‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 72 sur 199 · Voir Condorcet, Éloge de Claude Perrault · texte numérisé non relu

Voir Condorcet, Éloge de Claude Perrault

2. Elle a été trouvée par Pabbé Joly dans les Mémoires manuscrits de Ph. de La Mare, ef imprimée par lui pour la première et unique fois dans ses Remarques critique* sur le Dictionnaire de Bayle. (Pag. 632, 633.)

du gosier. On reconnatt Claude et sa prétention d'avoir guéri Boileau.

Mais d'un bienfait d'un si grand poids

Voyons le fruit qui lui, succède.

Un jour le glouton envieux

Le vit sur une métairie

Bâtir un nid, grand, spacieux,

De la plus belle symétrie

Qui se vit jamais sous Tes cieux.

L'allégorie continue : ce grand nid, c'est le Louvre.

« Quoi donc! dit-il avec furie, Je ne saurai que croasser, Que déchirer, mordre et pincer.

Aux passants dire des injures Et les plus vilaines ordures; Et la cigogne en même temps, Portant bonheur à sa patrie.

Et pieuse envers ses parents.

Des gens de bien sera chérie,.

Saura garantir les maisons De tous venins, de tous poisons Et de tout autre maléfice; Guérira les maux les plus grands.

Saura vaincre, en fait d'édifice.

Les maîtres les plus excellents!

Non, non, c'est se moquer des gens.

C'est im vice, mais très-grand vice.

D'avoir ainsi tant de talents.

Ah ! je veux en faire justice. »

Là se trouvèrent amassés Mille oiseaux de divers plumage, Qui ne pouvaient louer assez Le nid dont la cigogne sage Embellissait le voisinage.

« Voilà le chef-d'œuvre parfait

Et du compas et de la règle; Voilà, disaient-ib, en effet, La digne demeure d'une aigle.

— n est vrai, repart l'envieux.

Son architecture est divine.

Ce qu'elle fait charme les yeux ; Mais elle ferait encor mieux D'abandonner la médecine, Car l'ignorante, tous les jours.

Mille et mille gens assassine Au lieu de leur donner secours. »

La cigogne ouït ce discours, Et dit, sans en être alarmée :

« D'avoir bien fait je suis blâmée.

Si l'os que deux fois j'ai tiré.

Dans sa gorge fût demeuré, La même gorge envenimée N'eût pas blessé ma renommée.

Mais quoi ! c'est un ingrat parfait :

* D'un outrage il paye un bienfait! »

L*apologue de Claude , encore moins modéré et moins poétique que les épigrammes de Boileau, paraîtra peu modeste. Claude se restituait intégralement, et au delà, en médecine et en architecture , tout le mérite dont l'avait frustré Boileau. Ce fut son dernier exploit. Il mourut en 1688, mais après avoir vu son frère Charles accourir à sa défense, le venger par des hommages répétés d'admiration, et entamer solennellement le débat.

Pour bien connaître Charles Perrault et de bonne heure étudier les qualités et les défauts qui ont fait de lui le chef de parti et le tribun accrédité des idées nouvelles, il est bon de lire les Mémoires que Perrault nous a laissés sur la première partie de sa vie. Au collège de Beauvais, où il faisait ses études, il composait volontiers des vers, et en

présentait de si bons à son régent, que le digne homme lui demandait, d*un air de connaisseur, qui les lui avait donnés. Ce régent-là ne prévoyait ni le poème de Saint- Paulin ni le poème sur le Siècle de Louis le Grand, m Gela prouve, dit d*Âlembert*, que si la passion pour un art indique souvent des dispositions à s'y distinguer, elle n*en est pas toujours l'annonce infaillible. » Le régent du collège de Beauvais et Perrault s'y trompèrent tous deux ; mais Boileau ne s'y trompa pas, et ne prit Jamais Perrault pour un poëte.

Le jeune faiseur de vers était en même temps un grand pliilosophe. Il ne tarissait pas en arguments spécieux dans les discussions interminables qu'il provoquait entre ses camarades, quelquefois même entre ses maîtres et lui. Il aimait tant à disputer, que les jours de congé lui paraissaient des jours morts. Cette philosophie qu'il chérissait, dit encore d'Alembert, n'était que la scolastique ; mais elle fournissait une sorte de p&ture à un écolier avide de s'exercer même sur des chimères, et plus fait pour les choses du raisonnement que pour celles du goût. Quand il commençait une controverse, il voulait toujours avoir le dernier. L'auteur des Causeries du lundi a raconté avec agrément son départ du collège de Beauvais : Un jour que son professeur le fit taire, il se leva, et sortit de la classe, suivi d'un camarade appelé Beaurain, qui était en tout son second. Us allèrent d'abord tous deux au jardin du Luxembourg, comme les séditieux de Rome se retiraient sur le mont Aventin ou sur le mont Sacré , et là ils décidèrent de ne plus retourner au collège, qui leur était inutile, et d'étudier ensemble librement ^.

