‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 18 sur 75 · I. Cicéron, Lettres à AHicus, l, 8, t. IL · texte numérisé non relu

I. Cicéron, Lettres à AHicus, l, 8, t. IL

Tavait dépeinte, il la vénérait dans son propre ouvrage avec une sorte de religion, et tournant vers elle ses yeux, comme pour s*en inspirer, quand il avait à prendre une résolution forte: « Se plaigne de moi qui voudra, répétait-il à Atticus, en refusant de seconder les exactions de Brutus; je m'y résignerai si la justice est de mon côté, maintenant surtout que je viens de me lier par ces six livres de la République, que je me réjouis de savoir si fort approuvés de vous, n ^ € Précieuse naïveté d*un grand homme! s*écrie M. Yillemain. Admirable Gicéron, en qui la vanité même tourne au profit du devoir et de la vertu! Que tous les hommes puissants n*ont-ils ainsi composé des livres, afin de se croire à jamais liés au bien et invinciblement forcés à la justice, à la modération ! »

Il serait superflu de louer la traduction de M. Yillemain, jregardée depuis plus de trente ans comme un des modèles de l'art de traduire. On y sent d'un bout à l'autre le souffle de cet enthousiasme que l'auteur nous dit avoir ressenti quand on lui envoyait de Rome les feuifles du chef-d'œuvre à mesure qu'elles étaient enlevées au précieux palimpseste. C'est M. Villemain en eflet qui le premier a fait connattre en France les admirables ruines tardivement découvertes en Italie; c'est lui qui a le premier attaché son nom au monument ressucité, et il a pu se comparer avec grâce à cet artiste d'Athènes qui, ayant travaillé à la statue de Minerve, eut le privilège de graver son nom sur le bouclier de la déesse. Mais de tels privilèges n'appartiennent qu'aux grands artistes, et, pour être digne d'inscrire son nom sur le bouclier de Minerve ou sur un chef-d'œuvre de Gicéron, 11 faut être Phidias ou M. Villemain.

{Journal des Débats.)

ÉTUD8 SUR HORACS^

Je me propose d'étudier dans Horace rhomme et Técri- Yain, et dans l'écrivain le poëte lyrique, le satirique, le moraliste surtout : car, sous les formes variées des œuvres d*Rorace, il y a partout le môme fond de morale, qui nous explique mieux que tout le reste le caractère et le génie du poëte^ Commençons par ses œuvres lyriques.

Il est heureux que, pour étudier et traduire les hommes, U ne soit pas nécessaire de définir les choses : s*il avait fkllu définir la poésie lyrique, Horace n'aurait pas été cent fbis traduit,' et je n'essayerais pas, en l'étudiant, de répéter ici ce qui a été dit cent fois avant moi. La poésie lyrique est une de ces choses qu'on ne croit pas avoir beiM)iû d'expliquer, quoiqu'elle serve à désigner les œuvres les plus différentes. Elle est comme le rendez-vous des ttprits les plus opposés sur tous les points de l'espace, à tous les moments de l'histoire , malgré les plus grandes diversités de mœurs, de religion, de gouvernement. Gomme le Panthéon antique, c'est un temple aux cent portes, ouvert à tous les hommes dont 'l'imagination a tégné sur le monde , aux prophètes hébreux comme aux êlégiaques pakns, aux chansons d'Anacréon comme aux hymnes du christianisme, aux poésies sacerdotales qui fondent les religions comme aux poésies panthéistes qui les détruisent, aux lyriques législateurs comme aux lyri-

1. La première moitié de cette étude avait paru en 1850| à la tête de la titduction en vers des œuvres lyriques d'Horace, par M. Anquetil. Elle fat complétée plus tard par l'auteur et placée, sous cette forme définitive, à U tête d'une traduction des œuvres complètes d'Horace , empruntée à la collection Panckoucke, et publiée par MM. Garuier frères en 1856.

{Note de Véditeur.)

ques révolutionnaires, à ceux qui jadis ont gouverné les républiques comme à ceux que la sagesse antique en voulait bannir. La poésie lyrique est la patrie de tous les poètes ; c'est sous son nom que s'abritent toutes les grandeurs et toutes les grâces , toutes les faiblesses et toutes les folies de l'imagination poétique de l'homnie. Ce nom, chacun de nous le prononce avec la confiance quMl le comprend , et cela fait goûter davantage la pensée si consolante de Pascal : « Il y a des mots d'autant plus clairs qu'ils sont moins définis. > Depuis qu'il n'y a plus de lyre, la poésie lyrique est un de ces mots-là.

L'idée qu'on s'est faite de la poésie et du poëte lyrique a dû varier beaucoup selon les temps et selon les hommes. Je voudrais rappeler ici deux de ces changements : l'un regarde les écrits, l'autre regarde les écrivains.

Aux époques appelées classiques, la poésie, c'est la traduction en beaux vers des idées raisonnables, c'est l'embellissement de la raison par le concours régulier de l'imagination et de la sensibilité : la raison commande en souveraine, les autres ne font qu'obéir. C'est là le caractère de notre ancienne littérature, c'est celui de la littérature romaine. L'esprit romain est essentiellement raisonnable comme le nôtres aussi la poésie latine s'éloigne-t-elle beaucoup moins de l'éloquence que la poésie grecque, et Lucain n'est pas le seul dont Quintilien aurait pu dire : magis aratoribus quam poetis annumerandus. Beaucoup de prosateurs latins font des vers; de grands orateurs sont de médiocres poêles, Cicéron par exemple, quoi qu'en puisse penser Voltaire. Son imagination, très-brillante en prose, quand elle sert de décoration à la raison, pâlit et s'efface en poésie, quand elle devrait resplendir de tout son éclat. On ne déplace pas comme on veut la hiérarchie des facultés de l'esprit. Lorsqu'elles ont pris leur rang, elles le gardent: dans l'orateur, l'imagination sujette ne se fait pas souveraine

avec bonne grâce; dans le poëte, l'imagination souveraine ne devient pas suivante avec docilité et discipline.

