‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 87 sur 199 · C'est ridée que le chevalier de Cailly a mise en vers · texte numérisé non relu

C'est ridée que le chevalier de Cailly a mise en vers

Dis-je quelque chose assez belle, L'antiquité, tout en cerrelle, Me dit : a Je Tai dit avant vous. »

C'est une plaisante donzelle !

Que ne venait-elle après nous?

J'aurais dit la chose avant elle.

grands inyenteurs qu'on le croit? Il fut louable au premier homme d'avoir construit ces toits rustiques dont parle Yitruve. Mais n'était-il pas presque impossible de ne pas imaginer quelque chose de semblable, dans la pressante nécessité de se défendre des injures de Tair? Celui qui s'avisa le premier de creuser le tronc d'un arbre, et de s'en faire un bateau pour traverser une rivière, mérite quelque applaudissement. Mais si l'on voulait examiner de près ces toits rustiques et ces premiers bateaux, on verrait que l'idée a pu en être fournie aux premiers inventeurs par les animaux ; que les castors sont peut-être les premiers maîtres d'architecture, et qu'une coquille de noix nageant sur l'eau a pu donner le modèle de la première barque. La gloire de la première invention n'est donc pas si grande qu*on l'imagine.

D^ailleurs, si les anciens ont inventé beaucoup de choses, les modernes ont découvert des perfectionnements plus merveilleux que les premières inventions ; et, à supposer que les premiers ouvriers aient eu plus de génie que ceux qui ont perfectionné leurs œuvres, ce qui n'est qu'une simple hypothèse, il n'est pas moins évident que les ouvrages récents, exécutés avec une pleine connaissance et une longue habitude, sont plus parfaits que les anciens, sortis de mains encore novices. C'est faute d'avoir fait cette distinction entre l'œuvre et l'ouvrier, ajoute Perrault, que plusieurs savants se sont élevés mal à propos contre l'auteur du poëme sur le Siècle de Louis le Grand, et l'ont accusé d'avoir manqué de respect envers les anciens. Il loue les anciens, mais il ne loue pas tous leurs ouvrages, et il use même d'un tel ménagement pour eux, que quand il ose, par exemple, trouver quelque chose à redire dans les poèmes d'Homère, il ne s'en prend qu'à son siècle, qui ne lui permettait pas de faire mieux, et non pas à son génie, qu'il traite de vaste et d'inimitable. On n'a pas compris, assuré-

ment, le système qu'il établit, quoiqu'il soit très-clair. Il pose pour fondement que la nature est immuable et toujours la même dans ses productions, et que, comme elle donne tous les ans une certaine quantité d'excellents vins, parmi un très-grand nombre de vins médiocres et de vins faibles, elle forme aussi dans tous les temps un certain nombre d'excellents génies parmi la foule des esprits communs et ordinaires. Nous convenons tous de ce principe, car rien n'est plus déraisonnable que de s'imaginer que la nature n'a plus la force de produire d'aussi grands hommes que ceux des premiers siècles. Les lions et les tigres qui se promènent aujourd'hui dans les déserts de l'Afrique sont aussi fiers et aussi cruels que ceux du temps d'Alexandre ou d'Auguste ; nos roses ont le même incarnat que celles du siècle d'or : pourquoi les hommes seraient-ils exceptés de cette règle générale? « Ainsi, quand nous faisons la comparaison des anciens et des modernes, ce n'est point sur l'excellence de leurs talents purement naturels , qui ont été les mêmes et de la même force dans les excellents hommes de tous les temps, mais seulement sur la beauté de leurs ouvrages et sur la connaissance qu'ils ont eue des arts et des sciences, où il se trouve, selon les diCférenls siècles, beaucoup de différence et d'inégalités. Car, comme les sciences et les arts ne sont autre chose qu'un amas de réflexions, de règles et de préceptes, l'auteur du poëme soutient avec raison que cet amas, qui s'augmente nécessairement de jour en jour, est plus grand, plus on avance dans les temps, surtout lorsque le ciel donne à la terre quelque grand monarque qui les aime, qui les protège et qui les favorise. »

Voilà les idées générales qui dominent dans l'ouvrage de Perrault. Examinons-les brièvement avant d'étudier les applications qu'il en a tirées.

