ESSAI HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR LA COMÉDIE DE MÉNANDRE
par M. Ch. Benoît.
Je suppose qu'un nouveau déluge de barbares envahisse un jour TEurope civilisée, comme autrefois le monde romain et le monde grec, et que, dans la ruine de tous les établissements littéraires et des plus beaux monuments de l'art et de la pensée, Molière ait disparu pour jamais; si, le torrent une fois écoulé, l'esprit humain se mettait à recueillir lentement les débris de son naufrage; si une compagnie lettrée, rejeton lointain des Académies du xix« siècle, conviait les jeunes savants des Ages futurs à rechercher dans les témoignages de l'histoire, dans les travaux de l'érudition, dans les imitations éparses des littératures étrangères tous les indices qui permettraient de mesurer le génie de Molière et de reconstruire en partie ses ouvrages , cette compagnie aurait bien mérité des lettres et de l'humanité, et serait digne que les plus studieux et le* plus savants répondissent à son appel. L'Académie française a fait, il y a deux ans, pour Ménandre ce que, nou^ l'espérons, nulle Académie n'aura besoin de faire jamais pour l'auteur du Misanthrope. Depuis le xm* siècle, Ménandre a disparu. L'Académie française a proposé un d^ ses prix annuels aux écrivains qui , par l'effort de leursagacité littéraire, nous restitueraient ce qu'on peut nou^ rendre sans témérité d'un poëte anéanti, et qui, pour
rendre la belle image de M. Villemain, rétabliraient quelues fragments de la statue avec la poussière du marbre risé. Des esprits distingués se sont mis à TœuYre, et les 5UX ouvrages dont je parle aujourd'hui se sont partagé le rix du concours.
Des deux écrivains couronnés, Tun est un professeur, «prit élégant et orné, accoutumé par l'enseignement aux rtes études , et familiarisé par un assez long séjour à thènes avec la langue et la littérature grecques ; il a di* lement représenté dans ce concours l'Université frandse, qui chaque année, par ses travaux divers, préve une si large part des récompenses de Tlnstitut. autre concurrent est un jeune homme qui porte un nom lustre, M. Guillaume Guizot, si jeune encore, que sa coumue académique, obtenue avant l'âge de la majorité, Ta acé parmi cette élite réservée à qui la France ne demande 18 l'impôt du sang, parce qu'elle attend d'elle les serces encore plus précieux de l'esprit. M. Guillaume Guizot donné un exemple digne de louange. Il pouvait, comme ni d'autres , regarder son nom comme une garantie de iccès sans travail et pour ainsi dire de droit divin ; il a -éféré n'y voir qu'une obligation, et a tenté vaillamment ajouter une fortune personnelle au patrimoine de céléîté qu'il tient de sa naissance. Aussi, et c'était justice, ail trouvé l'opinion, attentive et favorable à l'effort d'un une homme qui ne veut pas se reposer du soin de ivenir sur la dignité de son nom. Trop distingué pour être pas modeste et pour débuter dans la littérature par 1 de ces faux coups d'éclat qui perdent tant d'adolescents, a placé l'essai de sa jeunesse sous la protection d'un icien; il s'est fait le commentateur d'un vieux poëte, et, imme inspiré par une affinité de famille , il a consacré m premier ouvrage à la gloire d'un grand génie dramalue, imitant ainsi , au service et au proCt de l'antiquité,
l'exemple que lui avait donné son père dans cette Histoire des Poètes français du xvn* siècle, brillant début d'une carrière que tant de belles œuvres devaient remplir.
Le secrétaire perpétuel de F Académie française, dans son rapport sur les Mémoires des deux concurrents, s'exprimait en ces termes : « Les deux auteurs savent beaucoup. A première vue, le savoir de l'un doit être de date plus ancienne que celui de l'autre, car ce savoir est plus concis et plus discret. Mais là où le plaisir d'avoir appris est encore tout npuveau, l'exposition paraît plus animée; le langage didactique même prend une émotion, et, jusque dans ces détails de critique savante, on sent une joie de cri- "tique satisfaite qui se communique au lecteur. » Ce jugement conserve toute vérité, même aujourd'hui que les deux auteurs ont revu et complété leurs Mémoires pour les rendre plus dignes de l'Académie et du public. Les deux écrivains ont plusieurs mérites communs : la connaissance familière et le vif amour de l'antiquité grecque, le goût des recherches érudites, la justesse du jugement Tous deux ont embrassé dans toute son étendue un sujet qui, en apparence borné à une époque de la comédie grecque et aux œuvres du poète, touchait réellement à l'histoire des institutions et des mœurs d'Athènes, à celle de la philosophie et de l'art. Dans ces commentaires difQciles sur des textes mutilés, dans cette restitution conjecturale d'un grand écrivain qu'on ne peut séparer de son temps et dont il faut deviner le génie à travers les témoignages des anciens et des imitations latines , M. Benoit a porté peut-être un ordre plus méthodique, une réserve plus prudente, une érudition plus sobre et plus contenue. Il a insisté avec plaisir et avec succès sur la partie philosophique et morale de son sujet, et, en étudiant les mœurs et les caractères des personnages de Ménandre, il a consacré à la peinture d'Athènes incrédule et voluptueuse des pages intéressantes où il parle du