Mais la poésie aussi a ses révolutions, et nos poètes contemporains ont émancipé l'imagination et la sensibilité du joug de la raison : il est même arrivé que les esclaves de la veille sont devenues les privilégiées du lendemain; cette indépendance de deux facultés, autrefois opprimées, constitue maintenant le génie lyrique, le vrai génie poétique de notre temps, qui du reste a produit des œuvres admirables , car telle est la vertu de la liberté , que ses excès mêmes ont leur grandeur. Sans doute les poètes ont été très-logiques dans leurs prétentions , quand ils ont revendiqué rindépendance absolue de l'inspiration poétique : la théorie de l'art pour l'art est , je crois, la vraie; mais il s'agit de savoir si l'art est dans la souveraineté capricieuse des deux facultés les plus mobiles de l'esprit, ou dans leur heureuse union avec la plus ferme et la plus solide. Si je pose cette question, c'est qu'Horace me parait la résoudre. Nul plus que lui n'a possédé le grand art d'être à la fois lyrique et raisonnable; nul n'a su accorder dans un plus merveilleux équilibre les trois pouvoirs de l'esprit, et laisser aux deux plus remuants un plus libre jeu sous la discipline exacte du plus sage et du plus fort ; nul n'a été plus respecté du xvn* siècle et plus aimé du nôtre, parce qtfil peut donner à la fois des leçons de raison à l'école du bon sens , et des leçons d'imagination à l'école de la fantaisie; nul ne nous enseigne mieux à mesurer le chemin qu'a parcouru la poésie lyrique, quand, du haut de ces arcs de triomphe que se sont à leur tour dressés nos poètes, nous tournons nos yeux vers ce monument plus éternel que l'airain, monunientum œre perennius^ qu'ont élevé ses mains.

Une seconde remarque, c'est qu'en même temps que l'idée qu'on se faisait de la poésie lyrique a changé,

l'idée que les poètes lyriques se faisaient d*eux*mêmes a changé également. Quand la raison était reine au logis , le poëte s'arrangeait pour vivre heureux , s'il pouvait ; pour aimer, s'il était jeune; pour prier s'il était pieux; pour chanter, toujours :

Aimer, prier, chanter, voilà toute sa vie.

Mais quand, ainsi qu'on l'a dit ,

La folle du logis en fut la souveraine ;

quand l'imagination et la sensibilité s'émancipèrent jusqu'à l'usurpation, le poëte dut naturellement , non plus chanter et prier, mais régner par le droit que lui conféraient ces deux nouvelles reines du monde. A côté des vers d'Horace, la modeste abeille qui va butinant son miel sur les coteaux, l'homme des champs qui se croit un des heureux du monde, parce qu'il a une petite maison et un bon ami , tu me fecisti hcupletem; le philosophe qui veut que personne n'étende des ailes plus grandes que son nid , majores nido pennas ; le poëte qui, lorsqu'il a mis un instant le pied sur les cendres brûlantes de la politique , revient à la hâte sous la grotte de Vénus , Dionœo sub antro , pour recommencer ses chansons, lisez les vers d'un auteur moderne sur la fonction du poëte :

Le poète en des jours impies Vient préparer des jours meilleurs :

Il est l'homme des utopies , Les pieds ici, les yeux ailleurs.

Etc.

Chose singulière! voilà le poëte lyrique qui prétend redevenir ce qu'il fut au berceau de la civilisation : le confident des dieux, l'initiateur, l'hiérophante des sociétés théocratiques! Qu'aurait dit Montesquieu, s'il avait lu ces vers,

lui qai prétend, en parlant des poètes, que les Français enferment un certain nombre de fous dans des Petite^- Maisons pour donner à croire que le reste ne l'est pas?

C'est après de pareils excès d'indiscipline dans la poésie et chez les poètes qu'on repose volontiers les yeux sur une poésie sans ambition, qui s'est toujours tenue sage, quoique si brillante et si hardie ; sur un poète homme de génie, qui ayécu modeste et simple, et n'a revendiqué pour lui que le bonheur d'une condition libre où il pût se livrer en paix à l'étude des hommes. C'est une lecture charmante que celle d'un poète lyrique qui n'a prétendu gouverner que lui- Doéme; d'un écrivain qui a mieux aimé obéir aux règles que d'en inventer, et qui , dans un genre où l'on se met si aisément hors de soi, n'a pas séparé le beau du simple ni Toriginal du naturel; d'un philosophe qui n'a pas été l'homme des utopies ; qui , tout en levant quelquefois les yeux aiUeurs^ les a tournés vers ce monde avec bienveillance; qui s'est moqué doucement des hommes plus ridi- CQles que méchants, et leur a donné les conseils d'un ami, non les oracles d'un prophète ; d'un poUtique enfin, si l'on peut appliquer ce nom à Horace, qui a vécu honnête homme dans un temps de révolution, qui a eu le courage de changer franchement d'opinion quand il a cru s'être trompé, qui a été une des inspirations, mais non un des agents d'Auguste ; qui a exercé une influence, mais n'a pas demandé de fonctions ; qui a prêché la concorde des opinioos et la réconciliation des citoyens; qui, après avoir servi la liberté parce qu'il l'aimait, a servi l'autorité parce qu'il l'a cru nécessaire, et a passé de firutus à Auguste , sans qu'on ait pu sérieusement l'accuser d'apostasie ou d'ambition.

Octave était le neveu d'un homme qui, dictateur temporaire d'une république mourante, voulut se faire empereur pour perpétuer son pouvoir et sauver la société. César

était tombé sur les marches du trône, frappé par quelques républicains qui existaient encore; mais il ne suffit pas de donner à propos un coup de poignard et de faire une révolution pour savoir gouverner. Le vieux parti républicain se composait d'hommes honnêtes, mais incapables, et d'hommes capables, mais malhonnêtes. Brutus, un des plus grands cœurs qui aient honoré le monde, était un politique médiocre et im médiocre général; Cassius, plus habile, était moins estimé; quant à Gaton, ce qu'il avait su faire de mieux, c'était de mourir en lisant une page de Platon. Du reste, la république était perdue. Montesquieu a dit vrai : < Les républiques périssent par le luxe. > Le luxe avait tué les vieilles vertus romaines ; et les Romains n'étaient plus républicains que par leurs vices. Octave eut pour lui leur corruption, son nom, et surtout l'impuissance des derniers républicains. Avant et après son avènement, il eut soin de ménager les susceptibilités de l'opinion. Triumvir, il n'avait pris le pouvoh* que sous le prétexte de continuer la république; empereur, il n'en prononçait le nom qu'avec respect. Le rapide affermisse* ment d'Auguste, après la bataille d'Actium, prouve combien peu de racines la république conservait encore dans la société romaine. Le parti pompéien fut inoffensif et se tint à récart; les républicains, plus remuants, conspirèrent sans succès ; Auguste régna, et Rome pacifiée retrouva sa grandeur.

Je voudrais retracer le rôle politique d'Horace sans donner dans un travers de notre temps, la manie de classer les morts parmi les partis qui divisent les vivants. C'est dans cette espèce de dictionnaire posthume à l'usage des générations ensevelies qu'on trouve rangés si spirituellement Corneille parmi les républicains, Fénelon parmi les libéraux. Voltaire parmi les démocrates; quant à Horace, on en fait un conservauur. Essayons, en nous préservant

d*UD néologisme barbare, de raconter tout simplement ce qu'il fut.

