Corneille, édit. Lefcvre, t. XI, p
clamant la supériorité littéraire du christianisme, celui-ci ne prétendait pas exclure absolument de tous les genres de poésie les dieux et les déesses des païens. « Moi-même, disait-il , je m'en sers dans mon poëme , non comme les croyant dieux et déesses , mais en faisant parler les païens selon leur croyance. Même je ne suis pas si sévère que de vouloir bannir les fausses divinités des poésies qui ne sont pas fondées sur des vérités du christianisme. Car elles peuvent être employées en des poésies non sérieuses, soit pour Tamour, soit pour d'autres plaisirs *. » Saint-Sorlin revendiquait pour le christianisme le privilège de la poésie héroïque; il abandonnait au paganisme les genres inférieurs, la poésie du plaisir et de Tamour. Pour un novateur, il gardait encore quelque modération. Plus tard, il est vrai, il retira cette concession, et prononça l'exclusion absolue de la mythologie. C'est l'effet d'une polémique prolongée de pousser les idées à outrance '.
On me permettra , fût-ce au prix d'une digression , de rappeler le dénoûment de ce débat sur la Fable. Le chanoine de Saint-Victor, vaincu par son frère, fit vœu de ne plus chanter les dieux païens, et de ne travailler désormais qu'à la gloire de l'Église. Une pension de Louis XIY, qui récompensa ses hymnes pour le Bréviaire de Paris, le confirma dans son serment. Pour s'y affermir encore davantage, il adressa à Pélisson, sous la forme d'une épttre , un désaveu public de ses erreurs poétiques d'autrefois. Sanleul était l'homme aux désaveux. Intimidé par les sarcasmes et les épigrammes des jésuites, pubes jesuitica sagiuaria^ comme il l'appelle , il désavoua aussi sa fameuse épitaphe d'Arnauld, et mérita, par sa faiblesse, de recevoir du bon Rollin , qui était aussi le spirituel Rollin , une leçon très-
1. Discours pour prouver que les sujets chrétiens sont seuls propres à la poésie héroïque. — 2. Défense du poème héroïque. 1674.
piquante, intitulée : /> repentir de Santeul (Santolius pcmitens). Il en reçut une plus vive encore de la main de Bossuet, quand , violant le vœu qu'il avait formé de ne plus travailler que pour TÉglise, il dédia à La Quintinie une épltre sur Pomone. Bossuet lui reprocha sévèrement, non sa récidive mythologique, mais la violation de sa promesse; le péché moral, non le péché littéraire; et la preuve, c est que lorsque Santeul eut fait amende honorable dans son Poète chrétien {Poeta christianm*), Bossuet lui écrivit deux lettres de consolation et de compliments. Dans Tune, il le félicitait de son repentir et de son humilité chrétienne, qui lui avaient inspiré les plus beaux vers quil eût jamais faits ; dans Fautre, il exprimait son opinion sur Tusage de la Fable, opinion pleine dé mesure, qui mettait fin à la controverse :
« Il est vrai , monsieur, que je n'aime pas la Fable, et qu'étant nourri depuis beaucoup d'années de l'Écriture sainte, qui est le trésor de la vérité , je trouve un grand creux dans les fictions de l'esprit humain et dans les productions de la vanité. Mais lorsqu'on est convenu de s'en servir comme d'un langage figuré, pour exprimer d'une manière en quelque façon plus vive ce que l'on veut faire entendre, surtout aux personnes accoutumées à ce langage, on se sent forcé de faire grâce au poète chrétien , qui n'en use ainsi que par une sorte de nécessité *. »
Au fond, n'est-ce pas là une justification de Santeul, et une défense de la Fable, telle qu*un admirateur des anciens, qui était en même temps un évêque, pouvait se la permettre? Bossuet tient le milieu entre Boileau , qui n'admet que la
1. On voyait à la tOte de cette pièce une vignette dans laquelle Bossuet était rcvOtu de ses habits pontifîcaux et Santeul à genoux devant lui , sur les marches de l'église de Meaux, la corde au cou, faisant amende honorable, et jetant tous ses vers profanes dans le feu. {OEuvres de Bossxiet^ t. X, p. 732. Éd. de Besançon, 1846.)