«« Nous exécutâmes notre résolution, dit Perrault dans ses Mémoires, et, pendant trois ou quatre années de suite,

1. Éloge de Charles Perrault. — 2. Causeries du lundi , t. V, p. 207.

M. Beaurain vint presque tous les jours deux fois au logis: le matin à huit heures jusqu'à onze, et Taprès-dlner depuis trois heures jusqu'à cinq. Si je suis quelque chose, je le dois particulièrement à ces trois ou quatre années d'études. Nous lûmes presque toute la Bible et presque tout Tertullien, rhistoire de France de La Serre' et d*Avila ; nous traduisîmes le traité de Tertullien de F liabiUement des femmes ; nous lûmes Virgile, Horace, Tacite et la plupart des autres auteurs classiques, dont nous fîmes des extraits que j*ai encore. •

radmets volontiers que la meilleure éducation est celle qu*on se donne soi-même; mais encore faut-il, pour se passer de guide, qu'on sache se conduire et qu'on supplée les lumières d'autrui par la justesse de son esprit. Dans le programme d'études de Perrault, où est l'ordre, la gradation et le choix réfléchi? Je reconnais bien là son esprit curieux, afEamé de lecture, s'abattant sur chaque livre comme sur une proie, mais ne goûtant qu'avec dédain ceux des anciens, malesingula dente superbo. Je le vois avec son ami, passant de la poésie à l'histoire , des anciens aux modernes, et s'accoutument à confondre Tacite et d'Avila. Dans cette liste confuse où ne figure pas un seul livre grec, le mélange de la littérature sacrée et de la litlérature profane , de la théologie et de la philosophie , m'offre une image exacte du rôle de Perrault : bon catholique et se défiant de la philosophie de Descartes, il a porté les principes de Descartes dans la littérature. Chose singulière en effet, les modernes se sont recrutés dans deux opinions bien différentes, parmi les catholiques fervents comme Desmarets et Perrault, par antipathie contre le paganisme et la

1. Le teite imprimé de Pemult porte : La Serre. Mais La Serre, poCtu et romancier, n'a pas fait d'Histoire de France. Perrault avait écrit sans doute : Jean de Serres , auteur de Y Inventaire de V Histoire de France ( 1 597) , qu'on lisait beaucoup ayant Méxerai.

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mythologie, et parmi les esprits indépendants jusqu'au scepticisme. Il faut ajouter que les premiers ont été plus injustes pour les anciens que les seconds; car ceux-ci ont eu du moins Timpartialité de TindifTérence : ils ont mis dans la question une passion de moins, la piété. Aussi, quand Beaurain et Perrault passent de la Bible qu'ils vénèrent à Virgile qu'ils parodient, il me semble entendre leurs réflexions irrévérentes à l'égard de ces anciens dont ils se font les lecteurs sans guide et sans règle , les commentateurs ironiques et les traducteurs émancipés. J'entends leurs éclats de rire quand ils travestissent en élèves de Scarron le sixième livre de Y Enéide avec l'aide de Claude Perrault et du docteur Nicolas. Évidemment c'est dans ces entretiens anticlassiques de littérature amusante qu'est ne le dessein du Siècle de Louis le Grand ; c'est là qu'a longtemps couvé la pensée d'une révolte contre l'antiquité , et que s'est formé au jour le jour le nouveau dogme littéraire. La fuite du collège, c'est l'hégire de Perrault, et sa petite chambre d'étude, c'est la Médine du nouveau Mahomet.