Né sous une république, il fut républicain d'abord. La crainte d'un maître , quel qu'il soit , n'est-elle pas toujours le commencement de la sagesse politique? Il étudiait à Athènes, quand la nouvelle du meurtre de César y parvint. Ce fut un long cri de joie : on se représentait la république délivrée, la liberté renaissant, les chaînes du peuple brisées, l'autorité du sénat reconquise; car la jeunesse romaine d'Athènes, c'étaient généralement les fils des sénateurs. On lisait , on relisait avec enthousiasme cette page du Traité des Devoirs que Cicéron venait d'envoyer à son fils, compagnon du jeune Horace, et où l'auteur du Pro MarceUo^ le lendemain de la mort de César, proclamait comme un devoir l'assassinat du tyran. Horace vit les statues de Brutus et de Cassius dressées par l'enthousiasme de ses amis à côté de celles d'Harmodius et d'Aristogiton , et, quand Brutus traversa Athènes pour se rendre dans son gouvernement, le poète s'enrôla sous ses drapeaux, et prit le bouclier qu'il devait laisser à Philippes : il n'avait pas encore vingt-deux ans.

Quatre ans plus tard, il était présenté à Mécène, et le tribun de Brutus se préparait à chanter l'empereur Auguste. Ni sa gloire de poète ni sa réputation d'honnête homme n*ont souffert de ce changement aux yeux de la postérité. La postérité est sage et n'a point de passion : elle comprend qu*on puisse abjurer une opinion sans être un apostat. (Test surtout à l'égard des hommes qui ont vécu dans les temps de révolution qu'elle redresse le jugement des contemporains; elle relève la dignité humaine, que ceux-ci rabaissent toujours en s'obstinant à n'expliquer les conversions que par l'intérêt personnel. Elle tient compte de cette éducation soudaine et irrésistible que donnent les grands événements, et ne confond pas avec Tégoïsmedes

petites âmes qui veulent conserver ou acquérir la sincérité, des esprits désintéressés qui ne cherchent , en se renouvelant, qu'un nouveau moyen de servir leur patrie. La postérité a donc été juste pour Horace : elle n'a point dit qu*il avait chanté Mécène et Auguste, après avoir combattu et composé des épigrammes contre eux, pour se faire une fortune ; elle n'a point dit qu'il avait vendu sa plume au pouvoir pour une terre dans la Sabine ou pour une maison à Tibur. Horace changea d'opinion, mais sans arrièrepensée , et surtout sans cette intolérance des néophytes contre leurs croyances passées , qui est le signe des apostasies véritables. U ne prit pas de service dans l'armée des triumvirs , comme beaucoup de ses compagnons d'armes; il ne renia jamais ses vieilles amitiés ; il rappela toujours avec reconnaissance le nom de Brutus, avec oi^eil celui de Gaton ; il loua dans ses vers ceux de ses anciens amis qui restèrent les ennemis politiques d'Auguste : seulement, quand il vit la république perdue, il crut qu'on pouvait vivre sous un empereur sans essayer de le tuer ou sans se tuer soi-même: il n'était pas stoïcien, et ne désespérait pas de la vertu. Il pensa même que, si le souverain de Rome était un homme de génie, s'il rendait la paix à l'Italie déchirée, s'il refoulait les barbares, s'il respectait les lois , s'il pardonnait & ses ennemis , s'il effaçait & forée de sagesse et de gloire tous les crimes du passé , lui poète pourrait sans rougir chanter la grandeur de l'empereur et le bonheur de Rome. Ce qui explique le mieux le changement d'Horace, c'est le génie d'Auguste. Auguste fut toutpuissant; mais chacun des privilèges qu'il s'arrogea fut moins une usurpation à son proût qu'un bienfait pour tout le monde, et la liberté n'y perdit pas ce qu'y gagna la^andeur de Rome. L'homme qui l'a le mieux jugé, c'est Saint- Évremond : « Auguste se fît appeler empereur pour conserver son autorité sur les légions, créer tribun pour

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disposer du peuple, prince du sénat pour gouverner; mais s*il réunit en sa personne tant de pouvoirs différents, il se chargea de divers soins, et il devint Thomme des armées, du peuple et du sénat, quand il s'en rendit le maître. Le peuple ne fut moins libre que pour être moins séditieux; le sénat ne fut moins puissant que pour être moins injuste ; la liberté ne perdit que les maux qu'elle peut causer, rien du bonheur qu'elle peut produire. » Faut«il s'étonner qu'Horace ne soit pas resté républicain?

Auguste acquit donc, gr&ce à Mécène, un nouvel ouvrier de sa gloire; mais Horace se fit quelque temps prier pour le devenir. De son ode à la Fortune, écrite l'année même où le sénat décerna le titre d'Auguste à Octave, et où l'empereur, prôt à abdiquer, ne garda le pouvoir que sur les instances du sénat, date le culte plus respectueux et plus assidu du poète. C'est un honneur pour Horace de ne s'être foit le poète d'Auguste que lorsque les Romains se firent véritablement ses sujets. Les dernières traces de la guerre civile et de la tyrannie étaient effacées : Horace put devenir l'ami deTempereur sans trahir ses propres souvenirs; et, s'il est vrai qu'il choisit Pollion en même temps que Mécène pour le présenter au prince, le patronage d'un homme éminent qui ne voulut être d^aucun parti, et garda son indépendance inflexible entre la république éteinte et l'empire naissant, fut pour Horace la plus délicate et la plus fière des professions de foi ; ce fut le symbole de son double sentiment: affection pour le présent, respect fidèle pour le passé.

C'est avec cette réserve qu'Horace sut se prêter à l'empereur ; il ne se donna point à lui. Il refusa, par amour de la paix et de l'indépendance, et aussi par modestie, toutes les fonctions qui l'eussent mêlé aux affaires ; il ne voulut pas même être secrétaire d'Auguste, comme Racine et Bolleau forent historiographes de Louis XIY. Toutes les

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fois qu'en chantant il touche à ces grands sujets qui intéressaient alors le monde, poëte lyrique, il semble demander pardon de s'être élevé si haut, tenuis grandia. Il assiste au grand spectacle du règne d'Auguste et des destinées de Rome renaissante, comme le chœur de la tragédie antique aux destinées des héros : il chante les merveilles qui s'accomplissent sous ses yeux, et qu'il explique en beaux vers à cette foule de spectateurs qui remplissent le monde ; il dirige l'opinion, comme le chœur dirigeait les sentiments du public ému. De même c(be les héros, sans cesse mêlés aux dieux qui les persécutent ou les défendent, semblent placés par ce commerce divin entre le ciel et la terre, et se confondent souvent aux yeux du chœur avec les divinités, Auguste, le fils de César et le descendant de Vénus, le protecteur de Rome et le protégé des dieux, semble dans Horace planer au-dessus des hommes et grandir jusqu'à l'apothéose: c'est l'Hercule de Sophocle, c'est le fils de Jupiter, qui, dépouillant sa nature mortelle, s'élève jusqu'aux cieux.