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scepticisme épicurien avec une sévérité chrétienne , de la condition des femmes grecques avec une pitié communicative, de l'amour avec sensibilité. J'aurais presque regretté, je l'avoue, de trouver dans M. Guizot cette mesure, cette régularité de composition, cette tempérance de goût, qui sont les qualités d'un âge plus mûr. Je n'approuve pas entièrement, mais j'aime cette liberté de regard qu'il porte dans toutes les questions, même quand il se laisse entratner sans nécessité d'une branche de l'art à une autre , de la poésie à l'éloquence et de l'éloquence à la musique. J'aime que, sous prétexte de nous faire mieux connaître son cher poète, il commente avec une illusion chaleureuse ces longues lettres de Glycère et de Ménandre, lettres fictives, ouvrage ingénieux et froid d'un rhéteur, comme les héroïdes d'Ovide, de Gilbert et de Colardeau. J'aime que, dans la vivacité impétueuse de ses souvenirs, il rapproche Ménandre ici de M. de Guibert, là du chevalier Desgrieux, et Glycère de Mlle de Lespinasse et de Manon Lescaut; j'aime enfin qu'il me cite les Arabes et les Syriens, Ilrosvitha, Grévin, Baïf, du Bellay, Vauquelin de La Presnaye, Collin d'Harleville, au risque de s'écarter un peu de Ménandre et d'Athènes. Certainement une critique méticuleuse, qui dans les défauts présents ne chercherait pas les qualités à venir, reprocherait à M. G. Guizot de recueillir tout ce qu'il trouve et de raconter tout ce qu'il sait. Pour me contenter d'un exemple, M. G. Guizot rapporte, d'après Athénée, une anecdote sur Ménandre. «Un jour Ménandre, souffrant d'humeur chagrine, entrait chez Glycère; elle lui présenta du lait qu'elle lui conseillait de boire. « Je n'en « veux pas, répondit-il , à cause de cette peau ridée qui se « forme sur le lait bouilli.— Souffle, lui dit Glycère, et prends cle dessous.» Rien de plus. Où donc est l'anecdote? où sont l'action saillante et le mot spirituel? >• Je suis de l'avis de M. G. Guizot. Nulle part. L'anecdote du lait bouilli res-
semble, à s'y méprendre, à celle des asperges racontée par d'Anthouard dans Paul-Louis Courrier. Mais voilà que M. G. Guizol commence, avec beaucoup d'esprit d'ailleurs, un petit plaidoyer en faveur des anecdotes insignifiantes, plus vraies, selon lui , que les anecdotes significatives; le voilà qui s'éprend de ce lait bouilli, qui lui semble d'un exquis naturel, et de cette scène d'intérieur qu'il appelle un tableau flamand digne du pinceau de Téniers; après quoi il cite Mlle de Lespinasse et Mme de Sévigné, sans compter un petit hommage qu'il adresse en passant à M. Cuvillier- Fleury, à propos de la Dame aux Camélias. M. G. Guizot procède un peu à la façon de M, Walckenaër, qui enlaçait Horace et Mme de Sévigné dans les liens de son érudition. Seulement M. G. Guizot a sur M. Walckenaër l'avantage de la jeunesse, et son érudition est vive, passionnée, charmante; les liens dont il enveloppe Ménandre sont des guirlandes, tçlles que souvent les tressent de jeunes mains prodigues, habituées à semer les fleurs. M. G. Guizot a mis dans ce livre tout son esprit, toute son imagination, toute sa science ; son esprit prodigue les vues justes et fines et les rapprochements imprévus ; son imagination colore le style de nuances variées et hardies ; son érudition fortiGe la plupart de ses jugements par des arguments solides , et enrichit presque toutes les pages de notes empressées, mais bienvenues. C'est un défaut sans doute que ce luxe de recherches, d'idées , d'images et de souvenirs. Mais dans ce défaut que d'espérances! quelques années encore, et M. G. Guizot aura sans peine ajouté aux dons heureux d'une riche nature les qualités tardives qu'amène le temps ; et alors quels bons livres nous lui devrons peut-être, puisque dès son premier ouvrage il a su écrire un si grand nombre de pages irréprochables, et que là même où il n'a pu échapper à d'inévitables imperfections, il y a , dans cette verve d'esprit et de savoir qui déborde avec délices,
toutes les promesses (Je la force, de la richesse et de la santé !
M. G. Guizot trouverait d'ailleurs, s'il en était besoin, l'excuse naturelle de son entraînement dans la nature de son sujet. Plus était grande la part livrée aux conjectures danâ l'appréciation de Aiénandre, plus il était difGcile de 86 maintenir dans la juste mesure ; on n'est jamais plus tenté d'accumuler les preuves que lorsqu'une thèse est impossible à prouver. Je crois volontiers que Ménandre avait toutes les perfections proclamées par ses deux panégyristes. L'antiquité l'admirait et l'imitait à l'envi; les Pères de l'Eglise eux-mêmes le lisaient et le citaient dans leurs écrits, comme pour donner d'avance une leçon de tolérance aux croisés ou aux prélats grecs du xiii* siècle qui l'ont condamné à mort; sa gloire a eu cette heureuse fortune de s'accroître par la destruction même de ses écrits. Jamais Ménandre n'a eu un plus grand nom dans le monde que de nos jours, où son œuvre est à peu près inconnu. Je ne puis m'empêcher de penser, avec de trèsbons esprits S que cette catastrophe d'un beau génie dépouillé de ses titres a ému le monde moderne d'une pitié favorable à l'admiration. Ménandre, avec ses fragments de scène, ses débris d'intrigue, ses parcelles de caractères, ses lambeaux de poésie, nous apparaît de loin comme un de ces beaux temples de la Grèce dont il ne reste que des marbres gisant dans la poussière et des bas-reliefs brisés. En face du monument ravagé par le temps et la barbarie, notre imagination rassemble et rapproche ces pierres désunies, les redresse en colonnes, les façonne en statues, et bientôt le temple est debout tout entier, éclairé par la riante lumière du ciel , et plus magnifique peut-être que dans les beaux jours de sa gloire, car nous l'avons refait
1. Voir, dans la l?f rur de VTnstruction publique (:\ octobre 1854), un excellent article de M. J. Girard.
tel .que nous le rêvons. Je ne veux pas insinuer que MM. Benoît etG.Guizot nous ont rendu un Ménandre idéal, supérieur à celui que nous avons perdu. Ce serait porter un jugement téméraire, puisque nous ne pouvons avec précision mesurer aujourd'hui le génie de Ménandre. Ce que je voudrais indiquer, c'est la tentation naturelle qu'on éprouve dans un tel sujet de pousser l'hypothèse au delà de la limite permise : tout conspire en faveur de Ménandre; l'admiration des anciens pour lui, la poésie des belles ruines, l'attendrissement involontaire qui s'attache aux infortunes des chefs-d'œuvre, la grâce et la beauté de ces débris éloquents parvenus dans nos mains, tout nous entraîne à mettre sous son nom , comme des qualités réelles découvertes en lui, ce qui n'est qu'un rêve abstrait de perfection dramatique conçu par notre imagination.