Plus tard, dans l'Académie française, et dans la petite Académie (on nommait ainsi une réunion de quelques académiciens choisis par Colbert, qui fut le berceau de l'Académie des Inscriptions), Perrault, désigné aux suffrages de la compagnie par la faveur du ministre et par ses talents, apporta son esprit d'invention et son goût de la nouveauté. Quand il s'agissait de trouver une devise pour les médailles que Colbert demandait au nom du roi, Perrault l'emportait dans ce travail qui demande, comme dit d'Alembert , une assez grande variété de connaissances, l'art d'appliquer les plus beaux traits des anciens aux événements modernes, une mémoire heureuse, un style expressif et concis. C'est Perrault, par exemple, qui, après avoir obtenu pour l'Académie un logement au Louvre, proposa la devise

de la médaille frappée à Toccasion de cette faveur du roi ; Apollo Palctinus, allusion ingénieuse au temple d^ApoIlon, bâti dans Tenceinte du palais d*Auguste. C'est Perrault qui demande au roi par la bouche de Golbert de se déclarer le protecteur de TAcadémie, après la mort du chancelier Séguier. C'est lui qui fait prévaloir l'élection au scrutin des membres de l'Académie, qu'on nommait jusqu'alors à haute voix, par oui et par non, et qui donne le dessin de la première botte de scrutin. C'est lui qui fait ouvrir au public les portes de l'Académie française les jours de réception des nouveaux membres : son discours plut si fort à ses confrères qu'ils prirent la résolution de rendre publiques à l'avenir leurs solennités. C'est lui qui, avec son frère Claude, contribue à l'établissement de l'Académie des sciences ; c'est lui enfin qui a la plus grande part, avec Chapelain, à la distribution des pensions que Colbert accorde aux écrivains et aux savants français et étrangers \ Perrault fut une sorte d'intermédiaire intelligent et zélé entre le pouvoir et la littérature. Par la faveur dont il jouissait, par son empressement à la bien employer, comme par l'agrément de son esprit et la civilité de son caractère, il se fit dans l'Académie et dans le monde beaucoup d'amis, qui devinrent, au fort de sa querelle , autant de partisans. Même aux yeux de ses adversaires, les services que je viens de rappeler, ces fruits heureux de son esprit inventif et bienveillant, auraient dû peut-être excuser bien des écarts

1. Cette feuille des bénéfices littéraires est trop connue pour que je la transcrive ici. Remarquons seulement que Perrault ne s*y est pas oublié Jui-méme (Charles Perrault, habile en poésie et en helles-letires, 1.500 livres), et qu'il n'a pas négligé son ami Desmarets : au sieur Desmarcts, doué de la plus belle imagination qui soit au monde, 1200 livres. On s'est étonné de trouver sur la même liste Racine inscrit seulement pour 600 livres , ({uand Desmarets en reçoit 1200. — Mais n'oublions pas, dit d'Alembert à Texcuse de Perrault, que cette liste date de 1663, et que Racine n'avait fait aucune de ses tragédies.

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de jugement et bien des témérités, d*autant plus que, lorsqu'il les commit, il avait perdu la faveur de Colbert et quitté le contrôle général , et qu'en ne se souvenant pas assez de ses services passés, on paraissait ne songer qu'à sa disgrâce.

Perrault, dans sa retraite du faubourg Saint-Jacques, au milieu de sa famille et de ses amis , se consolait de son repos, un peu lourd pour un esprit si actif, en faisant Téducation de ses enfants, et en composant des vers, comme autrefois au collège. Un jour, c'était le 27 janvier 1687, l'Académie s'était assemblée pour célébrer'la convalescence du roi. Au milieu de la séance, Perrault se leva et lut un petit poëme intitulé : U siècle de Louis le Grand. Il commençait ainsi :

La belle antiquité fut toujours vénérable,

Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable.

Je vois les anciens sans plier les genoux :

Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous;

Et Ton peut comparer, sans crainte d'être injuste,

Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.

Perrault, après douze ans, s'était souvenu de l'appel de Desmarets.

Le poète établissait la comparaison du siècle de Louis XIV avec ceux d'Auguste et de Périclès, et, passant en revue les grands écrivains d'Athènes et de Rome, il étalait une liberté d'opinion médiocrement académique et un laisseraller de style qui manquait de poésie :

Platon, qui fut divin du temps de nos aïeaX| Commence à devenir quelquefois ennuyeux.... Chacun sait le décri du fameux Aristote, En physique moins sûr qu'en histoire Hérodote.

Pourquoi s'en étonner? demandait Perrault; les anciens

n'avaient pas fait les découvertes réservées aux modernes. Et s'élevant avec son sujet, il disait plus élégamment :

Dans renclos incertain de ce vaste univers^

Mille mondes nouveaux ont été découverts,

Et de nouveaux soleils, quand la nuit tend ses voiles,

Égalent désormais le nombre des étoiles....

L'homme de mille erreurs autrefois prévenu,

Et malgré son savoir k lui-même incomiu.

Ignorait en repos jusqu'aux routes certaines

Du Méandre vivant qui coule dans ses veines....

