Délices de Vesprity l. I , p
88 HISTOIRE DK LA QUERELIJi:
bàlimenls avec ordre, mesure et symétrie. Considère sa hardiesse et sa magniGcence d'avoir trouvé Tinvention des colonnes, c'es frises et des corniches, et tous les divers ordres de l'architecture, et les dessins des temples augustes, des palais superbes, des portiques voûtés et des orgueilleux amphithéâtres; et d'avoir encore trouvé l'invention de tracer sur le papier les élévations des bâtiments, et d'en faire des modèles, pour corriger les défauts d'un ouvrage, avant même qu'il fût en nature. » ^y
Pliilédoii répond : « Tu me fais considérer des merveilles de l'esprit que je n'avais considérées. » Philcdon est un peu simple : les idées deDesmarets ne brillent pas précisément par la nouveauté, pas plus que par le style; mais ce qui fait leur intérêt pour nous, c'est qu'elles ont pour objet ce développement de l'esprit humain depuis l'antiquité, qui sera le grand argument de Perrault, et dont Desmarets a été frappé avant lui.
Dans la préface de ce même ouvrage, intitulée : Avis aux beaitx esprits du monde^ je rencontre ce passage : « Il faut faire voir à ce siècle sensuel, délicat et poli, qui cherche la beauté des inventions, la richesse des descriptions, la tendresse des passions, et la délicatesse et justesse des expressions figurées, qu'il n'y a ni roman ni poëme héroïque dont la beauté puisse être comparée à celle de la sainte Écriture, soit en diversité de narration, soit en richesse de matières, soit en magnificence de descriptions, soit en tendresses amoureuses, soit en abondance, en délicatesse et en justesse d'expressions figurées^ »» Tant vaut l'homme, tant vaut l'idée. Qu'a fait Desmarets de cette idée féconde? Un livre curieux en certains passages, mais à cela près illisible. M. de Chateaubriand en a fait le Génie du christianisme. Singulière fortune des idées qui portent dans leur sein de tels ouvra-
l.'Page 3.
DKS ANCJENS ET DES MODERNES. 89
ges» et qui attendent des siècles entiers un grand écrivain pour les faire éclore !
Desmarets, on le voit, était amené naturellement par sa conversion à Tadmiration des saintes lettres, et par Tadmi- \ ration des saintes lettres au dédain de l'antiquité profane. Mais j'aurais tort de vouloir l'absoudre entièrement du reproche de vanité que ses contemporains lui adressaient. 11 y a peu d'hommes, même parmi les meilleurs, qui ne pensent qu'avec leur esprit, et qui se désintéressent tout à fait d'eux-mêmes dans leurs opinions. Desmarets avait fait ce qu'ont fait beaucoup d'honnêtes gens en ce monde : il s'était converti de son incrédulité, mais non de ses passions ; il avait surtout gardé son orgueil intact, et devenu, comme il disait lui-même, amoureux de la sainteté, il parlait encore de son Clovis avec l'humilité que voici : ^*.
c Le poëme de Clovis ^ qui est mêlé du christianisme et du paganisme, à cause que ce grand roi fut retiré de l'un à Tautre, est le plus grand et le plus beau sujet qu'un poêle français puisse jamais traiter.... C'est le véritable poëme de la France, où l'on voit les admirables exploits de ce grand roi qui en fit ia conquête, et qui lui donna le nom de France, et où la sainte religion triomphe du triomphant. Aussi la Grèce et l'Italie n'ont jamais eu un si noble et si haut sujet où la vraie religion ait combattu et vaincu la fausse, et l'on ne pourra jamais l'appeler en justice au nom d'Homère, ou de Virgile, ou du Tasse, pour restitution ni d'emprunt ni de larcin.
« Quanta la diction, la perfection est de voguer entre les deux écueils de l'obscurité et de la simplicité , sans briser son vaisseau ni contre l'un ni contre l'autre. Le premier n'est pas reconnu pour écueil par les savants grecs et latins, qui croient que la poésie n'a de force que dans les continuelles inversions du langage et dans les paroles mises hors de leur place naturelle, qui font de fréquentes ténèbres
90 IIISTOIRK 1)K LA UUKREI.LE
dans les poètes anciens, pour lesquelles ils ont tous besoin d'interprètes, qui sont souvent eux-mêmes bien empêchés pour en trouver le sens.
c L*autre écueil est pris pour un port bien agréable et bien sûr par les simples génies qui, n'ayant aucune force , veulent faire croire que la perfection consiste en une diction bien simple, sans aucune inversion ; et plutôt en la seule politesse qu'en la haute majesté, qui est mêlée de force et de netteté. Ils aiment mieux demeurer dans leurs règles étroites, et que rien ne les ravisse et ne les transporte, parce que rien n'excède la portée de leur faible imagination. G*est se contenter de peu de chose, et prétendre que d'autres s*en contentent; et c'est demeurer au rang des médiocres, qui ne méritent pas le nom de poètes, comme ledit Horace:
Mediocribus esse poetis Non di, non homines, non concessere columnai*. »
On conçoit que, professant une telle opinion de lui-même, Desmarets dut être blessé grièvement par les épigrammes de Boileau* et par la froideur relative du public, qui, malgré le bon accueil qu'il lit à C/ovw, ne pouvait élever son admiration au même niveau que l'auteur, et ne consentait pas à regarder C/orw comme le poème de la France. Desmarets, qui s'estimait loué médiocrement quand on le comparait à Homère, se trouva conduit par son amour-propre,