Aussi de quelle prudence, de quelle force d'esprit ne faut-il pas s'armer pour rester l'historien et pour ne pas devenir le^ poëte de Ménandre? M. G. Guizot a placé à la tête de son livre un portrait en pied de Ménandre d'après une statue du Vatican , qu'il décrit ainsi : « Sa tête est un peu penchée et tournée à demi vers la gauche; ni les rides de la vieillesse, ni les angoisses de la douleur ne l'ont contractée ou flétrie; mais l'habitude de la réflexion a imprimé sur ce front large et haut des signes austères ; et en même temps la bouche relevée et doucement serrée par un sourire contenu semble prête à transformer en piquantes épigrammes les pensées qui s'agitent sous ce front sérieux.... Ses prunelles ne sont pas indiquées, mais les yeux sans regard ont une profondeur et une vie qui étonnent. Ils suivent et embrassent une longue rangée de statues, comme si l'homme dont nous avons là l'image voulait encore, marbre lui-même , rechercher sur les marbres, ses contemporains, les secrets de l'dme humaine qu'il avait étudiés jadis. »
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Je n*aime pas l'afifectation de ce dernier trait. Il faudrait aller au Vatican pour contrôler la justesse des autres, car la gravure n'en donne pas suffisamment l'idée. A voir la précision extrême de ces détails, j'ai peur que M. G. Guizot n'ait fait le portrait de Ménandre comme M. de Balzac faisait des portraits de femmes, au microscope: ce n'est pas le meilleur moyen d'atteindre la ressemblance. Par exemple, ces yeux sans regard qui ont tant de profondeur et tant de vfc, 8ont-ce bien les yeux de Ménandre? Je ne sais. Je me rappelle seulement avoir lu dans Suidas que Ménandre louchait, et je crois même que M. G. Guizot en convient quelque part. Cet exemple suffit à la rigueur pour montrer la difficulté de l'entreprise proposée par l'Académie. Avec la statue de Ménandre sous les yeux , M. G. Guizot a , malgré lui, je le crains, embelli les traits de Ménandre. Quoi d'étonnant que, sur le faible indice de fragments si courts où l'image du génie de Ménandre s'offre moins complète et moins fidèle encore que celle de sa personne dans la statue de marbre, deux critiques habiles ne puissent déterminer, sans risquer de se contredire, les vrais caractères du grand écrivain? Il serait facile, et je me l'explique sans peine, d'opposer souvent M. Benott et M. G. Guizot l'un à l'autre dans leurs appréciations. Par exemple, M. G. Guizot termine par ces mots quelques pages ingénieuses sur le mariage dans la comédie nouvelle :
« Pour le poète de la comédie nouvelle, le bonheur est dans la vie privée.... Évidemment d* Aristophane à Ménandre le rôle des femmes dans la société s'est transformé, et le mariage a gagné itne solennité inconmw jusqu'alors. *
De son côté, M. Benoit cite plusieurs passages expressifs de Ménandre sur le mariage :
c Maudit soit mille fois qui s'est avisé le premier de se marier, puis encore le second , puis le troisième et le quatrième, et ainsi de suite.... — Toute femme est néces-
sairement un fléau. — Toute femme est meilleure à enterrer qu'à épouser, etc. »
Et il conclut ainsi :
ft Je pourrais ajouter d'autres fragments sur la femme et le mariage. On n'en parle jamais autrement. Faut-il s'étonner alors de Téloignement que manifestent tous les jeunes gens dans la comédie quand, pour finir leurs folies, leur père cherche à les marier? Jusqu'au jour du moins de ce sérieux et triste hymen, tout jeune homme alors ayant quelque bien , et que son père ne tenait pas trop serré, formait avec quelque courtisane une union plus ou moins durable. De telles liaisons, que ropinion réprauvait encore au temps (TAristophcney étaient de bon ton: La nouvelle comédie, toute remplie d'intrigues de ce genre, ne fait que reproduire l'image de la société d'alors. »
On ne voit guère comment le mariage, qui a gagné tant de solennité depuis l'ancienne comédie, n'a pas obtenu un peu plus de respect, ni comment les poètes de la comédie nouvelle, qui placent le bonheur dans la vie privée, ne la ménagent pas un peu plus dans leurs épigrammes anticonjugales. Selon M. G. Guizot, d'Aristophane à Ménandre, il y a un progrès notable dans les mœurs ; selon M. Benoit, il y a une notable décadence, puisque l'opinion même se relâche de sa sévérité. On ne peut être moins d'accord. Peut-être, au fond, n'y avait-il de ce côté ni progrès ni décadence, car on trouve dans Aristophane des vers fort indulgents pour les courtisanes, et dans Ménandre de fort beaux éloges du mariage. Comme ces deux grands poètes font parler à chaque personnage son langage, d'après son caractère et ses mœurs, la diversité des caractères qu'ils ont mis en scène a nécessairement amené dans leurs écrits une grande variété d'opinions ; et il faut, en étudiant Ménandre, se garder de prendre pour son avis à lui et pour l'expression de l'opinion du temps ce qui est tout simple-
ment la pensée individuelle et la marque originale de chaque personnage. Mais je ne veux ni commenter ni multiplier les exemples de dissentiment entre deux écrivains dont j'admets également Tautorité. J*aime mieux, en résumant ceux de leurs témoignages qui se concilient, et d*après ma lecture des fragments de Ménandre, esquisser rapidement, sous toute réserve, Tidée qu*on peut se faire de la société que le poète a peinte, du poëte lui-même et de ses écrits.
Athènes, à l'époque de Ménandre, avait cessé d'être libre; elle apprenait à ses dépens la vérité de la peinture que Platon a tracée d'une ville qui, pour avoir bu à pleine coupe la liqueur de la liberté pure et s'être précipitée dans toutes les folies de l'anarchie, se réveille sous le joug du despotisme. La première période de cette histoire d'Athènes, ces orages de la place publique, ces luttes des partis, ces crises de la licence démocratique, toute cette vie agitée, mais libre encore, a été peinte par Aristophane. La comédie ancienne se joue sur la place publique, au grand air, au grand soleil ; le poëte est un homme de parti ; son drame est une opinion, c'est un manifeste, c'est un vote. La comédie nouvelle trouvait la ville de Démoslhène asservie sous la main d'Alexandre ; sur les débris de la tribune d'où la liberté avait jeté son dernier cri par la bouche du grand orateur, s'éleva un nouveau théâtre, et le poëte fut désormais un moraliste qui , désertant la place publique vide et silencieuse, s'ouvrit les portes des maisons particulières et mit en scène la vie privée. Dans celte société d'Athènes vieillie, que les écrivains grecs nous montrent encore si élégante et si aimable, malgré l'abaissement de sa destinée, nous retrouvons presque tous les personnages de Ménandre : la courtisane spirituelle et trompeuse, le fils de famille qui l'aime, l'esclave rusé qui sert les amours du jeune homme, le père grondeur et débonnaire, la femme