Toutefois ce n'est là qu'une image du poëte, et non pas un dogme politique : ne nous y trompons pas, Horace déifie Auguste, mais non pas le pouvoir absolu. On lui a reproché ces vers :

Regum timendorum in proprios grèges , Rages in ipsos imperium est Jovis.

Prétendre qu'Horace ait voulu faire par là de la monarchie terrestre une délégation de l'autorité divine, comme l'a fait Bossuet dans la Politique tirée de l'Histoire sainte, c'est tomber dans une étrange erreur. Horace parle de l'égalité de tous les hommes devant la mort, des riches et des pauvres, des sujets et des rois, qui sont les pasteurs des peuples comme les dieux sont les pasteurs des rois: c'est une image, ce n'est pas une opinion. Horace n'est pas le poëte du pouvoir

absolu. Après la guerre civile et la chute de la république dans le sang, il avait beau jeu pour immoler la liberté sur Fautel où il déifiait Auguste : il n'a point mis la main à ce sacrifice que viennent consommer d'ordinaire le lendemain des révolutions, dans la ferveur de leur repentir, les anciens amis de la liberté ; et de la même voix qui chante les louanges d'Auguste, il vante l'âme inflexible de Caton debout au milieu de l'univers subjugué. Il a cru que la liberté peut survivre à toutes les formes politiques ; il a mêlé ce qu'Auguste, avant Nerva, sut mêler dans le gouvernement, principatmti ac libertaumy et ce qui devint trop souvent incompatible sous ses successeurs : res olim dissociabiles. Il n*attaque pas l'autorité du sénat, il ne calomnie pas les dispositions du peuple, et ne cherche pas à exciter les jalousies ou les défiances de l'empereur.

C'est un beau rdle que celui de conciliateur : s'il n'est pas le plus brillant en ce monde, où l'on estime plus la gloire que la vertu, il est le plus honnête, mais aussi le plus difficile : car il place celle de nos vertus qui est la plus désarmée en face de passions encore frémissantes. Ce fut le rôle d'Horace. Sa philosophie l'y portait comme son caractère : l'épicuréisme s'éloigne également de tous les excès ; aussi Horace s'efibrce-t-il sans cesse de rallier au gouvernement d'Auguste et au séjour de Rome tous les mécontents. Le lieutenant d'Antoine, Munatius Plancus, serait bien fou de ne pas finir sa vie guerrière, la coupe à la main, sous les ombrages de Tibur ; qu'il se confie à Teucer, le fondateur d'une Salamine nouvelle :

Nil desperandum Teucro duce et auspice Teucro,

et Munatius passe à César, dit Velleius, transfugit ad Cxsarem. Licinius, un autre ami d'Antoine, revient d'Orient et trouve ses biens confisqués : Horace lui vante, non sans malice peut-être, les douceurs de la médiocrité, auream

mediocritatem. Licinius résiste : beau-frère de Mécène, il conspire avec Gépion, et son crime lui coûte la vie. Horace l'avait averti : feriunt summos fulmina niûntes. Dellius, l'ancien soldat de Gassius et Tami de Gléopatre, pourrait, s'il était sage, jouir avant sa mort de ces gazons, de

Ces bois dont le silence et Tombre sont à lui^

comme Ta dit M. de Lamartine dans un vers charmant, de ces ruisseaux murmurants, de ces couronnes de roses, de cette maison qu'attend l'impatience d'un héritier: car il faut mourir, et Dellius vivrait si bien sous la clémente autorité d'Auguste, si Dellius voulait oublier comme lui! Dellius oublia, vécut et retrouva le silence et l'ombre de ses bois. Un affranchi de Pompée, Grosphùs, riche et trembleur, a peur de tout, d^une guerre sociale, d'un pillage peut-être, car, même sous l'empire, les Romains se rappellent Spartacus et le craignent encore; il veut quitter Rome, partir avec sa fortune pour les pays lointains. Pourquoi partir? pour sauver un or inutile? On vit si bien de peu ! Pour fuir l'inquiétude ?

Scandit œratas vitiosa naves Cura, etc,

Grosphùs ne quittera pas Rome. Lisez les odes à Torquatus, à Postume, à Quintius, à Thaliarque, et l'Épode : A tnes atuis^eic, partout vous verrez Horace prêcher la confiance, le courage, l'égalité d'âme qui fait supporter les revers, et cette sagesse qui permet de goûter les bienfaits d'un ordre nouveau, tandis que la vieillesse ridée ne vient pas nous avertir encore de la mort prochaine, que les roses sont si belles, les vins si vieux, et qu'un dieu nous rend le bonheur. Ainsi la philosophie est de moitié dans la politique d'Horace: Épicure achève ce qu'Auguste commence.

L'épicuréisme n'est pourtant pas pour Horace la philo-

Sophie de rindifiTérence : on se tromperait si Ton voulait chercher dans Tégoïsme seul , lui donnfttron le nom par lequel on adoucit d'ordinaire le reproche, le nom d'égoïsme aimable, le secret de sa conduite. Sans doute il n*a pu s'oublier tout à fait lui-même dans ses actions ; mais enfin qui s'oublie ? U est certain qu'il a été intéressé au triomphe de l'ordre et de la paix par les douceurs de sa propre fortune. S'il eût perdu tous ses biens dans les guerres civiles, s'il n'eût trouvé pour les lui rendre ni protecteur ni ami, si ses vers ne lui eussent pas fait un nom, probablement il eût grossi le parti des mécontents ; mais qu'on montre donc un homme tellement détaché de lui-même, que dans ses opinions il ne puisse absolument rien entrer de sa situation personnelle, La nature humaine n'est pas ainsi faite, et il n'y a que les géomètres de la politique qui la considèrent comme une abstraction : ils croient opérer sur des idées, et ne se doutent pas qu'ils opèrent nécessairement sur des passions.

