab Ennio plura saepius mutua- « tum esse; ingénia crescere rarius quam decrescere, et hominum studia a semper in melius progredi debere; cuique vero aetati, cuique homini, ut « propria m indolem propriasque sententias , ita proprium sententiaram a liabitum et cultum esse. > (P. 5.)
justifier en publiant l'apologie d*Hérodote. » Le plan de cette singulière apologie est très-piquant : Henri Estienne suppose que < tous les actes décrits par Hérodote, auxquels on ne peut pas ajouter foi, ne sont incroyables que pour deux raisons : à savoir ou pour la trop grande méchanceté, ou pour la trop grande sottise que nous y trouvons*. » Il ne nie ni la méchanceté ni la sottise, et par là il répond à ces gens c qui ont l'honneur de l'antiquité en si grande recommandation, voire (s'il se peut dire) en sont tellement zélateurs, qu'ils semblent lui porter une révérence approchant fort de la superstition *. » Mais il y a une autre classe de gens « à l'endroit desquels tant s'en faut que l'antiquité tienne le lieu et degré qu'elle mérite , qu'au contraire son honneur, en tant qu'en eux est, non-seulement est abaissé, mais comme foulé aux pieds '. » A ceux-là, Henri Estienne répond en essayant de leur prouver que les hommes de son siècle et des précédents ne sont ni moins méchants ni moins sots que ceux de l'antiquité ; et quand il a argumenté sur cette thèse pendant deux volumes, avec une abondance intarissable d'anecdotes et de citations, il s'écrie avec satisfaction : « Gela servira comme de préparatif à l'apologie d'Hérodote, en attendant que j'aie le loisir et le moyen de la traiter particulièrement et par le menu, et de trouver des faits de notre temps, correspondants et sortables à ceux qui nous semblent si étranges en Hérodote \ » Le fond de ce livre inachevé est donc moins un plaidoyer en faveur d'Hérodote qu'une longue invective contre le xvi' siècle, où se montrent l'érudit batailleur, comme l'étaient volontiers les savants d'alors, et le calviniste qui choisit complaisamment dans l'histoire du clergé catholique les témoignages de la perversité et de la sottise de son temps. Mais ce que
1. Préface de la II* partie. — 2. Préface de la I'* partie. — 3. Ibid. 4. Préface de la II' partie.
j*y remarque surtout, comme une preuve de la sagesse de Henri Estienne, c'est son dessein bien arrêté de combattre les deux excès contraires, la superstition et le mépris de l'antiquité, et de s'interposer entre eux, au nom du bon sens et de la vérité. C'est aussi la verve avec laquelle il soutient aux partisans outrés de l'antiquité que le bon vieux temps était mauvais , et aux contempteurs du passé que le présent ne vaut rien. Seulement, telle est l'impétueuse vivacité de son esprit et de son langage, qu'il perd quelquefois l'équilibre. A force de se railler du peu de prud'homie et de la lourderie du passé , il semble croire au progrès de l'espèce humaine ; à force d'étaler les vices et les ridicules du présent, il semble proclamer la décadence. Il dit au chapitre xxvn :
« Si j'avais à déduire le propos d'Ovide :
Sed quia cultus adest^ nec nostros mansit in aonos Rusticitas priscis illa superstes avis;
je montrerais par le menu en combien de choses son siècle était plus poli que les précédents, et ceux principalement qui approchaient le plus près de ce vieil rêveur Saturne (pour parler selon les poètes); et puis je pourrais, pour traiter encore plus généralement cet argument, montrer comment de siècle en siècle les hommes ont eu l'esprit plus éveillé, et par ce moyen ont regardé de plus près à leurs affaires, et ont donné toujours de plus en plus quelque poUssement à leurs façpns de faire, etc. »
Au chapitre ix, il s'exprime ainsi :