2. OEuvres de Bossuet y t X. p. 732 et 733. Éd. de Besançon, 1846.
DES ANafiNS ET DES MODEHNKS. 107
Fable, et les partisans outrés de Desmarets, qui Texileot de la poésie.
Jusqu'ici Desmarets s'est renfermé dans la théorie pure. Nous allons le Toir maintenant dans un ouvrage publié un an après le poëme de Marie-Magdeleine^ entamer la polémique et poser nettement la question de la supériorité des modernes sur les anciens. Je veux parler du Traité pour juger des poètes grecs^ latins et français (1670). C'est sa véritable entrée en campagne.
Distinguons dans ce livre la partie philologique et la partie littéraire. Dans la première, Desmarets reprend une question depuis longtemps débattue et à laquelle une discussion récente dans l'Académie des inscriptions avait rendu quelque nouveauté, celle de YlUustration de la langue française^ comme disait du Bellay, ou de la PréceUence du langage français^ comme disait Henri Estienne. Après Henri Estienne, Pasquier avait soutenu , dans une lettre à 'B^rnèbe, que les Français ne devraient écrire que dans leu^ langue sur les sciences et sur les arts. Au xvir siècle, la précellence du français sur les langues anciennes fut défendue de nouveau d'abord par Louis Le Laboureur, bailli de Montmorency, qui, par un procédé souvent usité dans les discussions, prit l'offensive contre le latin, et présenta ses plus heureux privilèges, l'inversion par exemple, comme de pures imperfections '.
« Quelques années après, dit Goujet, le dessein d*élever
1 . «c Demandez à H. de Cordemoy (un c irtésien qui naturellement n'était pas un aneien) ce qu'il lui semble de la phrase française et de la latine : il vous répond que la première est plus juste , plus naturelle à l'esprit et plus convenable au bon sens que n'est l'autre; il dira que la transposition des mots qui se rencontre sans cesse dans le latin Cait dans l'esprit un embarras qui ne se trouve guère dans notre langue. Il dira que notre style est bien mieux réglé, et que chez nous les mots se rangent dans la bouche de celui qui parle et dans l'oreille de celui qui écoute, selon que les choses, pour être bien digérées, se doivent ranger dans l'entendement de l'un et
un arc de triomphe au feu roi excita une contestation qui donna lieu à publier plusieurs ouvrages sur le même sujet. On convenait qu'il fallait des inscriptions pour cet arc de triomphe ; mais devait-on les faire en latin ou en français?
C'est sur quoi les sentiments étaient partagés. L'avis de M. Colbert était qu'on les ftt en français. C'était aussi celui de M. Perrault, de l'Académie française. Le plus grand nombre des membres de l'Académie opinait de même.... D'un autre côté, les défenseurs de la langue latine représentaient qu'il ne fallait pas troubler dans sa possession une langue qui avait immortalisé les Césars et les Augustes. La dispute s'échauffa. M. Santeul et quelques autres poètes se livrèrent à tout leur zèle pour la langue de l'ancienne Rome ^ »
Santeul, en effet, se fit auprès de Perrault, dont l'influence était déjà sensible dans l'Académie, l'avocat de la muse latine éplorée:
• Viens à notre secours, Perrault, s'écria-t-il ; ne méprise pas mes plaintes. Notre Apollon succombe sous le poids de ses maux. Abandonnée, plongée dans une profonde nuit, la poésie latine a perdu tout crédit, tout honneur. Ses lauriers desséchés tombent de son front; sa lyre dédaignée garde le silence! Voilà donc la fortune qui attendait les poëtes d'Ausonie; voilà le digne prix de leur génie sublime ! La Muse divine de Rapin va
de Taulre. En effet, on n'en saurait dire autant du latin, où tout le contraire se remarque; où ce qui doit être au commencement est à la fin, et où l'ordre des paroles confondrait l'ordre des choses, si on n'y prenait garde, et si un long usage n'y accoutumait leur esprit. Mais on a bien affaire d'avoir celte peine, et qu'une langue qui doit servir aux hommes pour expliquer leurs pensées , vienne les embrouiller et leur donner la torture au lieu de les aider! » (Louis Le Laboureur, cité par Barbier d'Aucour. Sentiments de Cléante^ p. 59.)