CHAPITRE VII
Desmarets de Saint-Sorlin. — Les Délices de l'esprit, — Marie-Mag^ deleine, — Clovis, — - Traité pour juger les poètes grecs, latins et français.
^ Le second agresseur des anciens en France, au xvii* siècle, ce fut un ami de Boisrobert, un des cinq auteurs comme lui, et comme lui un académicien, Desmarets de
t Saint*Sorlin, contrôleur général de l'extraordinaire des guerres, et secrétaire de la marine du Levant. Vingt ans environ s'étaient écoulés depuis le discours de Boisrobert.
L Le Discours sur la Méthode était dans toutes les mains. Mais ce qui suscita Desmarets contre les anciens, ce ne fut pas tant l'influence de la philosophie que celle de la religion. D'esprit fort qu'il avait été, Desmarets était devenu chrétien et néophyte ardent, si ardent qu'il expiait ses erreurs d'autrefois aux dépens de son prochain, et faisait pénitence sur la joue des saints de Port-Royal. On déûnissait Desmarets de son temps : « le plus fou parmi les poètes et le plus poète parmi les fous. » Quand on considère quelques traits de sa vie, on admet la première partie de la délinition ; en lisant ses œuvres, on ne saurait souscrire à la seconde. Ses violences contre les jansénistes, son Avis du Saint-Esprit, où il offrait au roi de lever une armée de cent quarante mille hommes pour exterminer l'hérésie, ses prophéties apocalyptiques, sont des folies véritables dont Nicole a fait une sévère justice*. Sa comédie des Visionnaires,
1. NiO(^e ne traite pas plus doucement les œuvres liltéraires de Dcsma-
86 IIISÏOUU': DE L-\ QUKUKIXE
agréable et spirituelle (Molière n'était pas venu), a été trop vantée par Pellissou, qui la déclarait inimitable*. On se souvient do ses vers sur la violette^ dans la Guirlande dt Julie, Mais son poëme chrétien de Marie-Magdeleine est encore plus ignoré aujourd'hui qu'il n'a été célèbre au xvir siècle, et sans Boileau qui connaîtrait Chvis? Cependant, dans ses moments lucides, Desmarets a des vues ingénieuses, et sa conversion, sans éteindre sa vanité naturelle, a tourné son esprit vers des idées religieuses, qui ennoblissent sa polémique littéraire et lui donnent même quelque nouveauté.
L'idée principale à laquelle s'attacha Desmarets, depuis son retour à la religion, dans la plupart des ouvrages qui datent de la seconde moitié de sa vie, c'est l'idée de la poésie du christianisme. C'est elle qui lui inspire le poëme de Clovis^ en 1657 ; c'est elle qu'il développera dans le discours qui précède l'édition de ce poëme, publiée en 1673. C'est elle qu'on retrouve déjà, sous la forme d'une théorie littéraire, dans les Délices de l'esprit, qui parurent en 1658; livre curieux dont on a dit avec plus de malice que de justesse : l'erratum devrait se borner à un mot : Délices^ lisez Délires.
Il y a en effet dans ces deux volumes, maniérés et précieux, quelques idées intéressantes sur la peinture, la musique, l'architecture, et sur les inventions de l'esprit humain, dont
rets : après avoir dit que Desmarets ne s'était fait connaître dans le monde que par des romans et des comédies, il ajoute : a Qualités qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, et qui sont horribles, considérées suivant les principes de la religion chrétienne. Un faiseur de romans et un poète est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes. Il doit se regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels ou qu'il a causés en effet ou qu'il a pu causer. » (!*' Visionnaire.) Louis Racine nous apprend dans ses Mémoires que son père crut ce passage dirige contre lui, et c'est alors qu'il fit cette lettre pleine de traits piquants contre Port- Royal, à laquelle répondit Barbier d'Aucour. Elle est intitulée : Lettre à l'auteur des Hérésies imaginaires. (Louis Racine, t. V, p. 40.)
1. Voy. Baillet, Jugement des savants j t. IV, part. Il, p. 305.
Perrault proûtera plus tard; Perrault empruntera peut-être même à Desmarets la forme du dialogue, qui donne plus de vivacité à l'exposition des opinions contradictoires. Eusèbe et Philédon sont les deux personnages de Desmarets. Eusèbe^ un chrétien, un sage, qui veut faire aimer à Philédon^ un épicurien et un esprit fort, les sciences et les arts comme il les faut aimer, c'est-à-dire pour la plus grande gloire de Dieu. Les arts, aimés pour eux-mêmes, sont une pure idolâtrie; c'est ainsi que, selon Desmarets, la sculpture mal comprise a été la vraie cause de l'adoration des idoles, et il fallait que Jésus se fit homme et descendit sur la terre, pour remédier aux effets désastreux de la statuaire K Mais lorsque dans les arts on cherche Dieu lui-même, ils procurent à l'esprit les plaisirs les plus vifs et les plus purs; et c'est ce qu'Eusèbe démontre à Philédon en le conduisant dans les divers appartements du palais des arts et des sciences, où logent toutes les beautés de l'esprit humain. Arrivés à l'appartement de l'architecture, il lui tient ce discours, où nous voyons reparaître enfin l'idée du progrès, et que plus tard imitera Perrault :
« Pense que l'art de bâtir a été une invention merveilleuse : quelles recherches l'esprit humain a faites pour aller jusque dans les entrailles de la terre trouver le fer, pour le rendre souple et maniable par le feu; pour lui donner la trempe, Torganiser et le rendre tranchant, et pour en faire des cognées, afin d'abattre le bois nécessaire pour bâtir, et des scies pour le fendre ; car tu sais que d'abord les apaisons ont été faites de bois, et que depuis on a fouillé les carrières de pierre pour bâtir des maisons plus solides, et de marbre pour les rendre plus pompeuses ! Pense quel effort a fait l'esprit humain pour trouver la gentille et incomparable invention du compas, et celle de la règle afin de faire les