c II n'y a nul doute que si, du temps d'Hésiode, il y avait bien peu de foi entre les hommes, voire entre les frères, voire aux enfants envers leurs père et mère, moins y en avait-il du temps d'Ovide, encore moins en a eu le dernier siècle ; et toutefois le nôtre en a encore beaucoup moins : et que si la charité était es siècles précédents bien refroidie,
elle est maintenant du tout gelée. Item que si la justice a cloché d'un pied aux siècles précédents, elle cloche des deux au nôtre. Si elle était borgne auparavant, elle est maintenant aveugle; si elle était sourde d'une oreille, maintenant elle Test de deux. »
Mais ce n'est là qu'une contradiction accidentelle. Le fond de la thèse d'Henri Estienne, c'est qu'il y a dans le présent assez « de mal et de sottise »• pour qu'on ne puisse taxer d'invraisemblance les récits d'Hérodote, et que l'antiquité est à la fois trop imparfaite et trop admirable pour qu'on ait le droit de l'adorer ou de la haïr. Henri Estienne indiquait ainsi à ses contemporains la véritable mesure qu'il convenait d'observer à l'égard des anciens. H aurait donné à cette leçon plus de clarté et d'énergie encore, s'il avait poussé jusqu'au bout son travail commencé. On lit à la fin de la Préface de la seconde partie de l'apologie ce spirituel passage :
« Et comment donc (pourra dire le lecteur) estimez-vous que tous les actes décrits par Hérodote, auxquels nous ne pouvons ajouter foi, ne nous soient incroyables que pour les deux raisons susdites : à savoir ou pour la trop grande méchanceté, ou pour la trop grande sottise que nous y trouvons? Certainement mon opinion n'est point telle ; ains reconnais très-bien que l'incrédulité de plusieurs en cet endroit provient aussi d'une autre troisième raison : c'est que plusieurs n'ont aucun égard au grand changement qui est presque en toutes choses entre ce temps-là et le nôtre, ains veulent que le naturel et manière de vivre des hommes d'alors se rapporte tellement aux nôtres, qu'ils aient pris plaisir aux choses qui nous sont plaisantes, et au contraire aussi que tout ce qui nous déplait.leur ait déplu. Qui plus est, veulent îrouver convenance entre l'état des républiques et des, royaumes d'alors et autres gouvernements de peuples, avec ceux que nous voyons aujourd'hui être établis. Voire sont aucuns si inconsidérés en lisant les anciennes
histoires, qu'ils veulent mesurer le climat de pays si lointains à la mesure du nôtre. Or, ne se faut pas ébahir si, trouvant au contraire un grand discord entre ces choses, ils estiment les histoires anciennes être autant éloignées de vérité, que ce qu'ils y lisent est éloigné de c^ qu'ils ont accoutumé de voir et ouïr. Connaissant donc cette troisième cause de l'incrédulité de plusieurs, je lui garderai la troisième partie du présent traité; mais je prierai le lecteur qu'il me permette laisser pour le présent ce que mes occupations ne me permettent d'ajouter. >•
Henri Estienne mettait ici le doigt avec beaucoup de sagacité sur la double erreur de ses contemporains, dont les uns méprisaient l'antiquité parce qu'ils la jugeaient avec leurs idées modernes, et dont les autres l'admiraient aveuglément , et tentaient pour ainsi dire de se l'incorporer, oubliant les différences de génie qui séparent les siècles. Érudit passionné, mais esprit libre et sage, il avait aperçu toutes les diversités de mœurs, de goût, de gouvernement et de climat qui nous éloignent des anciens. La partie de son livre où il promettait de développer ces distinctions si justes, et alors si nouvelles, nous aurait sans doute offert un intérêt plus présent que la partie polémique de son apologie. Il y aurait montré dans quel esprit nous devons étudier et imiter les anciens, comment peuvent s'accorder la pensée chrétienne et l'inspiration antique. Ses immenses travaux et les malheurs de sa vie ne lui laissèrent pas le temps d'achever son ouvrage. Il mourut en 1598, à la veille du siècle dont les imitations originales devaient réaliser l'alliance entre le christianisme et l'antiquité.