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acariâtre qui accuse le mari des déportements de son fils. Ce parasite, ce soldat fanfaron, ce flatteur, ce superstitieux, je les connais, je les ai vus dans Théophraste, le maître de Ménandre ; cette courtisane qui s'est fait aimer d'un honnête jeune homme et qui veut être épousée, je sais son nom, Démosthène m'a déjà raconté son histoire, elle s'appelle Nééra. C'est ainsi qu'avant Térence, dont le théâtre paraissait à César l'abrégé affaibli de celui de Ménandre, avant Plutarque qui admire Ménandre au détriment d'Aristophane, avant Aulu-Gelle qui l'exalte aux dépens de Cécilius, avant Quintilien qui le vante en précepteur d'éloquence, on peut recueillir dans tous les écrivains à peu près contemporains de Ménandre des contre-épreuves des personnnages de la comédie nouvelle, qui en attestent la vérité. Une comparaison attentive des fragments de Ménandre avec Théophraste prouve que le poëte et le philosophe avaient sous les yeux les mêmes modèles, et, sauf la différence des genres, la même manière de les peindre. Les personnages et l'intrigue semblent peu variés dans la comédie nouvelle : Ménandre avait composé plus décent pièces; dans lès fragments qui nous restent, on rencontre sans cesse les mêmes personnages et les mêmes événements : l'amour est partout, l'amour gracieux, délicat, spirituel, qui, en restant une volupté, ressemble déjà à un sentiment. S'il y a peu de variété dans les personnages, il parait y en avoir beaucoup dans les caractères, dont les nuances sont finement marquées. Ménandre excellait, au rapport de Quintilien, à peindre les sentiments de l'homme dans toute leur diversité, et à prêter à chacun d'eux le langage le plus vrai. Ses personnages, pour se montrer dans tout leur jour, parlaient, à ce qu'il semble, plus qu'ils n'agissaient. C'était d'ailleurs, on le sait, l'habitude du théâtre grec, où la conversation a plus de part que l'action. Déjà, du temps d'Euripide et d'Aristophane, on parlait beaucoup sur la scène; on y parla
plus encore quand la comédie, devenue la forme dramatique favorite et la représentation des mœurs privées, pénétra plus avant dans l'analyse des caractères et fit disserter avec plus d'abondance les personnages sur eux-mêmes et sur les autres. Aussi je ne m'étonne pas que les fragments qui nous restent de Ménandre se composent en grande partie de sentences : comme le poëte représentait des caractères généraux, il leur prêtait aussi beaucoup d'idées générales, dont la sentence est la forme la plus commode et la plus expressive. A l'époque de la comédie politique, quand Aristophane faisait comparaître en personne sur la scène Cléon ou Socrate, il n'avait pas besoin de les définir : leurs nomSj leurs costumes et les masques qui reproduisaient leurs traits, dispensaient le poëte d'une analyse aclievée de leurs caractères. Mais lorsque la comédie nouvelle substitua la peinture des mœurs privées à celle de la vie publique, et qu'elle eut affaire à des caractères généraux, il lui fallut montrer, par des analyses morales, les secrets ressorts de l'âme de ces personnages anonymes qui représentaient, non des individus, mais des genres. C'est là un point important que la critique a solidement établi. Nous ne pouvons guère former que des conjectures sur l'intrigue et la conduite des pièces de Ménandre : les restitutions qu'on a tentées de quelques-unes de ses comédies ne sont que les hypothèses d'une érudition inventive. Mais ce que nous connaissons d'après d'incontestables témoignages, c'est l'idée que Ménandre se faisait de l'art dramatique, c'est la nouveauté qu'il introduisit au théâtre, et celte nouveauté, c'est la substitution des caractères généraux aux caractères individuels, c'est la peinture morale de la société de son temps et de l'humanité tout entière ; c'est la victoire de l'idéal sur le réel. Sans doute celte révolution du théâtre atteste, comme le remarque M. Benoît, un progrès de l'urbanité publique, qui tenait à l'adoucissement général des
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mœurs; mais n'indique-t-elle pas un progrès plus remarquable encore de Tari et du public athénien ? La comédie de Ménandre, inférieure sans doute à celle d'Aristophane pour la verve poétique, la variété, le mouvement et l'effet dramatique, l'emportait comme œuvre d'art, de morale et de goût. Nous applaudissons sur notre scène des pièces spirituelles dont l'intention afQchée est le calque, exact jusqu'à la brutalité, du monde ou d'une fraction du monde, et ce que nous regardons comme le rajeunissement et le progrès de l'art n'en est que la décadence. Cette reproduction littérale de la vie; ces personnages dont les noms sont à peine déguisés et dont les aventures sont publiques ; ces biographies épelées à la face du parterre et à la clarté de la rampe; ces conversations apportées toutes fraîches du boudoir sur la scène, ce n'est pas le progrès, ce n'est pas la maturité, c'est l'enfance ou la décrépitude de la comédie. Notre théâtre suit en ce moment une route précisément contraire à celle qu'a suivie le théâtre d'Athènes. L'ancienne comédie avait commencé par mettre sur la scène la personne de Socrale ; la comédie nouvelle n'y produisit plus que le personnage abstrait du philosophe. Quand Ménandre peignit le demi-monde athénien, il ne livra pas toute vive aux regards du public son ancienne maîtresse Glycère, mais bien Thaïs, un type général de coquette, qui n'était pas plus Glycère que Célimène n'est Armande Béjart. Voilà l'honneur éternel de Ménandre : il a idéalisé la comédie. Si au mérite de ses caractères généraux on ajoute l'attrait d'une morale gracieuse, comme celle d'Anacréon, et à peu près honnête, comme celle d'Horace; indulgente pour les fautes des hommes et résignée aux coups du sort; prêchant une vertu facile et intéressée, qui permet le plaisir et procure le bonheur; amie du bien-être et de la quiétude, mais compatissante pour les faibles, les pauvres et les malheureux ; si Ton ajoute un style simple, naturel et charmant,
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qui se plie sans cfTort au mouvement de la pensée, el d'où Fatticisme s*exhale, comme le doux parfum qui, selon Sopbocle, s'élève des campagnes fleuries de Colone, on s'expliquera peut-être le genre de volupté qu'Athènes, fatiguée et soumise, goûtait à ces spirituelles peintures de sa vieillesse, et Tadmiration inspirée par Ménandre depuis l'antiquité jusqu'au dernier concours de l'Académie française. Mais je ne veux pas tomber dans l'écueil que je signalais au commencement de cet article, et remplacer témérairement la conjecture par l'affirmation : je m'arrête, et je me console de ne pouvoir admirer Ménandre que par tradition et par hypothèse, en m'assurant d'avoir loué dans ses panégyristes deux esprits distingués, dont l'un, M. Benoit, est déjà un excellent helléniste, et dont l'autre, M. G. Guizot, promet un remarquable écrivain.
{Journal des Débats j 26 avril 18r>r).)
HISTOIRE DE LA LITTERATURE ROMAINE, par M. Alexis Pierron.
L'excellente collection de Yllisioive universelle publiée par MM. Hachette et Cie s'enrichit chaque jour d'un nouvel ouvrage. Après YHistoire grecque et YHistoire romaiiie de M. Duruy, qui sont de vrais modèles, est venue la savante et spirituelle Histoire rfe la littéralure française de M. Demogeot. Aujourd'hui M. Pierron donne au public YHistoire de la littéralure romaine.
M. Pierron avait déjà publié, il y a deux ans, une Histoire de la littérature grecque qui a eu le double honneur d'être louée
par les juges compétents et attaquée par les autres. Le sort de ce livre a été celui des bons ouvrages : la critique s'est tue; le livre est resté, et il restera. On lui avait reproché particulièrement, pour le fond, une imitation des auteurs allemands qui allait jusqu'au plagiat, et pour la forme, une indépendance de jugement qui allait jusqu'à l'âpreté. De ces reproches assez contradictoires, à ce qu'il semble, M. Pierron a réfuté le premier, dans la préface de son nouvel ouvrage, avec beaucoup de verve et trop d'insistance peutêtre : on n'avait parlé des Allemands que pour avoir l'air de les connaître aussi bien que lui. Quant au second défaut, comme il ne semble pas disposé à s'en corriger, et que YHisloive de la littérature latine est une nouvelle preuve d'impénitence , nous avons besoin de nous en expliquer franchement.