Horace a donc réglé sa conduite, non pas uniquement d'après ses intérêts personnels, mais d'après ses opinions, et, ce qui vaut mieux encore, d'après des opinions justes et généreuses : car tel est l'amour de la paix, quand un pays a souffert de l'anarchie et de la guerre civile. Qu'on lise, entre toutes les odes où éclate la passion d'Horace pour la paix, celle qu'il adresse & PoUion ; il est là tout entier : on y trouve le protégé reconnaissant d'Auguste, ingénieux à détourner sur la guerre elle-même le jugement sévère d'un historien qui menace de son arrêt les hommes qui l'ont laite; on y trouve l'homme habile qui, se rencontrant avec d'anciens adversaires sur le terrain commun de la paix publique, honore leur défaite et ménage leur orgueil; mais on y trouve aussi le bon citoyen à qui le souvenir de la patrie sanglante arrache un cri de douleur. Tel est Horace ; mais le monde est ainsi fait que, lorsqu'on voit un homme habile, on

se demande s*il est honnête. Aussi bien des soupçons ont offensé la mémoire du poëte: et cependant, pour qulTétudie, Horace n'a pas la servilité d'un écrivain mercenaire chargé d'être le héraut du pouvoir, mais la clairvoyante indépendance d'un esprit ouvert à toutes les idées élevées; quand il croit qu'une opinion est salutaire pour la société, il n'hésite pas à la défendre, même si c'est une opinion qu'il a combattue autrefois, et il s'expose sans frayeur au double reproche xle s'être fait apostat pour rester courtisan. Les esprits incorruptibles, qui traitent avec un suprême dédain des hommes prêts à se réconcilier avec une religion qu'ils ont attaquée autrefois, parce qu'ils croient à cette religion quelque vertu pour guérir une société malade, trouveront qu'Horace fut un flamine très-digne de mépris. Horace a tenu la conduite de ces hommes qui, en face de la situation morale de leur pays, demandent du secours aux idées mêmes qu'ils ont combattues, au lieu de persévérer dans une rancune héroïque qui pourrait perdre leur pays, mais qui préserverait leur renommée. Horace avait négligé Jupiter, nous avons sa confession : Pam^deorum cultor tl infrequms. C'était la légèreté du jeune honame, c'était l'incrédulité moqueuse de l'épicurien. Qu'arrive-t-ilî Horace ne se borne pas au repentir; il prêche le respect des dieux, de leurs temples et de leurs autels; il montre les nations impies expirant dans le malheur, tandis que les peuples fidèles deviennent par la faveur des dieux les conquérants du monde (III, VI). L'impiété, c'est l'épée de Damoclès, qui, suspendue sur nos têtes, éloigne de nous la joie et le sommeil (IH, i). Aussi l'empereur, qui est aussi le grand pontife, récompense les sentiments religieux d'Horace en le choisissant pour composer le Chant séculaire. C'est lui qui, par la bouche des vierges choisies et des chastes enfants, appellera les bienfaits des dieux sur la ville aux sept collines; c'est lui qui dira d'une voix attendrie à Diane et à Phébus : « Donnez

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à la jeunesse un cœur pur, donnez & la vieillesse un doux repos, donnez & la race de Romulus la gloire et Téternité. » Gomment expliquer le scandale de cette conversion? Dira-t'-on que les dieux ont fait tout exprès un miracle? Je sais que Jupiter a tonné par un ciel serein ; un arbre est tombé et n'a point écrasé le poète qui passait; un loup a fui devant lui, tandis qu'il se promenait en rêvant. Mais ces prodiges sont-ils suffisants? Le P. Sanadon remarque, à propos d'une ode consacrée tout entière à la piété, qu'Horace avait alors cinquante-cinq ans : c'est une manière de rappeler qu'à un certain &ge on se fait ermite. Mais pourquoi ne pas songer simplement qu'Horace ne fut jamais un impie? Il n*a jamais dit avec Lucrèce : « La race des dieux, séparée de la terre, n'a pas besoin de nous, nihil indUja nostri; » il a gardé, au contraire, dans le fond du cœur la confiance poétique que les dieux veillent sur lui ; jamais il n'est tombé dans le scepticisme réfléchi qui entraîne la négation de toute croyance et qui fait rompre avec le ciel. l\ a été railleur et religieux tout ensemble, comme Aristophane et tant d'autres. Mais la raison mûrit, la réflexion vient, et quand on a le malheur d'assister aux grandes secousses du monde, quand on a vu ce long ébranlement des idées morales qui suit les révolutions dans la conscience des peuples, on se prend & respecter davantage, fût-on déiste et même épicurien, tout ce qui peut être pour une nation l'aliment d'une foi sérieuse, et réprimer l'anarchie des opinions. Éclairé par la conduite d'Auguste, qui avait si bien compris la puissance morale d'une religion, Horace finit par dire des Romains ce qu'avait écrit Polybe (VI, lvi) : « Ce qui fait la supériorité des Romains, c'est l'opinion qu'ils ont des dieux , » et par confondre la piété de Rome avec sa grandeur. Il sert ainsi les desseins de l'empereur, parce qu'ils sont conformes aux intérêts de Rome ; c'est un homme sage que l'expérience des temps malheureux a instruit, c'est un

ami de son pays qui travaille à lui rendre les principes qu*il a perdus. Pourquoi le croire servile et hypocrite plutâtque sincère et intelligent ? Chose étrange ! les hommes qui crient si fort contre Tapostasie, crient sans doute au nom de la vertu. Or, peut-on faire si peu d'honneur à la vertu que de la nier toujours, et de supposer le mal, quand on peut croire au bien ? On a dit d*Horace qu'il avait été lui aussi un instrument de règne, instrumentum regni; j'accepte le root comme un éloge : il a été l'ouvrier d*un des plus grands hommes de l'histoire, il a son humble part dans une œuvre immortelle.

S'il est vrai que tout se tient dans l'homme, la conduite d'Horace est l'éloge de sa philosophie. Sa philosophie est suspecte cependant : le nom d'épicurien est à peu près de* venu synonyme de voluptueux et d'égoïste. Aujourd'hui surtout nous avons peu de bienveillance pour les hommes qui vivent couronnés de fleurs, et le siècle goûte médiocrement les douceurs impertinentes du système de l'oisiveté. Au xvni* siècle, les honnêtes gens, comme on disait, gAtés par la fortune et par la paix publique, pouvaient, en relisant le Mondairiy se pénétrer avec délices de cette morale épicurienne, science élégante du bonheur, qui n'exigeait qu'un peu de richesse et beaucoup d'esprit. Mais quand la société a souffert et qu*elle soufiTre encore, l'épicuréisme est mesquin comme l'égoïsme et niais comme un non*<Bens : on ne se couche pas au bord des ruisseaux ou sous l'ombre des arbres pour chanter ou dormir, quand la terre tremble. L'épicuréisme a cessé d'être une manière honnête de vivre, le jour où Condorcet, s'empoisonnant, fit ses adieux aa petit volume d'Horace qu'il portait toujours avec lui. Il y a encore des épicuriens, je le sais, parce qu'il y a des hommes à qui les incertitudes de l'avenir paraissent d'excellentes raisons pour jouir de la vie. Ne comptant guère sur le lendemain, ils profitent du jour; parles calamités publi-

qties, ils se démontrent la nécessité d*ôtre heureux; ils cherchent le plaisir avec conviction, et se croient des sages, parce qu'ils sont égoïstes à propos. Si c'est là la sagesse, c'est la sagesse païenne tout au plus. Le christianisme aussi proclame la fragilité des biens de ce monde; mais, au lieu d*en conclure le plaisir à outrance, il en conclut le détachement absolu. Les épicuriens de notre temps sont des contemporains de Lucrèce : ils se sont endormis à quelque souper de Catulle, et ils se réveillent aujourd'hui la même coupe à la main , mais avec leur cœur éteint, leur philosophie ridée et leurs roses flétries.

