ttudeitur les tragiques grecs ^ 1. 1, p
200 ÉTUDES UTl^ÉRAUŒS ET MORALES.
excitée, même en nos jours d'indépendance, à la cour du czar ou aux États-Unis. On comprend, en un mot, que Platon définisse complaisamment la Constitution d* Athènes, comme on n'a pu déflnir aucun des nombreux gouvernements que la France moderne a connus : une théàtrocratie. Le caractère religieux de la tragédie grecque n'est pas plus complètement marqué dans Schlegel que son caractère politique ne l'est dans Barthélémy. Schlegel a porté dans la critique l'enthousiasme et la force d'intuition qu'ont souvent les poètes, quand ils appliquent à l'examen des ouvrages d'esprit leurs facultés d'inventeurs. Il a découvert, comme d'un regard inspiré, quelques grands points de vue qui avaient échappé à des observateurs plus savants, mais plus froids, et il les a révélés avec un éclat et une chaleur qui donnent à sa critique l'air d'une création. Il habite un sommet, et il y allume un phare. Mais tout ce qui dépasse le cercle de lumière projeté autour de lui, il ne l'aperçoit pas ou le laisse dans l'ombre. Il a vu en passant l'origine religieuse de la tragédie grecque ; il ne s'y est pas arrêté comme à un fait capital, destiné à produire toute une série de conséquences. Il ne daigne pas chercher si cette origine religieuse n'a pas exercé d'influence sur la constitution du poëme tragique, sur le choix des sujets et des personnages que les poètes ont mis en scène. Aussi, quand il se demande pourquoi la tragédie choisit de préférence les événements funestes et les personnages terribles, propres à nous inspirer l'horreur et l'effroi, il invente une théorie pour résoudre une question que, l'origine de la tragédie une fois bien comprise, on n'a plus besoin de poser. Il passe en revue les solutions diverses qu'on a données de ce problème délicat de la nature du plaisir dramatique; et, comme aucune ne le satisfait, il propose la sienne. La sour-ce du plaisir causé par la tragédie, « c'est, dit-il, le sentiment de la dignité humaine qui se
réveille à la vue des modèles héroïques, et Tespoir de saisir à travers l'apparente irrégularité de la marche des événements le bien mystérieux d*un ordre de choses plus élevé qui peut-être s'y dévoile. » Je ne discute pas l'idée de Schlegel. J'admets que son analyse soit exacte, et que le sentiment de la dignité humaine , la vue lointaine de la Providence dans le ciel à travers les nuages de la terre, soient les causes du plaisir dramatique que je ressens en moi, quand l'iniidèle Clytemnestre égorge Âgamemnon, quand Orestc venge son père sur Clytemnestre, quand les Furies vengent Clytemnestre sur Oreste. Mais si Eschyle a composé YOreslie^ ce n'est pas sans doute parce qu'il avait étudié, comme un pyschologuc, les sources du plaisir dramatique, et cherché dans les traditions de la mythologie un sujet capable d'éveiller ce plaisir. C'est parce que la tragédie grecque naissant du dithyrambe, c'est-à-dire d'un hymne religieux, a trouvé tout prêts, pour personnages et pour sujets naturels de ses poëmes, les dieux et les aventures divines, auxquels elle ajouta plus tard les héros et leurs exploits. II n'est pas besoin d'une tliéorie philosophique pour expliquer le choix des sujets et des personnages de la tragédie. Son origine religieuse explique tout, les sujets, les personnages, et même le ressort intérieur, le gouvernail du drame, la fatalité.
« Née au milieu des cérémonies de la religion, faisant pour ainsi dire partie du culte public, la tragédie dut se consacrer d'abord à exposer aux regards les aventures des dieux. Bientôt les hommes qui, selon les traditions mythologiques, s'étaient trouvés aux premiers jours du monde dans un commerce fréquent et familier avec les habitants du ciel, s'introduisirent à leur tour sur la scène. Ils ne tardèrent pas à en devenir, par suite de ce vif intérêt qui nous attache à la peinture de nos semblables, les principaux personnages. Cependant les dieux ne disparurent pas entiè-
reraentde ces drames qu'ils avaient autrefois remplis seuls; et , quand ils cessèrent ou à peu près de s'y montrer , leuf volonté toute-puissante y joua longtemps le principal rôle et y resta le pins puissant mobile , le ressort le plus actif de l'action : elle s'expliquait par des pressentiments sinistres, des songes effrayants, des présages, des oracles; et la grande image de la fatalité, toujours rappelée à l'esprit des spectateurs, toujours présente, toujours visible, semblait former le fond de ce tableau lugubre sur le devant duquel paraissaient les passions humaines, libres et esclaves tout ensemble, marchant vers le but que leur avait marqué d'avanceTimmuable destinée, mais y marcihant d'elles-mêmes, et conservant, lors même qu'elles pliaient sous la main de la nécessité cette volonté indépendante, le plus noble attribut de notre nature.... * »
Barthélémy n'a pas aperçu distinctement les ressorts principaux de la tragédie grecque ni l'usage qu'en ont fait les grands poètes d'Athènes. Pour définir l'esprit de leurs ouvrages, il applique simplement aux trois tragiques grecs le jugement qu'on a porté sur les trois tragiques français : « Eschyle peint les hommes plus grands qu'ils ne peuvent être; Sophocle, comme ils devraient être; Euripide, tels qu'ils sont*. » Schlegel, plus pénétrant, a bien vu que la fatalité et la liberté morale sont « les idées dominantes de la tragédie ancienne et les deux pôles opposés de ce monde idéal ' . » Mais il n'a pas montré, comme M. Patin, que cette constitution intérieure du drame était la conséquence logique et nécessaire de son origine. Il n'essaye pas de chercher par quels moyens et dans quelle mesure Eschyle, Sophocle, Euripide, ont employé au service de leur art le dogme souverain de la fata-