Maintenant, un autre point de vue se présente. La Renaissance, en détournant de ses voies l'esprit français, en l'asservissant à l'antiquité, a-t-elle substitué à l'originalité gauloise un caractère d'emprunt qu'il nous a fallu tardivement dépouiller pour revenir à notre vraie nature? On Ta
dit souvent, de 1825 à 1830. C*était la thèse des romantiques; c'est encore aujourd'hui celle de quelques esprits éminents, étroitement attachés à la tradition chrétienne, et à ce qu'ils nomment la tradition nationale, par antithèse avec Timportation des modèles grecs et latins. Je ne sais s'ils ne voudraient pas effacer les trois siècles classiques de notre histoire littéraire, et replacer la France deux cents ans avant la chute de Gonstantinople, persuadés que la France d'alors, celle des trouvères, de Rutebeuf, de Jean de Meung, jouissait en paix de son originalité et de ses vertus, parce qu'une poignée de Grecs fugitifs n'avaient pas encore débarqué en Italie, ni infecté de la corruption païenne le monde chré tien, candide et innocent. J'ai indiqué dans quelle mesure la Renaissance a pu paraître une atteinte au christianisme, et je reconnais que les modernes du xvu* siècle ont réagi contre le paganisme littéraire des siècles précédents ; mais je ne puis voir dans la Renaissance une bévue qui a fourvoyé l'esprit français.
Qu'était l'esprit français avant la Renaissance? J'admire beaucoup nos vieux écrivains. Ils ont bien de l'esprit et de la grâce, mais combien peu de maturité 1 Nos commencements étaient heureux; mais, enfin, sommes-nous venus au monde grands et déjà formés, comme l'Apollon de l'hymne d'Homère qui, ses lèvres k peine ouvertes , chante avec la voix d'un dieu? L'esprit français ressemblait à un enfant plein de promesses, qui laisse échapper des traits charmants, dont les familles se souviennent fidèlement plus tard.
Ajouterai-je que cet enfant naissait à peu près sans fortune ? Il existe un patrimoine d'idées communes que se transmettent de siècle en siècle les générations, et qui compose la richesse intellectuelle des hommes. Mais le moyen âge n'ayant pas tiré parti delà succession, l'esprit français, privé de la meilleure part de son héritage, avait commencé activement , et avec succès , à s'enrichir lui-même. C'est
alors que les trésors de la Grèce et de l'Italie furent retrouvés, et que l'antiquité vint lui offrir les idées des siècles passés, renfermées dans les chefs-d'œuvre éclatants des philosophes, des orateurs, des poètes, comme l'exemplaire d'Homère dans la riche cassette d'Alexandre. Voudrait-on que l'esprit français eût repoussé cet héritage inespéré, pour avoir le mérite de faire lui-même sa fortune? Pour moi, je trouve qu'il n'est jamais honteux d'hériter, pourvu qu'on emploie bien la succession, et lexvir siècle est là pour montrer que l'esprit français a su profiter de son bonheur. Maintenant , est-il vrai qu'en nous enrichissant, la Renaissance, comme beaucoup de bienfaiteurs, nous a ravi notre liberté? Avons-nous, comme on l'a soutenu en pleine Académie française', sacrifié à l'antiquité l'originalité de notre propre génie, à tel point que cette méprise funeste de l'art classique, véritable digression dans l'histoire de notre littérature, n'est pas encore réparée, malgré l'insurrection légitime de Perrault et la prise d'armes du romantisme ? Quand on représente la Renaissance comme une sorte de torrent qui inonde soudainement notre littérature, on oublie que les littératures ne se forment pas par l'effet d'un déluge, mais bien plutôt par alluvions, comme les langues ; on oublie combien d'infiltrations profondes, dont il est impossible de saisir tous les canaux secrets, avaient déjà porté dans l'esprit français, même avant la Renaissance, les premières sources du génie ancien. Je ne parle pas des cent années qui ont précédé la prise de Constantinople. Si ce qui constitue la Renaissance, ce sont les livres, l'ardeur des grands esprits pour les découvrir et les publier, les maîtres pour les commenter et les traduire, les souverains pour encourager, à force d'or et de dignités, les recherches
1. Discours de réception de M. le comte de Montalembert. Ce jour-là i'iUustre orateur a été un tnodeme de l'école de Perrault et de Sàint-Sorlin.
