Études sur Us tragiques grecs ^ 1. 1, p
mais par la vertu de son principe et des leçons de goût que nous avaient données les modèles étrangers.
A cette préparation générale quelles lumières nouvelles et quelle direction précise est venu ajouter le livre décisif de M. Patin?
C'est un spectacle curieux de voir avec quelle rapidité s'opère l'expropriation dans Tordre intellectuel. Je ne parle pas ici de la propriété des ouvrages , mais de celle des idées, surtout des idées justes. Une fois qu'elles sont entrées dans la publicité, il est bien difficile de les suivre à la trace, et de remonter à leur point de départ. Partout acceptées ou subies, tôt ou tard, en vertu de leur justesse, elles deviennent une partie de la raison publique, et perdent si complètement , dans cette annexion au sens commun, leur caractère de propriété individuelle, qu'à force de voir en elles le bien de tout le monde, on oublie qu'autrefois elles étaient à quelqu'un. Elles se confondent si pleinement en nous avec les vérités générales qui n'ont plus de date ni de nom, que lorsque la critique vient les revendiquer comme la possession légitime d'un écrivain, elle semble aussi suspecte qu'un vieil homme de loi qui réclamerait indûment pour un de ses clients un terrain communal ou un édifice de l'Etat. C'est pourtant l'action que je veux intenter contre le domaine public au profit de M.Patin. Nous avons aujourd'hui sur la tragédie grecque un certain nombre d'idées justes, si justes, si conformes à notre sens commun, que pour les avoir intimement adoptées, nous croyons nous les être faites. En étudiant de près, il m'a semblé que plusieurs de ces vérités publiques ont été originairement la propriété privée de M. Patin. Non que je prétende (il faut bien s'entendre) que M. Patin ait h lui
seul inventé ces idées, si Ton prend ce mot dans le sens de créer. Dans les lettres comme dans les arts, inventer, le plus souvent, ce n'est pas créer ce qui n*existe pas, c'est perfectionner ce qui existe, à ce point qu'on en fasse son œuvre propre et originale. On appelle Eschyle le père de la tragédie grecque et Corneille le père de la tragédie française. Us ne les ont inventées ni l'un ni l'autre. La tragédie existait à Athènes et à Paris avant Promèihée et te Cid, Thespis et Jodelle, Phrynicus et Mairet, Chœrilus et Rotrou étaient les devanciers ou les contemporains des deux grands génies du théâtre. Mais Eschyle et Corneille ont imprimé à la tragédie la forme souveraine de l'art : ils l'ont pénétrée du souffle divin : ils en sont les vrais inventeurs. De même pour les idées. Celui-là les invente qui, retrouvant leur trace à demi effacée, réchauffant leur germe demeuré stérile, les remet dans leur jour, les féconde et les développe, et les exprime enfin avec une telle plénitude et une telle clarté, qu'il les rend intelligibles et profitables à tous. C'est en ce sens que nous devons rapporter à M. Patin plusieurs de nos idées sur la tragédie grecque, cherchées et retrouvées par lui dans l'immense collection des vérités oubliées ou perdues. C'est lui qui les a revêtues d'évidence, introduites dans notre esprit, et pour ainsi dire entées si habilement sur notre propre fonds, que, pareils à l'arbre de Virgile, nous avons fini par les prendre pour nos fruits naturels et par admirer en eux notre fertUité :
Miraturque novas frondes et non sua poma.
Je voudrais montrer par quelques exemples ce que nous devons au livre excellent de M. Patin. Je promets de m'effacer le plus possible , de citer beaucoup et de ne prendre la parole que pour faire ressortir les points où il convient d'insister.
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Parmi nos idées sur Fart ancien, une des plus répandues dans le public lettré, c'est l'idée du caraclùre politique et religieux du théâtre grec et de la difTérence profonde qui le sépare du théâtre français. Cette notion précise, aujourd'hui une des vérités les mieux démontrées de l'histoire littéraire, cherchez-la, je ne dis pas dans La Harpe, mais dans l'ouvrage français le plus justement populaire et le plus complet de son temps, dans YAnachavsis, notre manuel d'éducation grecque avant le livre de M. Patin. Demandez à Barthélémy quelle est la différence essentielle du théâtre grec et du théâtre français, il ne vous montrera que les ressemblances. Les spectacles d'Athènes , tel qu'il vous les décrit, ont l'air de purs divertissements, et le théâtre d'un lieu de plaisir où les contemporains de Périclés se donnent rendez-vous pour passer quelques heures agréables, comme le public de Paris à l'Opéra : car, au grand scandale de Schlegel, Barthélémy, qui parle du « parterre » d'Athènes, compare la tragédie grecque à l'opéra français*. Les acteurs qui jouent Proméihceei les Choéphores, vous semblent des artistes de profession, comme Le Kain et les tragédiens ordinaires du roi. Vous prendriez Eschyle et Sophocle pour des gens de lettres cultivant avec goût un genre littéraire qui doit les conduire à la fortune, à la gloire et à l'Académie. Après avoir lu Barthélémy, on no s'explique pas que l'influence du théâtre ait été si forte sur la société grecque et qu'elle soit si faible sur la nôtre. On le comprend sans peine lorsqu'on a lu M. Patin et qu'on a mesuré la distance du théâtre grec , qui est une institution de l'État, au théâtre français, qui n'est guère qu'un plaisir. M. Patin nous montre la tragédie naissant des mystères de Bacchus et devenant une forme poétique de la religion, une cérémonie du culte national, une fête patrio-
1, Schlegel, Cours de littérature dramatique ^ 1. 1, p. 113.
