‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 68 sur 199 · Trublet, Mémoires, p · texte numérisé non relu

Trublet, Mémoires, p

d*adversaires personnels ; il se croyait obligé d*étre l'ennemi de Racine, comme neveu de Corneille, et parce que Racine s'était moqué d'Aspar, Fontenelle donc se décida, et se mit en campagne contre les anciens, mais comme Fontenelle pouvait entrer en campagne, sans bruit, à petits pas. On peut dire, en changeant un mot au vers de Jean- Baptiste :

C'est le guerrier le plus joli du monde.

La Bruyère a tracé le portrait de Gydias , qui , « après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués.... Soit qu'il parle ou quMl écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule. Il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et d'être de l'avis de quelques-uns. » Dans ce portrait sévère, où Fontenelle se reconnut, deux traits conviennent parfaitement à sa jeunesse: le désir de briller par la contradiction, et l'absence d'opinions arrêtées. Il ne croit pas à ses idées ; aussi, quand il discute, prend-il une précaution inaccoutumée dans la polémique, c'est d'adoucir d'avance les coups qu'il va porter, et d'affaiblir la valeur de ses arguments : il semble oser et n'ose pas. Avant d'exposer ses idées sur les anciens et les modernes, par exemple, il déclare qu'en matière de goût tout est vrai et tout est faux. On dirait qu*en faisant bon marché de sa critique, il prend d'avance ses sûretés contre celle d'autrui. On lui demandait un jour conunent il s'était fait tant d'amis, et si peu d*ennemis : « En trouvant tout possible, répondit-il, et que tout le monde a raison. > Dans YÉpître dédicatoire qui précède le Jugement de Pluton sur la querelle des anciens et des modernes, il a développé ce principe de la tolérance illimitée : € Je vous ai dit qu'il n'y avait rien de plus inutile ni en

même temps de plus aisé que de faire des critiques. Critiquez tout ce qu'il vous plaira. Faites-vous revenir quelqu'un de son premier jugement? Personne du monde. Et puis, pourquoi ferait-on revenir les gens ? Leur premier jugement a souvent été fort bon, et s'il ne l'a pas été, ils reviennent d'eux-mêmes avec un peu de temps.... Tout paresseux que je suis, je voudrais être gagé pour critiquer tous les livres qui se font. Quoique l'emploi paraisse assez étendu, je suis assuré qu'il me resterait encore du temps pour ne rien faire. »

C'est parler de la critique avec dégagement. Mais comme, après avoir écrit ces lignes, Fontenelle consacra plusieurs ouvrages à critiquer des opinions établies en littérature, et différentes des siennes, je suivrai son exemple plutôt que ses préceptes.

La première escarmouche de Fontenelle contre les anciens, ce furent les Dialogues des Morts (1683). Dans ce petit ouvrage très-agréable, où Fontenelle rapprochait avec une certaine affectation d'imprévu des personnages de siècles et de caractères différents, il prétait à ses acteurs des pensées philosophiques singulièrement justes, d'un tour aisé et hardi, qui annonçaient de bonne heure l'esprit le plus libre et le plus pénétrant. Les héros antiques ou modernes de Fontenelle , dans leurs entretiens souvent subtils et maniérés, laissent éohapper, comme sans y prendre garde, des vues rapides qui portent loin. Le défaut de ces dialogues, c'est que l'auteur paraît derrière tous ses personnages. Il en tient les tils; il pense et parle pour eux. Dans le dialogue d'Ésope cl cCIIo'nièrey Ésope représente d'abord les idolâtres d'Homère, qui lui prêtent partout des allégories profondes. Homère se défend d'avoir eu tant d'esprit; il affirme qu'il n'a pas entendu prêcher comme le croient ses admirateurs : « Quoi ! dit Ésope (c'est Fontenelle qui prend la parole), ces dieux qui s'estropient les uns les autres, ce foudroyant