M. Pierron est un écrivain qui a le rare mérite de ne pas accepter les jugements tout faits, qui lit les écrits dont il rend compte, et qui en parle comme il pense. Dans notre temps d'études superficielles et d'opinions banales, c'est une nouveauté piquante de voir un critique qui étudie sérieusement, qui pense par lui-môme, et qui exprime sans déguisement, sans réticence, toute sa pensée. Il en résulte que certains jugements purent paraître brusques et crus; les personnes accoutumées aux ménagements et aux demiteintes goûtent médiocrement ce style si net et si franc, ce style honnête homme, à la façon d'Alcesle, qui n'a rien de commun avec l'accent habituel des Philintes de la critique. Si cette manière vive et loyale de parler, si cette verdeur de ton est un défaut, M. Pierron a bien fait d'en prendre son parti ; aux yeux des gens sévères ou prévenus, elle prend facilement l'apparence de la rudesse; pour nous, nous la croyons inoffensive, puisque M. Pierron ne juge que des morts, et nous y trouvons le secret de cette impression qu'on éprouve en le lisant : « Ce n'est pas là un livre com-
mun,» se dit-on. C'est qu'à chaque page, à chaque ligne, le livre laisse deviner l'homme, et que l'homme se fait estimer. On voit tout de suite à qui l'on a afifaire, et l'on prend avec plaisir pour guide dans cette longue étude du génie romain un écrivain qui a plus à cœur d'être utile que de plaire, qui préfère un jugement équitable, fût-il un peu tranchant, à l'élégance d'une appréciation mitigée par tous les arliflces de l'art de bien dire, enfin un critique moraliste, qui, s'il comprend mieux la force que la grâce, et goûte plus la raison que l'imagination ou la sensibilité, ne sépare jamais la vraie beauté littéraire de la beauté morale, et joint la sévérité de la conscience à la pureté du goût. Dès qu'un auteur s'est fait ainsi connaître, il est facile de prévoir qu'il jugera mieux les orateurs, les historiens et les philosophes que les poètes. Le poëte est chose légère, comme on sait ; et, plus rarement que personne, il présente l'actrord parfait du caractère et du talent ; si on le juge au point de vue de la morale et de l'exacte raison, on fera œuvre d'honnête homme et de critique utile à la société; mais on se trompera quelquefois sur la valeur de l'artiste, et la conscience effarouchée méconnaîtra la poésie. Sans doute M. Pierron est préservé de pareilles erreurs par le sens délicat qu'il possède des choses de l'esprit ; cependant, par le penchant même de son caractère, il porte si volontiers la morale dans l'étude de l'art , qu'il accorderait volontiers du talent à un poëte qui a beaucoup de vertu, et de la vertu à celui qui a beaucoup de talent. Sur Perse et ses vers obscursy sur Juvénal, élevé dans les cris de Vécole, il faut s'en tenir, nous le croyons, au jugement de Boileau. Mais Perse est si honnête homme, que M. Pierron le tient pour un grand poëte, et Juvénal a de si grandes beautés, qu'il ne veut pas voir en lui un déclamateur. Il analyse h merveille le génie dramatique de Plante, il l'admire, il le loue, et finit par s'écrier : « Tu n'a pas d'àme, ô poëte! »
parce que, selon lui, Plaute n'est qu'un poëte, et qu'il se passe d'être moral. Or Plaute n'était pas plus immoral que le public de son temps ; il n'aspirait pas à le corriger, nous l'avouons, mais
Aux vices des Romains il montrait le miroir,
comme a dit Boileau de Lucile; le miroir révèle les taches du visage, il ne les efface pas; la comédie nous avertit de nos travers, c'est à nous de nous en corriger. Pétrone n'est pas plus moral que Plaute ; aussi M. Pierron ne comprend pas le goût particulier que les esprits les plus délicats du xvii« siècle ont eu pour le Satyricon. J'admets que Pétrone s'indigne peu de la corruption qu'il décrit; c'est un épicurien qui raconte des histoires moqueuses pour divertir des épicuriens. C'est l'homme d'un esprit léger, quoique pénétrant, insouciant et sceptique, sans conviction, sans idée forte, un peu comme Lucien, qui se moque volontiers de toutes choses pendant sa vie, et qui, au moment de mourir, se fera lire des vers badins. Mais il y a dans cette vive peinture de la société romaine sous Néron beaucoup trop de verve et d'esprit pour qu'on ne s'explique pas, sinon la dépense du prince de Condé, qui pensionnait, dit-on, un lecteur pour lui lire le Saiyricon, au moins les louanges de Saint-Évremond. De même, pour vouloir peser toute poésie, même la plus légère, au poids de la raison, M. Pierron est conduit à des excès de rigueur contre des œuvres sans profondeur, sans solidité, mais qu'on goûte cependant quand on les prend pour ce qu'elles se donnent. Les SUves sont peu de chose, nous l'avouons, si on les juge en philosophe ; mais Timagination, la grâce, l'esprit, sont-ils si communs dans le monde qu'on ne puisse se montrer plus miséricordieux pour les fantaisies d'un poëte? « Stace n'est jamais plus à l'aise que lorsqu'il s'agit de dire ce qui ne vaut pas la peine d'être dit. » Voilà un arrêt bien sévère.
Au reste, si ce n'est peut-être pas là la plus vraie manière d'apprécier la poésie, c'est certainement la moins dangereuse ; saint Basile serait content de M. Pierron, car il juge les poètes comme saint Basile veut qu'on les lise. Le scrupule moral atténue quelquefois le sentiment de l'art; mais, de notre temps surtout, il faut préférer une critique qui se préoccupe un peu moins des gr&ces de l'esprit, et un peu plus des droits du sens commun , des délicatesses de la conscience.
D'ailleurs, quand M. Pierron rencontre par bonheur de grands esprits qui furent aussi de nobles caractères, ses jugements sont excellents; il n'est pas tiraillé entre le mépris pour l'homme et l'estime pour l'écrivain ; il admire à la fois de tout son esprit et de tout son cœur, et il loue avec un enthousiasme senti, avec une effusion charmante, ces rares modèles des véritables grands hommes. Son étude sur Virgile est presque un hymne : c'était une bonne fortune que d'avoir à louer un homme probe, désintéressé, modeste, le meilleur des hommes, comme dit Horace, le plus grand des poètes latins, comme disaient les contemporains, et comme répète la postérité. Pour un si beau génie l'idolâtrie est permise ; les illusions qu'inspirent les grandes affections ont quelque chose de si respectable, qu'on pardonne volontiers à M. Pierron de reconnaître dans Ënée une image d'Auguste. On est touché de le voir énumérer les imitations de Virgile, ses réminiscences si nombreuses d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Apollonius, ainsi que de ses devanciers romains , et même le second livre de YÉnéide^ copié presque mot à mot dans Plsandre, et donner raison à ces faciles emprunts avec le mot de Molière : « Je prends mon bien où je le trouve. » Mais pourquoi parler si ironiquement des érudits ? Est-ce parce qu'ils ne veulent pas confesser que la première qualité de Virgile soit l'originaUté? Les érudits ont-ils si grand tort ? Il est
plus facile, quoi qu'en ait dit Virgile, de dérobet* des vers k son prochain, qu'à Hercule sa massue.