Que le dédain qu'ils inspirent ne nous rende pas trop sévères pour Horace : vivant sous Auguste, il avait le droit d'être ce qu'il fut. On comprend d'ailleurs qu'avec le goût de modération qui fait le fond de son caractère, il ait, parmi les philosophies de son temps, choisi celle qui ressemblait le moins & un excès. Le stoïcisme exagérait le devoir, le platonisme la spéculation ; l'épicuréisme bien compris, sans le scepticisme absolu de Lucrèce et la mollesse d'Âristippe, faisait au corps et à l'esprit leur part, non toutefois sans une complaisance peu déguisée pour le premier. Le stoïcisme disait: «Abstiens-toi;» le platonisme : «Contemple;» l'épicuréisme: « Jouis.» De ces trois doctrines qui décomposaient l'homme, et dont aucune ne Tembrassait tout entier, la moins exclusive, la moins excessive surtout, c'était celle d'Ëpicure. Elle ne méconnaissait pas le devoir, puisqu'elle proclamait que, si le bonheur est la fin de l'homme, le bonheur ne peut être que dans la vertu : c'était la doctrine du plaisir tempérée par une définition. Le bonheur était le but; la vertu, le moyen. La vertu se trouvait abaissée sans doute, mais encore vaut-il mieux pour elle jouer le second rôle que de n'en point avoir. Il est vrai qu'on oubliait volontiers le moyen pour ne songer qu'à la lin. C'était làTinconvénient de la philosophie du bonheur : on n'accepte

d'elle que le but qu'elle indique, on se réserve de choisir le chemin. Horace prit le bon, celui du mattre, la modération en toutes choses. Ce qui Tencourageait d'ailleurs à suivre cette route aplanie et charmante, c'étaient les ridicules des philosophes du devoir qu'il rencontrait sur sa route, marchant au but de la vie, l'œil farouche, la barbe hérissée, la besace à la main , et sur l'épaule le manteau troué d'Àntisthène (Sat. I, m). Le stoïcisme, a dit Montesquieu dans une page admirable de Y Esprit des lois, n'outrait que les choses dans lesquelles il y a de la grandeur; cela est vrai. Mais cette frontière presque invisible qui sépare le sublime du ridicule, le stoïcisme la franchissait souvent. Horace l'admirait sincèrement, quand il restait en deçà; il le raillait sans pitié, quand il s'élançait au delà ; et, en général, il se défiait d'une doctrine qui donne à l'homme plus d'ambition qu'il n'a de force. S'il n'a pas écrit la fable de la Grenouille qui crève pour avoir voulu trop s'enfler, il a raconté la Souris naissant de la montagne; il a recommandé, au nom d'Icare, de ne pas tomber du ciel.

L'excès des sévérités ne luLplaisait pas plus, du reste, que l'excès des prétentions. Horace ne peut comprendre qu'il n'y ait pas de milieu entre le vice et la vertu, que toutes les fautes soient égales, que tous les plaisirs soient coupables, et que l'idéal de la vie morale soit l'absence de toute passion, même des bonnes, comme l'idéal de la vie physique, le régime du pain et de l'eau. La Fontaine a dît du philosophe Scythe qui faisait mourir son arbre en coupant indistinctement toutes les branches :

Ce Scythe exprime bien Un indiscret stoïcien.

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais, Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame :

ÉTUDES IJTTÉRAIRES ET MORAI^S. 257

Us ôtent à nos cœurs le principal ressort;

Us font cesser de vivre avant que Ton soit mort.

Horace ne disait pas autre chose aux Scythes de Rome, ces ombres de vivants, et se contentait d'émonder de son arbre les branches mauvaises ou parasites, aûn qu'au lieu de mourir il fleurttr II cultivait soigneusement les afTeclions que les stoïciens purs étouffaient, et s'abandonnait, comme à des sentiments naturels, à celles que les plus sages d'entre eux prescrivaient comme des devoirs. Car, il faut le remarquer, les vertus stoïciennes sont plutôt des conceptions de l'esprit que des penchants du cœur ; Sénèque arrive à la charité par la conception de l'égalité, Horace y arrive par l'humanité naturelle. Horace, comme Sénëque, attaque les riches de son temps, toujours avides de s'étendre et comblant la mer elle-même pour y bâtir leurs palais. Pendant que le riche envahit jusqu'aux ondes, le pauvre fuit de sa cabane avec ses dieux pénates dans son sein, traînant après lui sa femme et ses enfants demi-nus :

Pellitur patemos

In sinu ferens deos

Et uxor et vir sordidosque natos. {Od, II , xvni.)

C'est par ces images éloquentes qu'Horace plaide la cause étemelle du pauvre auprès du riche : c'est un cri de pitié qui s*échappe de son cœur, ce n'est point un raisonnement de son esprit.

Ce qu'Horace poursuit dans le stoïcisme, ce sont les violences qu'il fait à la nature; ce qu'il recherche dans Tépicuréisme, ce sont ses conformités avec elle : vivcre natuvx convenienter. Quand Épicure s'en écarte, il abandonne Épicure et se proclame indépendant :

Nullius addictus jurare in verba magistri.

J'ai dit qu'en religion il repousse l'athéisme; en morale, II 17

il substitue à Tégoïsme et à riadifférence habituelle des épicuriens une sociabilité aimable, une bienveillance sans banalité, car elle sait choisir, et par conséquent préférer; une tolérance commode pour les indifférents, un dévouement à répreuve pour ses amis, enfin toutes les qualités d'un Philinte qui a du cœur, le Philinte de Molière sans Tépilogue de Fabre d*ÉgIantine. En politique, les épicuriens sont à peine des citoyens ; ils ne s'occupent pas des affaires publiques ; ils n'ont pas de patrie; la patrie, c'est où ils vivent bien : Horace aime à chanter la gloire de Rome, et la sert comme il peut. En un mot, sauf quelques faiblesses où il retombe quelquefois,

Nunc in Aristippi furtim prœcepta relabor,

il ne prend de l'éplcuréisme que son précepte le plus général et le plus élevé, la conciliation du plaisir avec la vertu dans l'intérêt du bonheur, et il rejette le reste, incrédulité ou ataraxie. C'est ainsi qu'il corrige l'hyperbole des doctrines en écoutant les instincts naturels, et qu'en lui l'homme tempère le philosophe : c'est ce qui fait sa force, c'est là le bienfait que lui accordent les dieux :

Vis consili expers mole mit sua ;

Yim temperatam Di quoque provehnnt

In majus (Orf. m, iv.)