Et d'abord, cette distinction ingénieuse entre l'ouvrage

et l'ouvrier, dont il se prévaut maintenant, ne se retournera-t-elle pas tôt ou tard contre lui ? Lorsqu'il croira, par exemple, avoir démontré la médiocrité de quelque chefd*œuvre antique, et qu'il en conclura celle des anciens, nous invoquerons, pour le rappeler au respect de l'antiquité, cette distinction de l'ouvrier et de l'ouvrage, et nous lui répondrons qu'à la rigueur l'œuvre a pu être médiocre et l'artiste excellent. C'est une arme contre Perrault que Perrault dépose entre nos mains.

En second lieu, j'admets qu'il y a des inventions qui ne valent pas certains perfectionnements. Celui qui découvrira l'art de diriger les ballons rendra, en un sens, un plus grand service à l'humanité que l'inventeur des aérostats, parce qu'un aérostat sans direction n'est qu'un jouet scientifique. Il est beau de trouver un trésor enfermé; mais le trésor n'est rien tant qu'on n'en a pas la clef. J'accorde encore qu'il a fallu au sauvage qui a bâti de bois et de terre la première cabane sur le modèle des huttes de castor, moins d'effort et d'art qu'à Michel-Ange pour jeter dans les airs le dôme de Saint-Pierre de Rome, ou à Claude Perrault pour élever la colonnade du Louvre. J'accorde qu'il y a moins loin de la coquille de noix flottant sur un ruisseau à la première barque, que de la première barque à nos vaisseaux de ligne. Mais Perrault conclut que l'invention du vaisseau est supérieure à celle de la barque, et il a tort. En vertu de son propre raisonnenjent et de sa distinction entre l'ouvrier et l'ouvrage, tout ce qu'il a le droit de conclure» c'est la supériorité du vaisseau. Pour proclamer justement celle du constructeur, il faudrait mesurer avec exactitude le degré d'invention qui lui appartient, et, pour cela, connnaltre exactement la série des perfectionnements qui ont précédé et préparé son ouvrage. C'est précisément ce qui est impossible. Entre la barque

et le vaisseau, que d'inventions diverses qui ne datent pas

du même temps, qui ne relèvent pas du même ouvrier! Qui sait combien il y a eu d*efforts, de tâtonnements et d'ébauches, depuis la coque du premier esquif jusqu'à la rame, de la rame au gouvernail > du gouvernail au mât et à la voile? Combien a-t-il fallu d'années pour franchir tous ces degrés T Nul ne saurait le dire : mais on peut conjecturer que la suite des essais a été longue, et que la gloire de l'invention se partage entre une foule d'inventeurs, tant l'esprit humain est lent à tirer les conséquences d'un principe et les applications d'une invention première! Rappelons-nous le proverbe : Il y a plus loin de 0 à 1 que de 1 à 100.

Voilà le second vice du raisonnement de Perrault. Il ne tient pas assez de compte de l'invention première ; il ne voit pas que son grand mérite est de contenir virtuellement toutes les autres. Au point de vue de l'art, je le répète, la hutte du sauvage n'est rien auprès du Louvre ; mais au point de vue de la philosophie, le palais est contenu dans la cabane, comme le vaisseau de ligne est enfermé tout entier dans les flancs de la première pirogue. Tôt ou tard Findustrie humaine l'en fera sortir. Qu'est-ce que le gland à côté du chêne? Mais que serait le chêne sans le gland ? Perrault s'occupe trop des résultats, et pas assez des causes. Ce qui fait la beauté de l'ébauche primitive et la grandeur de ces premières idées écloses dans l'esprit de l'homme, c'est qu'étant plus éloignées de l'art, c'est-à-dire du travail humain, elles sont plus près de la nature, c'està-dire de rinspiration divine. L'art, c'est Thomme ajouté à la nature, a dit admirablement Bacon : lioino additus naturœ. Dans ces premières découvertes de l'esprit humain qui s'éveille, dans ces idées encore confuses et imparfaites que lui suggère le spectacle de la nature, on ne saurait voir l'œuvre collective des générations écoulées et le fruit d'un long travail; il n'y a que le don naturel de l'homme.

que la faculté créatrice provoquée par la contemplation des choses, que le mécanisme merveilleux de la pensée humaine mis en mouvement par la main de Dieu. C'est là un privilège que rien n'égale. Nos industries sont admirables, mais nous ne pouvons revendiquer la gloire naïve et poétique du premier ouvrier, par la raison que nous ne pouvons être nos aïeux. Perrault Ta trop oublié. Voilà pourquoi il dédaigne étourdiment les inventions premières; voilà pourquoi il se moque de la pourpre, en la comparant aux teintures trouvées par la chimie, et de la première montre qu'il appelle un tournebroche, en la comparant aux pendules de Huyghens. S'il vivait de nos jours, en regardant passer un bateau à vapeur, l'ingrat se moquerait de Roger Bacon.