On citerait facilement dans YHisto%r$ de la littérature romaine d'autres jugements remarquables sur les poètes, par exemple lés pages que M. Pierron a consacrées à Nœvius, à Ennius, à Lucilius, à Térence, et surtout à Lucrèce. Il a compris le philosophe, et senti le poëte ; et cette fois, quoiqu'il condamne l'un, il rend à l'autre un hommage plein de chaleur et d'éloquence. Mais la partie vraiment supérieure de son livre, à notre sens, est celle où il traite des prosateurs. On suit avec un vif intérêt l'histoire abrégée de l'éloquence romaine. Dans un si court espace, M. Pierron a su être aussi complet que l'exigeait son sujet ; toutes ses opinions, si rapidement qu'il les exprime^ sont précises et motivées ; rien ne ressemble moins que ce livre à une compilation. Le portrait pittoresque qu'il traça de Gaton le Censeur, son étude approfondie de Gicéron, surtout, suffiraient seuls à lui conquérir une place honorable parmi les historiens de la littérature latine. 11 était difficile d'être neuf en parlant d'un grand écrivain si connu. M. Pierron, en pénétrant au fond de son caractère, mêlé de si hautes qualités et de si étranges faiblesses, a su distinguer dans les œuvres mêmes les inégalités de l'homme, et rajeunir à force de vérité cette grande physionomie. Nous craignons toutefois que, malgré son admiration persuasive, il ne parvienne pas à faire, de la philosophie de l'orateur romain, une philosophie originale. Ici encore, comme à propos de Virgile, il pourra médire des érudits : ils ne lui accorderont pas que Gicéron soit un inventeur. En revanche, àved combien de justice réclame-t-il pour lui, dans la critique, im rang que La Harpe, nous ne savons pourquoi, accorde à Quintilien ! Quintilien est un écrivain de beaucoup d'esprit et de beaucoup de goût, quand il écrit sur ce qu'il connatt, et qu'il ne se croit pas forcé de louer le génie poétique de
Domitien ; mais Y Institution oratoire n'est qu'une rhétorique, et une rhétorique de seconde main ; YOrator est un admirable traité de l'art, une incomparable théorie de l'idéal où respire encore le souffle de Platon ; et cependant, sous l'empire, ce n'est pas Gicéron, c'est Quintilien que les Romains regardaient comme l'oracle du goût. Ils méditaient les harangues et les plaidoyers de Gicéron ; mais ils ne se souvenaient que de l'orateur : ils avaient oublié le plus grand de tous les professeurs d'éloquence. M. Pierron revendique avec beaucoup de force pour lui cette première place, qui appartient au génie, et ramène Quintilien à la seconde, celle qui appartient à l'esprit, et qu'il n'aurait dû jamais quitter.
Il ne se montre pas moins indépendant à l'égard des historiens, et particulièrement de Tacite, qu'il était plus difficile de juger sainement, car notre siècle a un faible pour lui. Si on se bornait à dire comme Bossuet : « C'est le plus grave des historiens, * ou comme Racine : « C'est le plus grand des peintres ; » on serait dans la vérité, car il ii*e$t pas de génie plus dramatique et plus profond ; mais on le regarde trop volontiers comme le premier des historiens, et ni la profondeur ni l'art de peindre ne suffisent à la perfection de l'histoire. A l'enthousiasme de La Harpe, de Ghénier, de Thomas, M. Pierron oppose les réserves d'un esprit ferme et sage : Saint-Évremond l'avait averli dégà que dans Tacite, « on parle toujours avec dessein, on n'agit point sans mesure; que la cruauté y est prudente, la ▼iolence avisée ; en un mot que le crime y est trop délicat. » Il a profité aussi du jugement de Voltaire : « Je serais curieux, écrit-il à Mme du DefTand, de connaître les droits du iénat, les forces de l'empire, la forme du gouvernement, les mœurs, les usages ; je ne trouve rien de tout cela dans Tacite. > Ge n'est pas une preuve d'une médiocre vigueur d'esprit, que cette modération clairvoyante qui, dans les
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auteurs préférés, sait hardiment dénoncer les faiblesses, et avertir les contemporains de leurs plus excusables superstitions.
Ces derniers mots prouvent à M. Pierron que nous nous défions de Tenthousiasme; mais nous ne souhaitons pas non plus Textréme sévérité. S'il a flatté Cicéron en croyant à Toriginalité de sa philosophie, ne rabaisse-t-il pas Senèque en ne voyant dans les idées morales qu'il développe « que des matières de style? » Il a relevé avec beaucoup de justesse les innombrables contradictions de la philosophie stoïcienne, et ses incertitudes sur la nature de l'hoinme, sur sa destinée, sur l'existence même de Dieu. Mais a-t-il bien rendu justice à l'influence profonde que sa morale a exercée sur la littérature romaine? Après Auguste les destinées de la prose latine étaient bien compromises. Tant qu'avait régné cette admiration exaltée pour la grandeur de Rome et pour le génie de l'empereur, pacificateur du inonde, la prose, comme la poésie, avait emprunté à ces nobles sentiments l'inspiration immortelle de Tite-Live et de Virgile ; mais une fois l'inspiration évanouie, la prose et Ir poésie se seraient éteintes dans l'imitation mesquine des alexandrins et dans les déclamations, si elle n'avait reçu une vie nouvelle de la philosophie stoïcienne. Le stoïcisme* leur apporta un fonds d'idées, excessives sans doute, mais nobles et généreuses ; en donnant à l'homme une idée plus haute de lui-même, elle l'invita à mieux connaître la beauté de sa nature; presque tous les écrivains de ce temps furent moralistes, et la satire même, chez les stoïciens, sembla s'inspirer quelquefois moins du spectacle des vices que du sentiment de la grandeur humaine. Ces observations plus profondes sur l'homme, qui furent la vraie nouveauté de cette littérature stoïcienne, Sénèque les développe souvent avec éloquence ; souvent il sème à pleines mains les agréments d'un esprit fin et séduisant, tel que Tacite le dépeint
dans ses Antuiies : Ingmium amcmum et temporis hujus auri' bus accommodatfjm. Ce mot explique les défauts mêmes de récriTain : il eut de la complaisance pour le mauvais goût de son temps, et, selon la remarque de Quintilien, pour le sien propre; il ne sut pas assortir la simplicité du style à la grandeur des idées ; il divisa sa pensée à Tinfini pour en faire briller chaque facette; il fit mille détours sans avancer, semblable, dit Malebranche d*une manière charmante, aux danseurs qui font une multitude de pas, pour revenir toujours où ils ont commencé. Mais sous ces sinuosités du style, au milieu de ce cliquetis de mots, de •cette profusion de traits et de couleurs, que de vues profondes, que d'idées fortes et neuves, que de sentiments élevés et délicats! < Sénèque, dit M. Pierron, n*est qu'un demi-penseur, un demi-philosophe, et peut-être moins encore. » Soit. Mais à combien de penseurs complets ce demi*philosophe a-t-il fourni des idées? Montaigne n'appelait-il pas l'instruction qu'on en retire de la cresine de philosophie f
C'est de Sénèque, si nous ne nous trompons, que M. Pierron semble dater la décadence de la littérature romaine ; et nous regrettons de ne pas être ici d'accord avec lui. Il avait Diarqué avec une netteté parfaite toutes les phases du développement littéraire chez les Romains, pendant la période de progrès ; lorsqu'il arrive enfln à Ovide, il semble qu'il va, d'après Quintilien, noter en lui le premier corrupteur delà littérature; mais il ne peut se résoudre à nommer Ovide un écrivain de décadence. Et cependant c'est bien lui qui ouvre la seconde ère du génie romain. Seulement la décadence, dans Ovide, n'atteint encore que la pensée; la pensée est pleine de recherche et d'affectation; le style est simple, facile et naturel. Les comparaisons bizarres, les rapprochements inattendus, les épigrammes raffinées, les antithèses précieuses qu'Ovide ne cherche peut-être pas,
mais qu*il ne sait pas fuir, sont exprimés dans un langage aisé, coulant, négligé comme celui de Tibulle, et classique comme lui. Dans Sénèque, la décadence affecte déjà le style. A travers les images dont il revêt ses idées, non^seulement on n'aperçoit pas toujours bien ses idées mêmes, mais on ne reconnaît plus la pureté de la langue classique, altérée parle mélange de la poésie. Tandis que Sénèque s'étudie à orner son élocution, il n'est pas toujours exact dans sa langue, écrit Descartes à la princesse de Hongrie* Accordons que la décadence du goût est complète dans Sénèque, mais ne lui faisons pas le tort d*en rapporter à lui la date et la responsabilité.
