‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 77 sur 199 · D'Alembert, Éloge de Charlex PerrauU · texte numérisé non relu

D'Alembert, Éloge de Charlex PerrauU

étouffés, et qui se déchaîna après la mort de Louis XIY * . De même, en littérature, il y eut une opposition vive et opiniâtre qui résista longtemps au gouvernement de Boileau, et dont Perrault devint le drapeau naturel. On s'est représenté trop souvent Boileau entrant dans la littérature un fouet à la main, comme Louis XIY dans le parlement, et dispersant les restes de la fronde poétique. Mais les révolutions littéraires sont plus lentes à s'accomplir que les révolutions politiques; celles-ci s'opèrent le plus souvent par la force; elles s'imposent, et il leur suffit, à la rigueur, pour s'accomplir, des vingt-quatre heures qui formaient l'unité classique de temps dans les tragédies de l'ancien répertoire. Mais les révolutions du goût ne s'improvisent pas, ni surtout la restauration du bon goût, qui implique un retour du public au sens commun et à la raison : car le public met bien plus de temps à y revenir qu'à s'en écarter. La république des lettres est la seule où l'on ne fasse pas de coup d'État. N'allons donc pas, dupes d'une illusion perspective, croire qu'il suffisait à Boileau, pour imposer un terihe à l'anarchie des idées littéraires, de paraître, les Satires à la main. Longtemps après qu'il eut mis en déroute les mauvais auteurs et proclamé les vrais principes, les partis subsistèrent nonseulement dans ces régions inférieures de la littérature où s'agite à toutes les époques l'opposition envieuse des talents indisciplinés contre les maîtres qui prescrivent la règle par leurs préceptes et par leurs exemples, mais même jusqu'au sein de l'Académie. Nous avons la liste des académiciens qui occupaient les trente-neuf fauteuils quand Boileau, aidé par Louis XIV qui dut prêter main-forte à

1 . Boileau lui-même , Tun des plus grands admirateurs du roi dans un siècle que M. Villemain appelle spirituellement le siècle de Tadmiration, a fait de l'opposition une fois en sa vie, quand la suppression des greffiers de la grand'chambre mit une de ses nièces k l'hôpital. Voir une lettre h Brossette, t. III, p. 400.

son génie, vint s'asseoir sur le quarantième. Quand on n*y remarquerait pas les noms de ses ennemis les plus connus, Cotin, Boyer, La Galprenède, La Serre, on devinerait quels devaient être les sentiments de l'Académie à l'égard du récipiendaire, en lisant ce discours de réception, vrai chefd'œuvre de bon goût et d'esprit, où Boileau s'incline devant l'Académie avec un respect un peu moqueur, et la remercie d'avoir écouté le vœu du roi, avec une reconnaissance pleine de malice. A l'époque où nous sommes parvenus, plusieurs de ses anciens adversaires vivaient encore, comme Boyer et Leclerc ; quelques académiciens, Charpen- / tier, l'abbé Lavau, Thomas Corneille, s'étaient joints à Fon- •; tenelle et à Perrault, à qui son esprit aimable et ses qualités \ privées, l'aménité de son commerce et les services qu'il \ k avait rendus dans le temps de sa faveur, avaient fait beaucoup d'amis. N'oublions pas d'ailleurs qu'il y avait dans l'admiration de Perrault pour ses contemporains une séduction capable de toucher l'Académie, et dans quelquesunes des idées du novateur assez de justesse pour ôter à l'adhésion de ses confrères l'air d'une complaisance de la vanité satisfaite. Enfln, dans les assemblées littéraires où dominent inévitablement, par la supériorité de leurs talents, deux ou trois grands écrivains, il se trouve toujours un certain nombre d'esprits jaloux de se dérober à leur influence, ne fût-ce que pour ne pas paraître attachés à leur suite. Ils forment alors à part un groupe qui se croit indépendant, parce qu'il se sépare des chefs naturels du corps, et qui se subordonne à quelque chef moins illustre dont l'autorité les blesse moins, parce qu'elle se révèle avec moins d'éclat. C'est ainsi qu'un certain nombre d'académiciens se rangèrent autour de Perrault, pour se dérober à l'influence légitime de Boileau et de Racine. Boileau ne se résigna pas à cette faveur que l'Académie témoignait à Perrault. Il écrit à Maucroix : « Que j'aurais de plaisir à I 11

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déposer entre vos mains le chagrin que me donne tous les jours le mauvais goût de nos académiciens, gens assez comparables aux Hurons et aux Topinambous, comme vous savez bien que je l'ai déjà dit dans une épigramme I > Il répond à Brossette, qui lui avait annoncé la création d*une aicadémie à Lyon : « Je suis ravi de l'académie qui se forme dans votre ville. Elle n'aura pas grand'peine à surpasser en mérite celle de Paris, qui n'est maintenant composée, à deux ou trois hommes près, que de gens du plus vulgaire mérite, et qui ne sont grands que dans leur propre imagination. C'est tout dire qu'on y opine du bonnet contre Homère et contre Virgile, et surtout contre le bon sens, comme contre un ancien, beaucoup plus ancien qu'Homère et que Virgile *. » Deux ou trois hommes de bon sens à TÂcadémie, seulement! Et l'Académie comptait encore dans son sein Bossuet, Fénélon, Fléchier, Huet, Segrais, et tant d'autres ! Mais Boileau est en colère, et l'hyperbole ne lui coûte pas.

Une occasion solennelle s'offrit, le 15 mai 1691, aux deux partis de se dessiner dans l'Académie. Fontenelle y entrait, aux grands applaudissements de Perrault et de ses partisans, et malgré les efforts de Boileau et de Racine. Dans le remercîment très-court que le récipiendaire prononça, il prit le temps d'insérer une phrase peu courtoise qui dut blesser Racine et par suite Boileau : « J'ai prouvé, disait-il, par ma conduite, que je connaissais tout ce que vaut l'honneur d'avoir place dans l'Académie française, et vous m'avez compté cette connaissance pour un mérite ; mais le mérite d'autrui vous a encore plus fortement sollicités en ma faveur. Je tiens, par le bonheur de ma naissance, à un grand nom, qui, dans la plus noble espèce des productions de Vesprit, efface tous les autres noms. »

L Boileau, t. III, p. 326. Ëd. Berryat Saint-Prix.

Thomas Corneille, qui recevait son neveu , lui répondit par un discours touchant et sage, où il donnait, avec les marques d*une vraie tendresse, des conseils excellents, et qui ne pouvaient offenser personne. Mais Perrault lut ensuite un fragment de ses Parallèles^ et un ami de Perrault, dont Boileau s*est moqué, Tabbé Lavau S prononça un discours où il loua Fontenelle avec une insistance et une vivacité d*admiration, visiblement hostiles à ses adversaires : « On peut dire de lui ce que rapporte Cicéroad'un des plus beaux génies de son temps, César, frère de Catulus, qu'il savait donner aux choses les plus tragiques toul l'agrément que le genre comique peut fournir, et mettre de l'enjouement dans les choses les plus relevées sans leur faire perdre de leur poids et de leur force. >

Cette comparaison de Fontenelle avec un Romain illustre devait piquer au vif les partisans des anciens. Cette séance , espèce de triomphe que s'étaient arrangé les modernes, fit le plus grand bruit. On en parla longtemps à la cour et à la ville, et l'on se passa de main en main une complainte en vers, où la séance académique était racontée'. Il semble

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