X Racine, plains ma destinée
C'est demain la triste journée Où le prophète Desmarets , Armé de cette rude foudre Qui mit le Port-Royal en poudre, Va me percer de mille traits.
C'en est fait, mon heure est venue!
Non que ma muse, soutenue De tes judicieux avis.
N'ait assez de quoi le confondre :
Mais, cher ami, pour lui répondre, Hélas! il faut lire ClotU,
102 HISÏ01R>: DE lA gUEHKU.E
parmi le fatras et le bel esprit, et de les discuter sérieusement. J*admire le bel éloge de la fable :
D'un air plus grand encor, la poésie épique', etc.
Je trouve fort piquants, quoique un peu prosaïques, ces vers dirigés contre Desmarets :
^/ C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus. Bannissant de leurs vers ces ornements reçus, Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes. Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes; Mettent k chacune pas le lecteur en enfer; N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébuth, Lucifer. De la foi d*un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles. L'Évangile à Tesprit n'offre de tous côtés Que pénitence h faire et tourments mérités ; Et de vos fictions le mélange coupable Même à ces vérités donne l'air de la fable. Et quel objet enfin à présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les cieux, Qui de votre héros veut rabaisser la gloire. Et souvent avec Dieu balance la victoire •? /
L'argument de Boileau, tiré du respect qu*on doit à la religion, a sa valeur sans doute, mais il n'est pas décisif.
1. Art poétique, chant III, v. IGO. — 2. En écrivant ces vers, Boileau pensait sans doute à ce passage du Clovis
Le superbe démon qui , pour de Taux hommages ,
Se fit sur les autels élever les images
Que vingt siècles entiers le crédule univers
Adore vainement sous mille noms divers;
Après le nom fini de cinq fois cent années,
Depuis qu'un Dieu naissant changea les destinées ,
Voyant de toutes parts ses oracles cessés,
Ses mystères détruits, ses temples renversés,
Et ne pouvant dompter son orgueil inflexible,
Dans ses antres profonds hurlait d'un son horrible ,
Et faisait retentir tout l'iofernal manoir,
Souffrant avec ses feux son cuisant désespoir. (Ctotw, liv. 1.»
Il vaut contre l'abus qu'on pourrait faire du christianisme, en le compromettant dans des sujets indignes de lui ; il ne vaut pas contre Tusage. Saint-Sorlin répliquait assez pertinemment à Boileau, tout en se donnant le tort de l'accuser d'impiété:
< Certains auteurs prétendent couvrir admirablement leur malice, quand ils disent que c'est par le respect qu'ils ont pour la religion qu'ils ne veulent pas la traiter en poésie, et que ceux-là sont bien téméraires, qui osent mêler des fictions à ses pures vérités; mais ils ont beau donner le nom de respect au mépris et à la haine qu'ils ont pour elle, ils ne peuvent s'empêcher de le faire parattre dans leurs poésies et dans leurs paroles libertines. L'amour que l'on a pour une chose n'impose pointée silence; mais il faut que l'on en parle avec autant d'estime et de respect que son excellence le mérite\ »/^
De plus , Boileau s'exposait à une objection immédiate , le nom du Tasse, et y répondait par une assez médiocre raison*. Les partisans du poëme chrétien ne prétendaient pas que tous les saints fussent d'excellents héros d'épopée ni qu'il ne les fallût occuper qu'à mettre le diable à la raison. Ils affirmaient seulement que le diable est plus poétique que Pluton. A peu près dans le même temps que Boileau se moquait de Belzébuth hurlant contre les cieux, Milton (1667) créait l'admirable personnage épique de Satan,
1. Discours pour prouver que les sujets chrétiens sont seuls propres à la poésie héroïque. (A la tête de la dernière édition du Clovis^ 1673.)
2. ^" Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès. Je ne viens point ici lui faire son procès :
Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie, Il n*eût point de son livre illustré l'Italie, Si son sage héros, toujours en oraison , N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison, £t si Renaud, Ârgant, Tancrède et sa maîtresse N'eusi^ent de son sujet égayé la tristesse.
104 HISTOIRE DE LA QUEUELIJî:
et léguait à TAngleterre une épopée chrétienne qui déconcertait Y Art poétk/ue de Boileau.
Plusieurs années après Y Art poétique^ la question de la fable se présenta de nouveau, et la mythologie trouva pour défenseur un plus grand poète encore que Despréaux , le grand Corneille. Les deux frères Santeul , Claude et Jean- Baptiste » le chanoine de Saint-Victor , engagés dans une discussion et même dans un pari, Tun contre la mythologie, l'autre pour elle , prirent pour juge du débat un comité d'académiciens. Claude, qui avait attaqué la Fable dans une pièce de vers élégante et ingénieuse*, fut proclamé vainqueur. Jean - Baptiste perdit la gageure; mais sa pièce, condamnée par TAcadémie, obtint la gloire d*être imitée par Corneille en vers charmants. Santeul s'était contenté de vanter les grâces et la beauté de la mythologie. Corneille à cette défense de la Fable ajouta quelques traits spirituels contre Saint-Sorlin et ses partisans :
/ La Fable, en nos écrits, disent-ils, n'est pas bien ;
La gloire des païens déshonore un chrétien. L'Église toutefois, que l'Esprit saint gouverne , Dans ses hymnes sacrés nous chante encor l'Averne, Et par un vieil abus le Tartare inventé N'y déshonore point un Dieu ressuscité.
Ces rigides censeurs ont-ils plus d'esprit qu'elle, Et font-ils dans l'Église une Église nouvelle'? ^
\ Les traits de Corneille atteignaient plutôt les partisans outrés de Desmarets que Desmarets lui-même ; car en pro-