Essais t liv. III, chap. v
3. Signatum praesente nota procudere nomen. {Art poét, v. 59.) u 19
OU en ressuscitant des motJL oubliés; il a renouvelé» par le tour qui lui est propre» la langue universelle, la langue de son temps, et c'est là sa véritable originalité.
Aussi ne pard(»ine4-il pas à ces zâateura du paasé qui vont recherchant les vieux mots et prônant les vieux auteurs, comme si le style et la poésie ressemblaient an vin, que le temps rend mdlleur. Son bon goût a*o£knse de cette a£kctatk>ii; 9à justice se révcdte contre c^te iniquité. La querelle des anciaK^ et des modernes est aussi vieiHe que le monde; sous Auguste, cœnme au xvu* siède, il y eut une rencontre entre les deux partis, avec crtte difEérenée qifau xvn* siècle les plus grands hœnmes. Racine et Boileau , par exemple , étaient dans le camp des andeos, et que sous Auguste, Horace, destiné à devenir un des anciens défendus par Boileau et Racine, combattait dans le camp des modernes. Gela donne raison à l'argument qu'Horace employait contre ses adversaires : « Ou'appelez-vous un ancien, qu'appelez- vous un moderne? disait-il aux coteries qui faisaient profession de n'admirer qu'Ennius, Pacuvius, et les rustiques chansons des frères Arvales, et les cantiques des prêtres saliens, et ces traités des premiers rois, que Polybe lai-méme, un siècle avant Horace, avouait ne pas comprendre. Combien faut-il d^années pour faire un ancien ? Cent ! Si je n'ai que quatre-vingt-dix-neuf ans , sttis-je un ancien ou un moderne! Et s'il ne manque à la centaine qu'un mois, qu'un jour, qu'une heure! Avouez donc que ces mots d'ancien et de moderne ne sont que des mots, que ce qui est moderne aujourd'hui sera ancien demain, que le génie ne dépend pas d'une date, et que la gloire littéraire n'est pas une affaire de chronologie. Admirez donc Virgile et Varlus, concluait Horace, quoiqu'ils soient des modernes.» Et il avait raison. Mais ne pouvait-on lui répondre : « Admirez vous-même Plante ^ Lucilias, quoiqu'ils soient des anciens! » Yôilà l'efiet de l'esprit de
parti dans la littérature ; il parvient à rendre injustes les esprits les plus modérés. A force de dénigrer Virgile, Varius et Horace peut-être, les coteries littéraires du temps d'Auguste ont excité la mauvaise humeur d'Horace , qui a rendu dédain pour dédain aux partisans du passé, et maltraité leurs favoris plus que de raison. Je regrette le silence d'Horace à l'égard de Lucrèce et de Catulle; je regrette surtout ses jugements trop sévères sur Lucile et sur Plante. On a tenté de le justifier : Horace, a-t-on dit, avait le goût trop fin et l'oreille trop délicate pour n'être pas sincèrement blessé de la rudesse et de la grossièreté de ces vieux poètes. La délicatesse d'Horace était fort tolérante au besoin ; elle ne l'empêchait pas de se plaire aux lazzi peu raffinés de Hessius Gicirrus et de Sarmentus'; elle ne lui interdisait pas certaines plaisanteries assez crues, dont les contemporains de Plante auraient été charmés. La Téritable excuse d'Horace , c'est l'injustice des coteries : il n'a été moderne à l'excès , que parce qu'autour de lui on était ancien à outrance.
C'est là recueil des esprits modérés; ils aiment tellement l'équilibre que , lorsqu'ils s'aperçoivent qu'on fait trop incliner l'un des plateaux de la balance, ils se jettent immédiatement de l'autre côté, ce qui la fait quelquefois chavirer en sens contraire. Aussi Horace, qui est moderne en littérature, parce qu'on exalte outre mesure le génie des anciens, est ancien en morale, et vante les vertus du passé pour humilier les vices contemporains. Ici peut-être est-il plus ancien qu'il ne faudrait, comme tout à l'heure il était trop moderne : il fait aux anciens une trop grosse part de vertu, parce qu'il est moraliste, et que les moralistes vantent toujours le passé aux dépens du présent, comme il leur faisait une trop petite part de gloire litté-