DES ANaENS ET DES MODERNES. 43
des savants, les pontifes pour consacrer par leur exemple le culte des lettres antiques, il est trop facile de montrer que le siècle de Pétrarque et de Boccace est déjà une Renaissance. Mais si nous remontions plus haut, au delà de saint Thomas qui cite Sénèque, au delà de Dante qui prend pour guide Virgile, au delà de Brunetto Latini qui traduit des discours de Gicéron ; si nous interrogions seulement les bibliothèques des couvents et les écoles du christianisme* pendant la première moitié du moyen âge, nous y trouverions la preuve que la tradition classique, affaiblie par le temps, à demi effacée par les invasions, ne fut jamais entièrement perdue. Quand les premières lueurs de Tantiquité semblaient évanouies, il existait encore dans quelques monastères privilégiés des livres pour former les hommes, et des hommes pour les étudier, comme il exista toujours dans l'Église de sages et généreux esprits pour encourager et bénir ces études. Non, la Renaissance n'a pas été un accident historique, une déviation, un égarement, mais le développement régulier et légitime de l'esprit humain, le couronnement d'une lente et laborieuse carrière, en un mot, la plénitude de force qui suit la jeunesse et l'enfance, la diffusion de lumière qui succède au matin et au crépuscule, sans qu'on puisse marquer avec précision le moment où disparaît l'aube et où commence l'éclat du jour.
Ne soyons donc pas surpris si, dans les premiers ouvrages qu'on appelle des fruits spontanés de l'esprit français, rantiquité tient déjà une telle place ! Le plus gaulois de nos poètes, Marot, étudiait l'antiquité, déjà popularisée en France par les guerres d'Italie.
J'ai lu aussi le roman de la Rose Maître en amour, et Valère, et Orose Contant les faits des antiques Romains.
1. Yoj, sur les écoles du christianisme un ouvrage rempli de faits inté-
Il pouvait ajouter : « J'ai traduit une églogue de Virgile, je connais mon Catulle et mon Martial, et je justifle au besoin Christine la bergeretu avec une citation de Y Art dC aimer. » Car, « j'ai contrefait la veine du noble poète Ovide ; j'ai voulu faire savoir à ceux qui n'ont pas la langue latine de quelle sorte Ovide écrivait, et quelle différence peut être entre les anciens et les modernes. « Marot faisait déjà des études de littérature comparée l
Mais considérons la Renaissance dans les deux écrivains qu'elle a le plus fortement touchés, du Bellay et Ronsard. Du Bellay, dans son manifeste, ne cherchait qu'une réforme, et non pas une révolution. Il demandait, non pas qu'on latinisât ou qu'on grécisât la France, mais qu'en imitant les auteurs anciens ou, comme il parle, en les dévorant, on les digérât et on les transformât en sang et en nourriture. C'est la vraie théorie de l'imitation. Quand il vit régner le plagiat brutal, il protesta au moins par des épigrammes :
Docte, doclieur, et doctime Baïf.
Ronsard, qui poussa la réforme jusqu'à la révolution, et mit la contrefaçon de l'antiquité à la place de l'imitation, a porté la peine de son imprudence par la longue disgrâce où la postérité l'a laissé. Je ne le défends pas, quoiqu'il soit juste de lui pardonner, en faveur de son admirable talent, une ivresse que partageaient tant d'esprits excellents. Mais je sépare la cause de Ronsard de celle de la Renaissance. La folie du poète n'a pas sérieusement compromis l'antiquité. La Renaissance a fait son œuvre ; l'esprit français a peu à peu détaché les bandelettes antiques dont Ronsard l'avait enveloppé, et au xvu" siècle il a marché sur les traces des anciens, dans toute sa liberté et dans toute sa force. Même au xvr,
ressants : les Recherches historiques de M. Tabbé Landriot, évêque de la Rochelle.