Jupiter qui, dans une assemblée de divinités, menace Tauguste Junon de la battre, ce Mars qui, étant blessé par Diomède, crie, dites-vous, comme neuf ou dix mille hommes, et n*agit pas comme un seul (car au lieu de mettre tous les Grecs en pièces^ il s*amuse à s'aller plaindre de sa blessure à Jupiter} , tout cela eût été bon sans allégorie ? — Pourquoi non? > répond Homère; et Homère, c'est encore Fontenelle, qui prête à l'auteur de l'Iliade la théorie du scepticisme le plus intrépide : < Vous vous imaginez que l'esprit humain n'aime que le vrai ; détrompez-vous. L'esprit humain et le faux sympathisent extrêmement. Si vous avez la vérité à dire, vous ferez fort bien de l'envelopper de fables ; elle en plaira beaucoup plus.... Le vrai a besoin d'emprunter la figure du faux pour être agréablement reçu dans l'esprit humain ; mais le faux y entre bien sous sa propre figure, car c'est le lieu de sa naissance et sa demeure ordinaire, et le iyrai y est étranger, » Fontenelle est là tout entier. La conclusion du dialogue est charmante. Ésope s'effraye de cette disposition de l'esprit humain qui prend si facilement le faux pour le vrai. « Gela me fait trembler, dit-il. Je crains furieusement que l'on croie que les bêtes aient parlé comme elles font dans mes apologues, mais si l'on a bien cru que les dieux aient pu tenir les discours que vous leur avez prêtés, pourquoi ne croira-t-on pas que les bêtes aient parlé de la nianière dont je les ai fait parler?» Homère lui répond : « Eh ! ce n'est pas la même chose. Les hommes veulent bien que les dieux soient aussi fous qu'eux ; mais ils ne veulent pas que les bêtes soient aussi sages. »

Dans le dialogue entre Érasistrate et Harvey, Fontenelle établit le progrès des connaissances humaines dans les sciences; on sent, en passant de Saint-Sorlin à lui, qu'on vient de quitter un rêveur, et qu'on rencontre un philosophe. Déjà Fontenelle suggère à Perrault des idées sur les sciences et sur les arts que celui-ci développera dans ses

Parallèles. Fontenelle se peint encore dans ce dialogue avec beaucoup de grâce et d*esprit :

« J*avoue, dit Érasistrate, que les modernes sont meilleurs physiciens que nous, ils connaissent mieux la nature, mais ils ne sont pas meilleurs médecins.... Nous voyons venir ici tous les jours autant de morts qu'il y en est jamais venu. — Il serait étrange, répond Harvey, qu'en connaissant mieux l'homme, on ne le guérit pas mieux. A ce compte^ pourquoi s'amuserait-on à perfectionner la science du corps humain ? Il vaudrait mieux laisser là tout. — Érasistrate : On y perdrait des connaissances fort agréables. » Voilà encore Fontenelle. Tout chez lui se tourne en idée. 0 spiritus ! pourrait-on dire de cet élève de Descartes, comme Gassendi disait du maître. Il ne voit dans les choses que ce qui touche l'esprit. Il croit aux progrès des connaissances ; il ne croit guère au profit que l'homme peut en tirer, et il ne s'en inquiète pas : < Pour ce qui est de l'utilité, je crois que découvrir un nouveau conduit dans le corps de l'homme, ou une nouvelle étoile dans le ciel, est bien la même chose. Il y a une certaine mesure de connaissances utiles que les hommes ont eue de bonne heure, à laquelle ils n'ont guère ajouté et qu'ils ne passeront guère....» Le reste, c'est le luxe de l'esprit, que Fontenelle prise beaucoup, mais comme luxe, et sans se faire illusion sur son utiUté. Le progrès des connaissances ne donne pas aux hommes de nouveaux plaisirs, Raymond Lulle, plus loin, le démontre à Apicius; il ne les rend pas meilleurs, Montaigne le prouve très-spirituellement à Socrate. Dans ce dernier dialogue, l'un des plus sérieux de Fontenelle, à côté du tableau piquant de la permanence des vices humains, on voit reparaître, mais cette fois avec plus de précision et de iinesse, cette idée sur la permanence des forces de la nature, que nous avons déjà rencontrée dans Saint -Sorlin. Montaigne vient de dire à Socrateque les

hommes dégénèrent, que les connaissances qu*ils ont acquises ne leur servent à rien ; ils sont faits comme les oiseaux, qui se laissent prendre sous le filet où l'on a pris mille oiseaux de leur espèce. < Il n'y a même plus de ces grandes âmes vigoureuses et roides de l'antiquité, des Aristide, des Phocion, des Socrate.

SOCRATE

Prenez garde, l'antiquité est un objet d'une espèce particulière : l'éloignement la grossit. Si vous eussiez été comme Aristide, Phocion, Périclès et moi, puisque vous voulez me mettre de ce nombre, vous eussiez trouvé dans votre siècle des gens qui nous ressemblaient. Ce qui fait d'ordinaire qu'on est si prévenu pour l'antiquité, c'est qu'on a du chagrin contre son siècle, et l'antiquité en profite. On met les anciens bien haut pour abaisser ses contemporains. Quand nous vivions, nous estimions nos ancêtres plus qu'ils ne méritaient, et à présent notre postérité nous estime plus que nous ne méritons ; mais et nos ancêtres et nous et notre postérité, tout cela est bien égal, et je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux, pour qui le regarderait d'un certain œil : car c'est toujours la même chose.

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