Cette préférence exclusive qu'il accorde au perfectionnement sur l'invention tient, au fond, à l'idée fondamentale de ses Parallèles^ celle de la permanence des forces de la nature, qu'il exprime, comme Fontenelle, par une comparaison : Les arbres produisent aujourd'hui les mêmes fruits; pourquoi les hommes ne produiraient*ils pas les mêmes idées? Et s'ils les produisent, si, de plus, ils héritent de toutes celles de leurs devanciers, comment les hommes d'aujourd'hui, c'est-à-dire les vrais anciens, ne seraient-ils pas supérieurs à ceux d'autrefois, c'est-à-dire aux vrais modernes ? Il est temps d'indiquer les côtés faibles de cet argument. Je ne veux pas le prendre au mot, comme fit une femme d'esprit du xvn* siècle, qui, mécontente de devenir une ancienne, se vengea en répliquant : < M. Perrault a raison ; le monde est si vieux qu'il radote. » Mais, si les noms d'anciens appliqués aux modernes et de modernes appliqués aux anciens ne doivent pas se prendre à la rigueur, il faut avouer que les mots autrefois et aujourifhui, dont Perrault se sert pour comparer le passé avec le présent, manquent de précision. Perrault au-

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rait dû fixer les bornes de Tantiquité et de la nouveauté, aGn que chacun pût connaître son bien et le défendre. Mais il a laissé le point indécis pour profiter de Tindécision, et il a tiré à lui, sous le nom de modernes, des hommes et des inventions qu'on peut revendiquer pour les anciens, selon la date qu*on assigne à la nouveauté. De même, comme il n*a pas déGni la supériorité qu'il attribue aux modernes, comme il se sert de ce mot en général et sans en limiter le sens, il faut bien le prendre dans toute son étendue , et la responsabilité de Perrault s'accrott de toutes les distinctions qu'il ne fait pas. Mais le plus grand défaut de son argument, c'est qu'il tend à confondre, d'une façon absolue, la postériorité avec la supériorité. Si son principe était entièrement vrai, une époque l'emporterait sur une autre, par cela seul qu'elle viendrait après elle, et de la succession continue et indéfinie des générations résulterait la perfectibilité indéfinie de l'humanité, sans retardement, sans interruption. Mais, comme Perrault n'ignore pas que l'histoire lui ménage quelques objections, il se réserve d'abord une porte dérobée : « Il faut, dit-il prudemment, que toutes choses soient égales entre elles, pour qu'un siècle soit supérieur à l'autre; il faut qu'il n'y ait pas de guerres, pas d'invasions de barbares, pas de révolutions, pas d'interruption dans les études. » Voilà la théorie du progrès à la merci des événements ! Que les catastrophes prévues par Perrault éclatent, combien l'humanité fera-t-elle de pas en arrière? Combien de temps mettra-t-elle , au moyen dge, à s'élever au-dessus du siècle d'Auguste, après avoir été si longtemps au-dessous? Perrault n'a garde de répondre; il aime mieux abandonner sa restriction, reprendre son principe dans toute son étendue, et soutenir qu'un siècle plus récent l'emporte nécessairement sur un siècle plus ancien, et que la succession implique la supériorité, c'est-à-dire que Perrault n'échappe à une contradiction que pour tomber

dans une idée fausse, démentie par Thistoire et par le bon sens.

Examinons maintenant les applications que Perrault lire de ses principes.

Le premier dialogue des Parallèles roule sur l'architecture, la statuaire et la peinture. Perrault, à son début, a voulu se placer sur son terrain. On reconnaît le contrôleur des bâtiments de Colbert. L'homme du métier se montre, mais l'homme de métier plutôt que l'homme de goût. En toutes choses , Perrault croit beaucoup trop au métier et ne songe pas assez à l'art. Tout habile qu'il est dans la pratique, le sentiment du beau lui échappe. C'est un de ces esprits adroits et industrieux, doués d'une grande variété de talents et de connaissances, mais qui ne dépasse pas le point où l'artiste commence, et avec lui l'homme supérieur. Voici son raisonnement : Nous savons mieux la géométrie, la perspective et l'anatomie que les anciens; nous avons perfectionné les instruments et les procédés de l'architecture, de la statuaire et de la peinture; nous connaissons le secret du clair-obscur et de la dégradation des teintes, que les anciens ignoraient ; donc nous sommes de plus grands architectes , de plus grands sculpteurs et de plus grands peintres que les anciens K Perrault ne sépare pas la partie matérielle des arts , celle qui admet des perfectionnements successifs , de la partie spirituelle, de la pensée, du génie, qui peut être complet en naissant. Il ne voit pas que le perfectionnement des procédés et des instruments sert la médiocrité plutôt que le génie, et qu'au lieu démultiplier les chefs-d'œuvre, l'accroissement des