l'éloquence nationale, qu'on nous dit opprimée par l'érudition, se déploie avec un prodigieux éclat, et les plus éloquents d*alors, ce ne sont pas les érudits, dans leurs bibliothèques : c'est le railleur des érudits, si savant lui-même, c'est Rabelais prêtant à un roi, à un père, les plus graves conseils ; ce sont les hommes qui, doués de grands talents, ont été mêlés à de grandes affaires, émus par de grandes passions, un Montaigne pleurant un ami perdu, un l'Hôpipital prêchant la tolérance, un Pithou flétrissant la Ligue et pleurant les malheurs de la France, un Montluc racontant ses batailles, un . d'Aubigné suppliant Henri lY de ne pas abjurer, un Henri lY parlant à ses sujets. Les anciens n'ont donc pasétoufféTéloquence française. Muret, Turnèbe, Budé, Casaubon, tous ces grands érudits qui ont enseigné l'étude à la France, et qui lui ont donné le savoir, ne l'ont empêchée ni de bien penser ni de parler dans sa langue. En lui apprenant le latin et le grec, ils n'ont pas gâté son français. L'antiquité a été notre nourrice; elle nous adonné un lait vigoureux et nourrissant; de l'enfant que nous étions elle a fait un homme. Laissons dire les ingrats, et ne battons pas le sein où nous avons bu la force et la vie.
Les modernes du xvu* siècle se sont révoltés contre le paganisme littéraire de la Renaissance, mais non pas contre une prétendue déviation de l'esprit français qu'ils ne paraissent pas soupçonner; et la preuve, c'est que l'adversaire le Perrault, Boileau, a été précisément le plus grand ennemi de Ronsard. Rabelais, qui parodie si gaiement le jargon pédantesque de son temps, dans le discours de Janotus de firagmardo, grand excoriateur de la langue latiale^ Rabelais était un fils de la Renaissance, et dans la résurrection des anciens il trouvait l'augure de tous les progrès à venir. Barganlua, écrivant à son fils Pantagruel, l'encourage au ravail par la comparaison des études modernes avec celles Tautrefois.
« Gomme tu peux bien entendre, le temps n'était tant idoine ne commode es lettres comme est de présent, et n^avais copie de tels précepteurs comme tu as eu. Le temps était encore ténébreux, et sentant l'infélicité et calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a été de mon âge rendue es lettres et y vois tel amendement, que, de présent, à difficulté serais-je reçu en la première classe des petits grimauds, qui en mon âge viril étais (non à tort) réputé le plus savant dudit siècle.... Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très-doctes, de librairies très-amples, et m'est avis que ni au temps de Platon, ni de Gicéron, ni de Papinien, n'était telle commodité d'étude qu'on y voit maintenant. Et ne se faudra plus dorénavant trouver en place ni en compagnie, qui ne sera bien expoli en l'officine de Minerve. Je vois les brigands , les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de maintenant , plus doctes que les docteurs et prêcheurs de mon temps*. »
Qu'arrivait-il donc? C'est que les anciens, comme de bons maîtres qu'ils étaient, provoquaient leurs disciples à les égaler, à les surpasser même ; en communiquant la science, ils éveillaient l'idée du progrès. L'idée de Rabelais nous conduit naturellement à celle de Bacon, reprise depuis par Pascal et par Fontenelle, que l'antiquité est la jeunesse de l'univers, et que l'âge moderne en est la maturité. Je ne m'étonne pas que cette pensée appartienne au siècle des plus belles découvertes scientifiques et au grand homme qui, apportant aux sciences une méthode nouvelle, avait le droit de proclamer le progrès de l'esprit humain, de même qu'au xvii« siècle la protestation contre l'antiquité devait naître du spectacle des chefs-d'œuvre contemporains. Quand
\. Pantagruel j liv. II, chap. viii.