L'attrait du livre de M. Pierron ne s'affaiblit pas, môme quand il n'a plus à peindre que le déclin de Rome, et l'on arrive à la dernière page, à la fin de la littérature classique, aux bornes du vieux monde, comme il dit justement, sans qu'on cesse de s'intéresser un instant. On a vu passer devant soi tous les grands noms de la littérature romaine, et à côté d*eux tous les écrivains d'un ordre inférieur, dont les travaux utiles ont préparé les œuvres du génie. C'est une histoire si rapide, qu'on y supposerait des lacunes, et si complète, qu'on s'étonne de n'y pas trouver de longueur. De pareils ouvrages, où tout le monde, même les hommes instruits, trouve à s'instruire, sont un double service rendu aux lettres et à l'Université. M. Pierron venge la lit* térature des calomnies répandues aujourd'hui contre les œuvres du paganisme : il est impossible de lire cette hi»^ toire de la littérature romaine sans être frappé de^cet ad* mirable bon sens que Bossuet regarde comme le trait principal du génie romain, et de cette morale naturelle qui a fait des philosophes de Rome les interprètes les plus éloquents du devoir, et les maîtres les plus exacts de la jurisprudence. On dit que la littérature romaine est une école d'impiété. Dioclétien ne le pensait pas, qui fit brûler
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0 officiis de Cicéron avec les livres chrétiens. On dit que ; une école de révolutions. La Convention ne le pensait qui voulait proscrire de l'enseignement les écrivains lome et de la Grèce. Sans polémique, sans allusion débats actuels, M. Pierron met à néant ces erreurs, la seule force d'une exposition éloquente et vraie, par impie peinture du génie romain. C'est un honneur pour Wersité, pour ce grand corps qui n'a eu d'autre tort de ne pas se défendre, parce qu'il se confiait à la jusde l'opinion, c'est un honneur d'o£frir à notre pays le ïtade qu'il lui donne en ce moment. Attaqué depuis si [temps, atteint dans sa réputation comme dans sa force, pond aux défiances et aux calomnies par le travail : il nd l'honneur des lettres classiques, et les traditions ieofles du passé, contre l'invasion d'une nouvelle bare. Maîtres et disciples, tous donnent ou suivent l'exem- M. YiUemain ajoute à son éloquent essai sur les Pères pages,' s'il se peut, plus éloquentes encore; M. Guizot {date Shakspeare, et déjeunes écrivains, que regrettent ire l'École normale et l'enseignement littéraire et phiphique, dérobent à l'Académie ses plus belles couron- Toute la ruche travaille, les reines comme les simples lies. Laissons, comme dit La Fontaine,
Les frelons bourdonnants travailler comme nous : On verra qui sait faire avec un suc si doux Des cellules si bien bâties.
{Revue de l'Instruction publique ^ 29 juillet 1852.)
LA RÉPUBLIQUE DE CICÉRON, traduite par M. Villemain.
En même temps que M. Villemain achevait son étude sur M. de Chateaubriand, il préparait une édition nouvelle de sa traduction de la République de Cicéron. M. Villemain a cette rapidité et ce bonheur de travail qu'il admire comme des merveilles chez l'orateur romain. Dans la préface qu*il vient de composer pour cette édition, il discute avec une raison éloquente une théorie de M/ de Lamartine et de Béranger sur l'opportunité et la légitimité d'une dictature démocra* tique, et réfute l'erreur des deux poètes modernes par les arguments de la sagesse antique, empruntés à Xénopbon, à Cicéron et à saint Augustin. Cette belle introduction, qui précède si naturellement l'ouvrage de Cicéron, donne une sorte d'attrait politique à la nouvelle édition de la République. Toutefois le traité de Cicéron, même sans cet intérêt présent d'une discussion de principes entre M. Villemain et M. de Lamartine, aurait encore cet à-propos général de comparaison qu'offre toujours, aux yeux des sociétés modernes, l'exposition des idées politiques de l'antiquité. Ia République de Cicéron, moins spéculative que celle de Platon, et destinée à peindre, non pas une cité idéale, mais un État réel, a soulevé de grands problèmes encore agités aujourd'hui : Quelle est la meilleure forme de gouvernement? quels sont les rapports de l'individu jet de l'État? quels sont les devoirs du citoyen ? etc. C'est l'objet le plus intéressant d'étude et de méditation, aux époques où, quelque effort qu'on tente pour faire une diversion, c'est la question politique qui est le nœud de toutes les autres, et le souci pressant de tous les esprits. L'ouvrage de Cicéron, composé dans un temps
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de troubles civils, et quand son auteur, écarté du pouvoir, n'en exerçait pas moins sur l'opinion l'ascendant d'un esprit supérieur et d'un honnête homme, a pu servir de modèle aux œuvres contemporaines, inspirées par le speo* tacle de nos révolutions, et composées par des politiques illustres dans les loisirs de la vie privée.
Lorsque Gicéron, en effet, entreprit cette exposition de principes, où il mit son expérience, ses nobles sentiments et l'explication de sa vie, il avait atteint la pleine maturité de l'âge et du génie; il n'était plus ni dans Texil ni dans le gouvernement ; l'amertume de la disgrâce ni les illusions du pouvoir ne troublaient pas le calme et la justesse de sa pensée. Il s'était retiré à Cumes, en face de la mer, dont il contemplait les vagues émues ou paisibles, et dont la mobilité lui suggérait de vives comparaisons avec les révolutions de l'histoire. Ce concours particulier de circonstances donne au traité de la République un beau caractère de sévérité; c'est la profession de foi d'un homme d'État philosophe ; c'est, comme l'appelle M. Yillemain, le testament politique où Gicéron fixait, sous les traits les plus majestueux, l'image du gouvernement auquel il avait dévoué sa vie. Gicéron proposait à ses concitoyens, comme une leçon de respect pour la constitution romaine, ce tableau d'une cité où la pondération des pouvoirs semble être une garantie des libertés publiques. Aucun pubUciste ancien, même parmi les Grecs, dont la prodigieuse sagacité nous confond cependant, quand nous les voyons définir et vanter dans des écrits datés d'il y a deux mille ans les formes compliquées du gouvernement constitutionnel, nul écrivain, dis-je, n'avait démontré avec une conviction plus persuasive les avantages de la souveraineté mixte et de la balance des pouvoirs. L'homme d'État modèle qu'il prépose comme gardien à cette Constitution a pour règle suprême la justice, que l'orateur romain donne pour principe au patriotisme
et pour fondement aux cités, après avoir réfuté tous les sopliismes de Tiniquité et de la force, développés sous le nom de nécessité d'État par Garnéade dans Tantiquité, et dans les temps modernes par Hobbes et Machiavel. Voici comme Cicéron définit cette Constitution établie sous la sanction tutélaire de la justice et formée par Féquilibre des trois meilleures formes de gouvernement :
« Le gouvernement préférable est celui qui se composera du mélange égal des trois meilleurs modes de Constitution, réunis et tempérés Tun par l'autre. J'aime en efiEet que, dans l'État, il existe un prestige éminent et royal, qu'une autre portion du pouvoir soit acquise et donnée à l'influence des grands, et que certaines choses soient réservées au choix et à la volonté de la multitude. Cette Constitution a d'abord un grand caractère d'égalité, condition nécessaire à l'existence de tout peuple Ubre. Elle o£fre ensuite une grande stabilité. En effet, les premiers éléments dont j'ai parlé, lorsqu'ils sont isolés, se dénaturent aisément, et surtout dans l'extrême opposé, de manière qu'au roi succède le despote, aux grands l'oligarchie factieuse, au peuple la tourbe et l'anarchie. Souvent aussi ils sont remplacés et comme expulsés l'un par l'autre. Mais dans cette combinaison de gouvernement qui les réunit et les confond avec mesure, pareille chose ne saurait arriver, à moins de supposer de grandes erreurs dans les chefs de l'État. Car il n'y a point de cause de révolution là où chacun est assuré dans son rang et n'aperçoit pas au-dessous de place libre pour y tomber*. »
En citant ce morceau, M. Villemain ajoute: c Un illustre écrivain (M. de Chateaubriand, dans le Génie du ChrisHanism) avait dit que le gouvernement représentatif était du nombre des trois ou quatre grandes découvertes qui, chez les mo-
1, Cicéron, De Rejmhlieaf liy. I, chap. xlv.