Passant aux orateurs, il reconnaissait l'éloquence de Dé-> mosthène et de Gicéron, mais il affirmait qu'il ne manque aux orateurs modernes pour les égaler que d'aussi grands sujets. Qu'on nous donne un Philippe à combattre, un Ver« rès à poursuivre , un Catilina français à chasser de Paris , nous aurons nos PhilippiqueSy nos Yerrines et nos CatUwl naires. Enfln, quand Perrault arriva aux poètes, le portraitf qu'il traça d'Homère consomma sa rupture avec les pary / tisans des anciens, qui peut*étre lui auraient pardonné sâs/ paradoxes. En général, nous souffrons plutôt qu'on ne soit pas de notre avis sur les choses que sur les hommes. Nous sommes plus choqués de la vivacité des critiques que de la hardiesse des théories. Il semble que les idées soient plus impersonnelles que les jugements, et qu'elles se détachent plus aisément de l'écrivain qui les produit, pour entrer dans le domaine commun ; en un mot, qu'elles deviennent plus volontiers anonymes, et par là, qu'elles se ressentent moins des griefs qu'on a ou qu'on croit avoir contre leurs auteurs. Les jugements de Perrault sur Homère et sur Virgile sont encore et ne sont que les jugements de Perrault. Ses idées sur le progrès des connaissances humaines et sur la permanence des forces de la nature font aujourd'hui partie de l'esprit de tout le monde. Les contempo-

rains devraient plutôt s'occuper des idées qui durent que des jugements qui passent; mais ce sont au contraire les jugements qui les frappent le plus, parce qu'ils ont quelque chose de plus personnel, et les idées quelque chose de plus abstrait. Il arrive d'ailleurs quelquefois que la portée de celles-ci ne se laisse pas immédiatement apercevoir. Le soin de la postérité, aux yeux de qui leur importance se découvre, est de passer rapidement sur les faux jugements et de s'arrêter aux vues nouvelles et justes, parce que l'oubli a diminué l'inconvénient des uns, et qu'il y a toujours à profiter des autres. Voilà pourquoi les disputes que les jugements engendrent s'éteignent si vite et ne laissent qu'un vague souvenir. Tout en signalant les erreurs de goût de Perrault, et en regrettant plusieurs de leurs conséquences , comme la vérité et la justice l'exigent, je m'efforcerai donc d'être moins sévère qu'on ne l'a été de son temps pour sa critique des anciens, inoffensive aujourd'hui, et plus attentif pour celles de ses vues qui n'ont rien perdu de leur justesse et de leur utilité.

Mais il était permis aux contemporains de Perrault partisans des anciens de ne pas montrer le calme qui nous est, à nous, si facile. Ils perdirent leur sang-froid , quand ils virent attaqués les plus grands écrivains de l'antiquité. Ils auraient peut-être laissé passer en souriant, comme un paradoxe qui ne les touchait pas, cette théorie d'ailleurs exprimée en bons vers :

A former les esprits, comme à former les corps, La nature en tout temps fait les mêmes efforts. Son être est immuable, et cette force aisée Dont elle produit tout ne s'est point épuisée. Jamais l'astre du jour, qu'aujourd'hui nous voyons, N'eut le front couronné de plus brillants rayons; Jamais, dans le printemps, les roses empourprées D'un plus vif incarnat ne furent colorées.

Non moins blanc qu'autrefois, brille dans nos jardins L'éblouissant émail des lis et des jasmins; £t dans le siècle d'or la tendre Philomèle, Qui charmait nos aïeux de sa chanson nouvelle^ N'avait rien de plus doux que celle dont la voix Réveille les échos qui dorment dans nos bois. De cette même main les forces infinies Produisent en tout temps de semblables génies.

Mais ils se sentirent atteints et blessés dans la personne d'Homère par ce jugement trop lestement porté :

Père de tous les arts, à qui du dieu des vers Les mystères profonds ont été découverts, Vaste et puissant génie, inimitable Homère, D'un respect infini ma Muse te révère.