Bacon écrivît leNovumorganum^ Timprimerie étaitinventée depuia cent quatre-vingts ans ; Galilée avait découvert le télescope et préparé par là le triomphe de Copernic • ; Kepler avait proclamé ses admirables lois'; Harvey enseignait à ses élèves la circulation du sang^; le médecin de Charles- Qaint, André Vesale, avait créé Tanatomie'. L'élan de la pensée humaine désormais émancipée, l'ardeur iniinie des conquêtes, l'ambition d'accrottre les facultés, la puissance et le bonheur de l'humanité sur la terre, voilà le caractère de la philosophie de Bacon, qui propose à la science un but nouveau pour elle : la souveraineté de l'homme sur la nature*. Nul n'a mieux défini ce caractère que M. Macaulay, dans son Essai critique sur Bacon :
« Plus on étudie les ouvrages de Bacon, plus on s'aperçoit qu'il n'a suivi des voies différentes de celles des anciens que parce qu'il se proposait un but différent. C'était de relever la condition de Thumaniié, d'assurer l'allégement des peines de la vie, de doter l'espèce humaine de nouvelles inventions et d'une nouvelle puissance ; tel était l'objet de toutes ses spéculations dans l'ordre des sciences, de la philosophie naturelle, de la législation, de la politique et de la morale. Deux mots résument toute la doctrine de Bacon : utilité et progrès''. »
On citerait une foule de passages de Bacon à l'appui du jugement de M. Macaulay "; mais celui où l'idée de progrès se produit sous les traits les plus expressifs, est le fameux aphorisme du Novum organum, si souvent cité :
« Une autre cause, qui a fait obstacle aux progrès que les hommes auraient dû faire dans les sciences et qui les a
6. « Finis scientiarum a nemine adhuc bene positus est. » {Novum organunij lib. I, aphor. 81 ; et De augmentiSf lib. I :) « Omnium gravissimus ■ error in deviatione ab ultimo doctrinarum fine consistit. »
7. Macaulay, Critical and historical Essays, t. III, p. 92.— 8. Voir notamment : Norum niganumj lib. I, et De augmentiSf lib. II, cap. ii.
pour ainsi dire cloués à la même place, comme s'ils étaient enchantés, c'est le profond respect qu'ils ont d'abord pour l'antiquité.... L'opinion qu'ils s'en forment, faute d'y avoir suffisamment pensé, est tout à fait superficielle, et n'est guère conforme au sens naturel du mot auquel ils l'appliquent. C*Bst à la vieillesse du monde et à son âge mûr qu'il faut attacher ce nom d'antiquité. Or, la vieillesse du monde, c'est le temps où nous vivons, et non celui où vivaient les anciens, qui en était la jeunesse. A la vérité, le temps où ils ont vécu est le plus ancien par rapport à nous, mais, par rapport au monde, ce temps était le plus nouveau. Or, de même que, lorsqu'on a besoin de trouver dans quelqu'un une grande connaissance des choses humaines et une certaine maturité de jugement, on cherchera plutôt l'une et l'autre dans un vieillard que dans un jeune homme, connaissant assez l'avantage que donnent au premier sa longue expérience, le grand nombre de choses qu'il a vues, ouï dire ou pensées lui-même; par la même raison, si notre siècle, connaissant mieux ses forces, avait le courage de les prouver et la volonté de les augmenter en les exerçant, on aurait lieu d'en attendre de plus grandes choses que de l'antiquité, où l'on cherche ses modèles ; car le monde étant plus âgé, la masse des expériences et des observations s'est accrue à l'infinie »
On se tromperait si, sur la foi de ce passage, on prenait Bacon pour un détracteur de l'antiquité. Dans son Traité sur la sagesse des anciens, où il explique le sens allégorique de la mythologie, il laisse éclater partout son admiration pour le génie antique*. C'est un esprit indépendant, mais
\. Novum organum, lib. I, aphor. 84, traduction de M. Riauz.
2. Parmi les explications de Bacon, il y en a d'étranges; il y en a d'ingénieuses et de charmantes. Dans Protée, par exemple, Bacon voit Pallégorie de la matière; qui prend toutes les formes. Memnon , fils de l'Aurore, représente à ses yeux les jeunes gens de grande espérance, ravis au monde par une mort prématurée.
respectueux. Les cartésiens n'accepteront que la moitié de son héritage, l'indépendance, et refuseront le respect.