]SïUDES UTTÉUAUŒS ET MORALES. 235
dernes, ont créé un autre univers ; mais ce beau système n'estai! pas tout entier dans ces paroles de Gicéron bien plus que dans les bois de la Germanie, où Montesquieu prétend qu*il fut trouvé? Et ce passage, où les idées de Polybe ont été poussées plus avant par le génie de l'orateur romain, ne suffirait-il pas pour donner un intérêt immense de curiosité au précieux ouvrage où se rencontrent de telles révélations de la sagesse antique et de telles justifications anticipées de l'expérience moderne? »
M, Villemain a raison. On remarquera pourtant que dans cette conception du gouvernement représentatif, si curieuse par sa date et par sa précision, la forme la meilleure de la représentation politique n'est pas définie. Les anciens, comme l'a dit Montesquieu, ne connaissaient pas le système de délégation de l'autorité populaire à un corps législatif composé de ses représentants. La nation tout entière inter* venait directement dans la conduite des affaires et dans la création des lois, et Montesquieu signale avec sagacité cette universalité du droit de suffrage dans Rome agrandie par les conquêtes, comme une des causes les plus puissantes et les plus promptes de sa décadence ^
M. Villemain ne dissimule pas qu'en traçant une si se* duisante peinture du meilleur gouvernement, Gicéron ne reproduisait pas exactement l'image de la constitution romaine. Gomme il sentait le vice capital de la république, cette domination croissante de la multitude, toujours prête à passer de la liberté à la servilité et à provoquer par ranarchie l'usurpation du despotisme, Gicéron remontait vers le passé pour y trouver un plus parfait modèle, et, dans cette interprétation flattée de l'ancienne constitution romaine, il cherchait à remplacer par l'équilibre des corps politiques le pouvoir modérateur dont la république avait
l. Grandeur et Décadence des Rotnains, chap. ix.
236 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORAI^S.
toujours manqué. H. YillemaiD estime que c'est Vimperfection des croyances religieuses qui empêchait le monde païen d'entrer en possession de cet élément modérateur et conservateur ; « que le pouvoir n'ayant pas de consécration, il n'y avait pas d'autorité moralement obligatoire qui le rendit inviolable en lui ordonnant d'être juste ; tandis que la régénération chrétienne a donné à la puissance une autre base que la force et le nombre ; que le christianisme bien compris favorise ce beau système politique qui concilie le mouvement et la stabilité, et qui, sous l'abri d'un pouvoir inviolable, perpétuel, établit des pouvoirs électifs et des droits populaires. > Idée pleine d'élévation et vraiment religieuse, à laquelle on serait heureux de s'associer, si l'histoire moderne ne nous avait appris qu'une religion, si puissante qu'elle soit, a moins d'influence sur la vie des peuples que leur caractère même ; que les croyances les moins parfaites peuvent être salutaires et les excellentes funestes, selon l'usage qu'elles font de leur autorité ; que le christianisme, si favorable à la liberté par ses principes, a trop souvent eu Europe, par la main de représentants infidèles à son esprit, couvert de son alliance et soutenu de son appui les gouvernements les plus absolus ; enfin que, tout en consacrant le pouvoir, tout en lui ordonnant d'être juste, tout en lui donnant une autre base que la force et le nombre, il n'a empêché ni les violations du droit, ni les crimes d'État, ni les révolutions , ni la tyrannie de la multitude, ni le despotisme d'un seul, aucune des calamités politiques de la païenne antiquité.
C'est plutôt, ce me semble, à l'imperfection des institutions politiques de Rome qu'à celle de ses croyances reli-^ gieuses qu'il convient d'attribuer, avec Montesquieu, la chute de la liberté romaine et la dictature de César. Quand Cicéron s'efforçait, dans les plus belles pages de son livre, de conjurer par ses vœux et par ses théories les dangers
dont rinstabilité du pouvoir et la division des partis menaçaient la république, il ne prévoyait pas qu*elie allait succomber sous Fambition d'un grand homme.
Dans quelques lignes de son traité, il avait tracé par la bouche de Scipion le portrait du grand citoyen, gardien de la liberté et protecteur de la patrie. Quand César eut remporté sa facile victoire sur les faibles défenseurs de la république, Gicéron, écrivant à son ami Atticus, lui rappelait ce portrait qu* Atticus avait admiré : < Jamais, disait-il avec un regret patriotique, Pompée ne se Test proposé pour modèle. C'est qu'il cherchait non pas à maintenir dans Rome un gouvernement heureux et sage, mais à se rendre le maître, comme son rival César. » Toujours complaisant pour lui-même, Cicéron n'oubliait pas d'ajouter : « Vous n'aviez pas à chercher bien loin pour rencontrer la personne dont j'avais reproduit les traits. > Respectable erreur d'un noble esprit, qui oubliait qu'à former le grand citoyen qu'il avait déûni, ni les hautes facultés ne suffisent, ni la droiture de la conscience, mais qu'il y faut encore la force du caractère et la hardiesse de l'action. Ce qui a manqué justement à la gloire de Cicéron et au bonheur de Rome, c'est qu'il a été l'original du portrait qu'il avait tracé*.
Quel malheur qu'un si beau livre, rempli de vues si élevées, animé d'un sentiment si profond de la liberté politique et tout brillant du feu de l'éloquence, ne nous soit parvenu qu'en débris ! Tel que nous le possédons , sans doute il a pour nous l'attrait de ces statues mutilées de la Grèce, dont les blessures rendent plus touchantes la grâce et la beauté. Mais nos regrets redoublent au souvenir de l'affection et du respect que Cicéron éprouvait pour son livre, et dont les témoignages éclatent dans sa conduite comme dans ses écrits. L'image de la justice, telle qu'il