Non , ce n'est pas à tort que tes inventions £n tout temps ont charmé toutes les nations; Que de tes deux héros les hautes aventures Sont le noble sujet des plus doctes peintures, Et que de grands palais les murs et les lambris Prennent leurs ornements de tes divins écrits. Cependant si le ciel, favorable à la France, Au siècle oîi nous vivons eût remis ta naissance. Cent défauts, qu'on impute au siècle où tu naquis, Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis. Tes superbes guerriers, prodiges de vaillance, Près de s'entre-percer du long fer de leur lance, N'auraient pas si longtemps tenu le bras levé. Et, lorsque le combat devrait être achevé. Ennuyé les lecteurs d'une longue préface Sur les faits éclatants des héros de leur race. Ta verve aurait formé ces vaillants demi-dieux Moins brutaux, moins cniels et moins capricieux. D'une plus fine entente et d'un art plus habile Aurait été forgé le bouclier d'Achille, Chef-d'œuvre de Vulcain, où son savant burin. Sur le front lumineux d'un résonnant airain, Avait gravé le ciel, les airs, l'onde et la terre.

Et tout ce qu'Amphitrite en ses deux bras enserre ;

Où l'on voit éclater le bel astre du jour,

Et la lune au milieu de sa brillante cour;

Où Ton voit deux cités parlant diverses langues.

Où de deiix orateurs on entend les harangues,

Où de jeunes bergers, sur la rive d'un bois,

Dansent l'un après l'autre, et puis tous à la fois;

Où mugit un taureau qu'un fier lion dévore ;

Où sont de doux concerts, et cent choses encore

Que jamais d'un burin, quoiqu'on la main des dieux,

Le langage muet ne saurait dire aux yeux.

Ce fameux bouclier, dans un siècle plus sage.

Eût été plus correct et moins chaîné d'ouvrage.

Ton génie abondant dans ses descriptions

Ne t'aurait pas permis tant de digressions ,

Et, modérant l'excès de tes allégories,

Eût encor retranché cent doctes rêveries

Où ton esprit s'égare et prend de tels essors^

Qu'Horace te fait grâce en disant que tu dors.

Les partisans des anciens, c'est-à-dire les plus grands écrivains du xvu* siècle, auraient pu, sans rien compromettre, faire grâce à l'injustice de Perrault envers le passé, si étroitement liée à son enthousiasme pour le présent, dont ils étaient la gloire. Perrault leur objectait spirituellement que c'était leur faute et le tort de leur génie, plutôt que celui de son propre goût, s'il se montrait si dur à l'égard des anciens, et leur insinuait que sa critique de Sophocle et d'Horace faisait indirectement leur éloge. Hais ils ne laissèrent pas apaiser par le plaisir de l'orgueil satisfait le ressentiment de leurs affections blessées. D'ailleurs, Perrault, dans la liste des modernes qu'il opposait aux grands écrivains de l'antiquité , avait à dessein oublié quelques noms , ceux des adversaires les plus déclarés de ses idées ou de sa famille, de Boileau et de Racine , et il en avait inscrit quelques autres dont l'admission devait choquer

vivement des hommes de goût, et surtout Despréaux. Perrault citait avec une égalité d'admiration qui parait singulière aujourd'hui :

Les Regniers, les Maynards, les Gombaulds, les Malherbes,

Xes Godeaux, les Racans, dont les écrits superbes,

En sortant de leur veine et dès qu'ils furent nés,

D'un laurier immortel se virent couronnés.

Combien seront chéris, par les races futures,

Les galants Sarrazins et les tendres Voitures,

Les Molières naïfe, les Rotrous, les Trislans,

Et cent autres encor, délices de leur temps!

Je regretterais de donner à entendre , comme d'Âlembert, que l'omission du nom de Boileau fut une cause secrète de sa colère, plus puissante que son dévouement pour les anciens. Sans doute Boileau était assez grand pour avoir sa part dans l'admiration de Perrault; mais, puisqu'on l'accuse d'orgueil, il avait assez d'orgueil en effet pour se passer volontiers d'un hommage si prodigué, et sa Gerté s'accominodait mieux sans doute d'un oubli également infligé à Racine, que d'une louange partagée avec un Gombauld et un Tristan. Écartons donc tout soupçon de rancune mesquine. La vraie cause de sa colère, ce fut l'attaque imprévue de Perrault contre des noms et des ouvrages sacrés aux. yeux de Despréaux. Il se sentit blessé dans son cœur, dans son esprit, dans sa piété respectueuse et tendre à l'égard des anciens, et dans son goût de poëte, qu'irritaient ces prosaïques blasphèmes. Perrault lui parut doublement coupable, de sacrilège et de mauvais style. Aussi, pendant la lecture du Siècle de Louis le Grand, Boileau s'agitait sur son fauteuil, d'un air d'impatience et de mauvaise humeur*. Il semblait jouer le personnage du Misanthrope écoutant l'homme au sonnet, ou plutôt il jouait,

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