Nous avons vu Horace sensible aux misères du pauvre : on a voulu aussi le trouver rêveur, et sans doute il rêvait quand il se glissait en silence sous les ombrages : Aut inter silvas tacitum reptare salubres,

il rêvait aux grandes questions que l'esprit humain peut se poser, surtout à celles qui offrent l'attrait du mystère, comme La Fontaine à l'&me des bêtes et à l'influence des astres :

Stellœ sponte sua jussœne vagentur et errent.

{Epp. I, XI.)

De la rêverie à la mélancolie il n*y a pas loin ; et par un tra- ?eni d'esprit, trop commun dans notre époque féconde en paradoxes, qui s*évertue à retrouver le christianisme partout avant Jésus-Christ, on a voulu qu'Horace fût mélancolique, afin de présenter un nouveau symptôme de ce christianisme anticipé, et celui de tous qui, depuis Chateaubriand , passe pour le plus significatif. Nous avons quelque répugnance à réfuter un tel paradoxe; expliquons-nous cependant. L'épicuréisme et le christianisme s'accordent pour faire ressortir l'extrême fragilité des biens de ce monde et de la vie : nous en conviendrons volontiers; mais l'un conclut qu'il faut s'en détacher, l'autre qu'il en faut jouir; le dernier mot de l'un est le bonheur en Dieu, celui de l'autre est le bonheur dans le plaisir. Horace a des strophes chrétiennes, je le veux bien, sur la jeunesse qui passe comme la rose ou l'herbe des champs, sur la beauté éphémère, sur les vicissitudes de la vie ; seulement, au bout de ces strophes édifiantes, revient l'éternel refrain : Carpe diem; l'on se retrouve en face d'Épicure, et d'un Êpicure fort peu mélancolique. Ce n'est pas que les poètes épicuriens n'aient leur tristesse; on trouve souvent chez eux l'amertume au sein des plaisirs :

Surgit aoiari aliquid medio de fonte leporum.

Cela est naturel ; ils arrivent à la tristesse par la satiété ; c'est par ce côté que l'épicuréisme tient au christianisme, c'est en ce sens seulement que Catulle et Tibulle sont les prédécesseurs des poètes chrétiens. Quand l'âme humaine a épuisé toutes les voluptés et qu'elle se sent encore vide, elle se tourne vers les seules pensées qui la puissent remplir. Cette révolution insensible qui la conduit des bras d'Épicure aux pieds du Christ est un des phénomènes les plus intéressants que présente l'histoire morale de l'humanité. L'étonnement de ne pas trouver le repos dans le

260 étudp:s littéraires et morales.

plaisir, le mécontentement de la déception, puis le dégoût, puis les vagues désirs, puis cette inquiète recherche d'un aliment plus salutaire et plus nourrissant, forment un des tableaux les plus saisissants, qui expliquent le mieux dans les individus les fréquentes conversions des hommes blasés, dans rhistoire du monde la chute du paganisme et l'irrésistible progrès de la religion chrétienne.

Horace n'a ni dégoût des plaisirs ni frayeur de la mort. Il n'est rassasié de rien, parce qu'il n'abuse de rien ; quant à la mort, il ne la craint ni ne la brave : il se moque des fanfaronnades stoïciennes ; il ne croit pas qu'on puisse approcher de la mort avec indifférence, et il sait bien que le fond de la constance des philosophes, c'est la sage idée qu'il faut aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empêcher d'aller. Le soleil ni la mort ne sauraient se regarder lixement, dit La Rochefoucauld.

Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort !

s'écriait-il volontiers comme la Jeune Captive; il n'ajoute pas : « Moi, je pleure et j'espère; » mais : «Je me résigne, et, en attendant, je jouis; » s'il y a quelque légère tristesse dans la première pensée, elle s'efface dans la seconde : le secret d'Horace est dans ces vers d'une pièce charmante de Ronsard :

Incontinent tu mourras ; Lors tu te repentiras De m'avoir été farouche.

Voilà le langage qu'Horace tient à la jeunesse, au plaisir, à toutes les belles choses de la vie. Il lait servir au bonheur ce qui pour d'autres le détruit : et de même que dans ses actions, ainsi dans ses pensées, dans ses vœux, dans ses rêves, il s'arrête toujours là où la modération cesse, où la sérénité de l'esprit s'altère, où la tristesse commence. Qu'on lise la sixième satire du second livre : il a son champ, son jardin, son ruisseau d'eau vive et son bouquet des

bois; à quoi songe-t-il? à remercier les dieux et à se moquer de son prochain qui ne sait pas comme lui se contenter de peu et dire : nil amplius oro. Se sentir et s'avouer heureuXy railler doucement ceux qui ne savent pas Tétre, voilà le fond des pensées d'Horace, quand il rêve dans son jardin. André Ghénier, lui aussi, écrit son Hoc erat in votis :

Quand pouirai-je habiter un champ qui soit à moi ; Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poëte, Gk>ûter le doux oubli d'une vie inquiète!... Oh ! oui, je veux un jour, en des bords retirés, Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un- humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive, Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux....

Voilà le modus agri^ le paulum s^ilvx^ \ejufjis aqux fons : c'est de là que part Ghénier; où arrive-t-il?

Douce mélancolie 1 aimable mensongère.

Des antres, des forêts déesse tutélaire,

Qui vient d'ime insensible et charmante langueur

Saisir l'homme des champs et pénétrer son cœur.

Quand, sorti vers le soir des grpttes reculées,

Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,

Et voit des derniers feux le ciel se colorer.

Et sur les monts lointains un beau jour expirer !

Dans sa volupté sage et pensive et muette.

Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête.

Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur

Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur,

Se peindre les coteaux, les toits et le feuillage....

Qui va s'asseoir ainsi au déclin du jour sur le penchant de la montagne pour voir le soleil se coucher dans la plaine

Dont le tableau changeant se déroule à ses pieds ? Qui décrit avec une simplicité si pénétrante le charme du

ses ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.

soir? Qui surprend une ressemblance entre le calme du fleuve et la paix de l'âme? Qui cherche ainsi les secrètes harmonies de la nature et de l'homme? Ce n'est pas Horace, c'est plutôt M. de Lamartine. Ghénier, parti du hoc erat in votis, aboutit à la première Méditation. Voilà la rêverie véritable, voilà la mélancolie.

N'allons donc pas, par une prédilection toute moderne pour certains penchants plus secrets et plus poétiques de l'âme, chercher dans un poète ancien ce qui ne s'y trouve pas, ce qui ne saurait s'accorder ni avec son caractère ni avec ses idées. Horace a tftché, comme tous les sages, de simplifier sa vie; ne la compliquons pas de sentiments empruntés surtout aux habitudes de notre temps si ami des rêveurs. Dût-il nous paraître moins poète, laissons-lui sa gaieté. S'il a vécu le sourire sur les lèvres, c'est qu'il a évité tout ce qui dérange l'équilibre de l'âme; c'est qu'il a fui l'absolu, et qu'il n'a été excessif ni dans ses idées ni dans ses penchants.