tique. La profession de poëte est une fonction publique. Au temps même où les rôles principaux sont joués par les les Polus et par les Théodore, c'est-à-dire par des artistes rémunérés, ce sont des citoyens qui remplissent encore les rôles secondaires et qui composent le chœur, comme pour s'acquitter d'un devoir civique, en occupant une place dans la représentation des légendes religieuses ou des faits héroïques de l'histoire nationale. Il n'y a pas là ces deux mondes distincts qui dans nos théâtres sont séparés par la rampe et par le rideau : d'un côté le monde imaginaire, les événements inventés, les passions imitées, les personnages fictifs; de l'autre, le monde réel, s'amusant du spectacle et sans cesse averti par tout ce qui l'entoure qu'il n'en est que le spectateur. Acteurs et spectateurs, tous, au théâtre grec, étaient animés d'un même esprit, confondus dans une même pensée. De la scène aux gradins circulait librement l'inspiration du poëte, sans avoir à franchir cette barrière invisible et présente qui s'élève chez nous entre le poëte et le public, et qui nous permet si difficilement la volupté de l'illusion.
« La tragédie se montrait digne de cette origine qui avait placé son berceau au milieu des pratiques religieuses du culte des dieux, qui l'avait marquée dès sa naissance d'un caractère sacré ; elle méritait de rester associée à ces fêtes qui rassemblaient autour des autels la nation tout entière; elle-même était une fête donnée aux citoyens par leurs magistrats dans des jours solennels, fêle instituée par la religion et adoptée par la politique des législateurs, qui firent de ces représentations une sorte d'instrument moral de gouvernement. Ce peuple léger qu'abattait l'infortune, qu'enivrait la prospérité, venait prendre au théâtre, en contemplant les calamités des rois et des empires et le tableau touchant et terrible des grands revers, des leçons de constance et d'humanité : de telles leçons convenaient dans
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un siècle aussi plein de révolutions et de catastrophes que celui des guerres médiques et de la guerre du Péloponèse, et il était digne de les entendre, ce peuple qui, seul chez les Grecs, arait élevé un autel à la Pitié. En même temps l'amour du pays, le sentiment de Torgueil national, Tattachemetit aux lois et à la cité, s'exaltaient dans les âmes quand on entendait rappeler ces noms antiques et vénéra* blés qui rappelaient les plus chers souvenirs de la patrie ^» Voilà une explication vraie de la tragédie grecque, de la place qu'elle tenait dans la vie d'Athènes, de son influence morale sur la société. En lisant cette page et les dévelopments qui la suivent, on comprend l'importance politique de ce chœur, formé de citoyens et investi par la poésie du droit de haranguer le peuple , droit qu'il exerçait largement, même aux dépens de l'art, et dont la liberté d'allusion et d'épigramme, accordée quelquefois et souvent refusée à notre scène moderne, ne nous donne qu'une incomplète idée. Qu'est-ce que le monologue de Figaro à côté de cette discussion politique des Suppliantes d'Euripide, entre le héraut qui soutient une thèse contre la démocratie, contre Jes licences de la parole, contre les aberrations du suffrage populaire, et Thésée qui répond par un discours d'opposition contre le pouvoir absolu et l'arbitraire d'un seul mis à la place de la loi ? Ce n'est pas en évoquant les souvenirs de notre théâtre, même les plus hardis, c'est en étudiant l'histoire du théâtre grec qu'on parvient à concevoir la puissance de l'art et son ascendant sur un peuple libre; et alors on s'explique qu'à l'époque où florissait chez les Athéniens cette liberté de la scène , le sénat républicain de Sparte et le despote des Perses demandaient des nouvelles du théâtre d'Athènes avec une curiosité plus diplomatique que littéraire, et que nos œuvres dramatiques n'ont jamais