1. Parallèles f t. II, p. 237. L*abbé du Bos a contesté rarfirmuliou de Perrault, dans ses Hé, exions critiques sur la poésie et sur la peinture; il soutient, en s'appuyant sur des textes, que les anciens égalaient, dans le clair-obscur et dans la distribution des lumières et des ombres, les plus grands peintres modernes. (Tome I*' , p. 407.) |

connaissances les rend plus diflicilcs et plus rares , en étouffant les dons naturels sous le poids des idées acquises, comme sous un monceau de bois s*évanouit Fétincelle d*oii la flamme allait s'élancer. Perrault n'établit même aucuntî distinction entre les arts qui ont besoin du temps pour arriver à leur perfection, et ceux qui peuvent être parfaits dès leurs commencements. Il ne songe pas que la peinture empruntant à Thumanité ses modèles, et que la beauté humaine variant avec les races et selon les époques, il peut y avoir, dans les types que la peinture copie, une décadence accidentelle qui atteint l'art lui-même, en corrompant l'idée que les peintres se forment de la beauté. Aux yeux de Perrault , les formes seules de la beauté varient, la beauté elle-même est égale dans tous les temps :

•« Je me trouvais, il y a quelque temps, dit-il, avec cinq ou six de mes amis, dans le cabinet d'un curieux qui avait pris plaisir de ramasser les portraits des plus belles femmes qui soient aujourd'hui dans l'Europe, et de celles qui y ont fait du bruit pendant le dernier siècle. De quarante ou cinquante portraits que nous regardions, il n'y en avait pas deux qui se ressemblassent ni qui fussent du même genre de beauté. Nous nous imposâmes la nécessité de choisir chacun celle qui nous plairait le plus, pour voir si nous nous rencontrerions. Le choix tomba sur autant de beautés que nous étions d'hommes, et pas une n'eut deux voix pour elle. »

Je ne m'arrête pas à discuter cette double idée de la permanence dans la race humaine d'une beauté toujours égale sous des formes variées, et de l'égale légitimité des goûts les plus divers. Mais voici la conséquence qu'en tire Perrault : c*est que dans les arts, comme dans l'humanité, dans l'architecture, dans la statuaire, dans la peinture, dans l'éloquence et la poésie, il y a deux sortes de beautés :

les beautés universelles et absolues , c'est-à-dire celles qui plaisent en tout temps et tout lieu, et à tout le monde, et les beautés particulières et relatives, qui ne plaisent qu*à certaines personnes, en certains, lieux et en certains temps. « En architecture , les beautés naturelles et positives qui plaisent toujours, c'est pour les bâtiments d*étre élevés et d'une vaste étendue , d'être bâtis de grandes pierres bien lisses, bien unies, dont les joints soient presque imperceptibles; que ce qui doit être perpendiculaire le soit parfaitement, que ce qui doit être horizontal le soit de même, que le fort porte le faible , que les figures carrées soient bien carrées, les rondes bien rondes , et que le tout soit taillé proprement , avec des arêtes bien vives et bien nettes *. » Voilà les beautés universelles et éternelles. Mais les proportions , mais le style , mais l'élégance des formes et le goût des ornements, ce sont des beautés purement arbitraires , qui plaisent parce que les yeux s'y sont accoutumés, et qui n'ont d'autre avantage que d'avoir été préférées à d'autres qui les valaient bien, et qui auraient plu également, si on les eût choisies.

De même dans l'éloquence, raisonner juste et conséquemment, prouver ce qu'on avance, réfuter les objections par des raisons solides et convaincantes, voilà les beautés absolues, étemelles; le style, les ornements, la grâce, l'abondance ou la concision, la tristesse ou l'enjouement, la simplicité ou la parure, tout cela est purement arbitraire : c'est tantôt plus, tantôt moins, selon l'humeur des auditeurs, selon le goût et la mode du siècle '. En d'autres termes, Perrault n'admet de règle que pour le fond des choses : la forme, le style, le goût, pure convention. H y a le vrai et le faux, le droit et le courbe, le carré et le perpendiculaire ; cela est de tous les temps, et tout le monde le sent.

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