Horace doit sans doute à la supériorité de son génie le rang qu'il occupe parmi les poètes lyriques ; mais, quand on analyse le mérite de ses œuvres, il faut tenir compte des avantages qui les lui ont rendues plus faciles. Le premier, le plus important de tous pour un poète, c'est l'instrument même de la pensée, c'est la langue, plus ou moins riche, plus ou moins flexible, dans laquelle il écrit. Qu'il me soit permis de transcrire ici un excellent jugement de M. Walckenaër, où sont indiqués avec précision les privilèges lyriques de la poésie latine :

•« La poésie est un art qui se propose de satisfaire le plus complètement aux besoins moraux et intellectuels de l'homme. C'est l'art du langage poussé au plus haut degré de perfection; c'est la parole humaine investie de tout son prestige et armée de toute sa puissance ; par elle , l'imagination féconde la pensée, fait revivre le sentiment,

donne des sensations à l'âme et à Tesprit dMneffables jouissances.

c Le sens de l'ouie et celui de la vue sont les agents principaux par lesquels le monde extérieur agit sur Thomme. G*est donc par l'harmonie des sons, la beauté et vivacité des images, que le langage peut prétendre à maîtriser Tintelligence et le cœur. Plus le poète trouve dans sa langue de moyens d'harmonie, plus les temps où il a vécu lui suggèrent d'images fortes, grandes et variées, plus il est placé dans des circonstances favorables au développement du talent poétique.

« Les langues anciennes présentaient des moyens d'harmonie que n'ont pas les langues modernes, que n*a pas surtout la langue française. Dans la langue latine, les mots fortement accentués se composent de syllabes longues et brèves, dont la prosodie, parfaitement distincte dans la manière de les prononcer, ne peut échapper à Toreille la moins exercée et la moins sensible. Par la réunion ou le mélange de ces syllabes longues et brèves, on forme un rhythme ou une cadence marquant, comme dans la musique, un même intervalle de temps ; Tordre des rhythmes constitue le mètre ou pied, et le nombre de ces pieds ou mètres les différentes sortes de vers. Horace a, dans ses odes, employé jusqu'à vingt-deux sortes de vers. Qu'on juge d'après cela que de moyens de varier l'harmonie fournissait au poète cette belle langue latine.

c II n'en est pas de même pour les poètes modernes, et particulièrement pour les poètes français. Notre langue n'a point dans ses mots une prosodie assez marquée, pour qu'on puisse établir le mètre ou le pied, élément primitif du vers, d'après l'intervalle du temps produit par le mélange ou la réunion des syllabes brèves ou longues. Les pieds ou mètres se mesurent donc par le nombre des syllabes, et non par le temps qu'on met à les prononcer.

264 ÉTUDES UTTÉRAIHES ET MORAIJIS.

Aussi notre poésie n*étant point rhythmique, mais seulement métrique, n'a d'autre moyen de varier l'harmonie que le mouvement de la phrase ou de la période poétique, qui ne manquait pas non plus aux anciens. Pour suppléer au rhythme des anciens, on a introduit dans les vers modernes la césure et la rime. Sans la césure ou la rime, nous n'aurions que des vers plus ou moins longs, mais toujours une même espèce de vers; c'est le retour plus ou moins prompt de .la césure et de la rime qui, formant à l'oreille des cadences obligées, constitue réellement nos différentes espèces de vers. On voit donc par là que la rime est aussi essentielle à notre versification moderne qu'elle eût été inutile et même nuisible à la versification des anciens. Hais ce moyen de varier l'harmonie introduit le retour trop fréquent des mêmes sons et fatigue l'oreille; il ne produit que quatre ou cinq sortes de vers, ce qui est loin du nombre de vingt-deux qu'Horace, ainsi que je l'ai dit, a employé dans sa poésie lyrique. Ajoutez à cela que chez les Latins chacun des mots devait être prononcé avec emphase, et de manière à bien marquer les longues et les brèves, et l'ordre des rhythmes ou les mètres. La déclamation était donc une espèce de chant, une musique imitative, qui charmait l'oreille en même temps qu'elle frappait l'imagination.

« De tous les genres de poésie, celui qui exige une plus grande variété de rhythmes et de mètres, une harmonie plus complète et plus savante, c'est l'ode, ou plutôt la poésie lyrique; car les divers emplois et les différents modes de ce genre de poésie ont fait donner aux différentes pièces dont il se compose les noms de psaumes, d'hymnes, de cantates, d'odes, de chansons, compositions que les Latins désignaient toutes par le mot général de carmen, c'est-à-dire des vers destinés à être chantés, carmina ad lyram. Dans ce seul genre de poésie, le poète a droit de dire avec vérité : « Je chante, » parce qu'en effet les pre-

miers poètes chantaient et s'accompagnaient de la lyre. On voit donc que dans la différence de la langue on trouve une explication toute naturelle de la supériorité d*Horace sur tous les poètes lyriques des temps modernes ^ >

Hais une langue riche, souple, des rhythmes, des mètres nombreux ne sufiisent pas. Il faut au poète un fond d'idées et de sentiments sans lesquels cette langue resterait oisive, comme une lyre sans mélodie. Et comme cette langue lyrique est la plus éclatante et la plus harmonieuse de toutes , c'est au service des plus vifs sentiments et des plus brillantes pensées qu'il faut la consacrer. Ce qui* nous scandalise dans les lyriques modernes , c'est la mésalliance d'une langue faite pour exprimer les grandes choses avec la vulgarité des idées. Un autre avantage d'Horace , un vrai bonheur littéraire , c'est d'avoir vécu dans des temps malheureux. L'agitation politique, les révolutions , les guerres civiles, les grandes catastrophes, les calamités sociales conviennent à la poésie lyrique, parce qu'elles produi^nt les sentiments profonds, l'exaltation de l'esprit, les émotions violentes , les grands vices et quelquefois les grandes vertus, enfin parce qu'elles ouvrent à l'âme humaine une veine d'énergie pour le mal comme pour le bien, et ne la laissent point s'attiédir dans une tranquillité plus morale sans doute, mais moins poétique. Ce que Hessala, dans \e Dialogue des orateurs ^ dit de l'éloquence , est vrai de la poésie lyrique : elle est comme le feu qui a besoin d'aliments, que le mouvement allume, et qui brille en embrasant. Il est triste sans doute, comme le remarque La Harpe, d'être obligé d'avouer que ce qui favorise le plus la poésie et l'éloquence, c'est ce qui trouble le plus un Ëtat ; mais enfin c'est une vérité. Telle est la nature des choses humaines. D'ailleurs, l'éloquence et la

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