‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 30 sur 75 · I. Molière, Misanthrope j acte II, Se. v · texte numérisé non relu

I. Molière, Misanthrope j acte II, Se. v

frères qu'ils jalousent et qu'ils détestent; et le peuple des connaisseurs, des jugeurs, le peuple grammairien, avec ses bureaux â*esprit, ses cabales, ses admirations de commande, ses dénigrements convenus, tous ses mouvements pour faire et défaire les réputations; bien d'autres acteurs encore que j'oublie, héros d'anecdotes piquantes qu'Horace conte à merveille, et qui nous offrent comme un supplément à ces journaux, à ces feuilletons de Rome, récemment retrouvés, rendus au jour par une spirituelle érudition*. • L'esprit comique est partout dans ces tableaux piquants, où le poëte ne ménage personne. C'est une arme bien difficile à manier que la plaisanterie; mais entre les mains d'Horace elle frappe avec une légèreté et une justesse infinies. Pour que la plaisanterie soit bonne dans la satire, il faut qu'elle ne ressemble ni à la bouffonnerie, ni à l'injure; qu'elle ne se confonde pas avec la vanité surtout, car le moqueur serait moqué s'il affectait de faire montre de son esprit, au lieu de paraître en état de légitime défense contre les ridicules et les vices ; il faut encore que la plaisanterie ne soit pas suspecte d'indifférence, et qu'elle prenne ouvertement parti pour le vrai contre le fiiux, pour le bien contre le mal. Démocrite, qui riait de toutes choses, était un mauvais plaisant : son rire misanthropique ne me parait pas plus gai que les larmes d'Heraclite. Je veux que la plaisanterie, dans la satire, ne soit pas tout simplement un divertissement qu'on se donne aux dépens du genre humain; je veux, dans la raillerie du mal, sentir l'amour vif et sincère du bien : sinon la raillerie m'attriste, parce que la malveillance est le contraire de la gaieté. Je veux enfin qu'en raillant le genre humain on se montre soimême supérieur à la raillerie , et qu'on ne laisse pas de-

I. Des journaux chex les Romains ^ par J. V. Le Clerc.— Patin, Mélanges de littérature ancienne et moderne ^ p. 187.

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TOier qu'on serait blessé plus grièvement qoe personne par les flèches qu'on a lancées, si quelque autre main nous les lançait mieux que nous-mêmes; c'est ce qui arme tous les jours : personne ne hait plus un bon railleur qu'un raoiiisbon.

Je Tiras de définir la supériorité d'Horace dans la plaisanterie: fl a toutes les qualités que l'on exige, arec une pointe de malice un peu trop vive peut-être. Perse l'a flatté quand il a dit : « Horace se joue autour du cœur. » Horace ne se contente pas de se jouer autour, il pénètre dedans, et, quand il veut blesser, les blessures qu'il fait saignent longtemps. U ne procède pas seulement par des allusions, il nomme, et il incruste aux noms propres des épithètes qui ne s'en séparent plus. C'est là le seul défaut de sa plaisanterie ; encore s'est-il rarement permis ces exécutioBS, comme nous disons aujourd'hui, et ne les infiige-t-il qu'à ceux qui les méritent.

A part ces accidents de sévérité légitime, le satirique ^cnrien n'a ni l'âpreté vertueuse d'un représentant des vieilles mœurs comme Lucilius, ni l'indignation oratoire d*un Juvénal. Parmi ses contemporains , si quelques-uns i'aocossâent d'ttre violent ei amer, d'autres se plaignaient de sa ftiblesse et de sa fadeur. « Entre ces deux reproches, que faut-il que je fitsse? disait Horace à Trébatius.— Tienstoi tranqmlle, r^[>ondait son ami. — Quoi! ne plus faire de vers ? — Pas un seul! — Que je meure si cela ne vaut pas mieux: mais enfin je ne puis passer ma vie à dormir. ^ Et de plus belle, Horace recommençait. Il avait raison : on ne peut corUenUr tout k monde et son père. Quand on reçoH en même temps des reproches contradictoires, on a chance de n'en apprécier aucun. C'est un lot honorable en ce monde, sinon un lot heureux, d'être attaqué de deux côtés opposés : la modération est toujours entre deux feux. Quand on est d'un parti, d'une coterie, d'un corps, la belle

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gloire que d*attaquer l'ennemi ! On ne fait que son devoir de soldat, et d'aUleurs on a le gros de Tarmée derrière soi. Mais quand on se place au milieu des opinions extrêmes , quand on dit la vérité à tout le monde, quand on réprouve tout excès, quand on combat toute violence, on sert de point de mire à tous les coups. Rôle difficile et digne de louange, qui exige le désintéressement, la fermeté et la force véritable! J'aime et j'admire Horace de ne pas s'être laissé décourager par toutes ces clameurs parties de deux camps opposés, et d'avoir maintenu fièrement son droit dans ces beaux vers :

Seu me tranquilla senectus Exspectat, seu mors atris circumvûlat alis, Dives, inops, Roma», seu fors ita jusserit, exsul, Quisquis erit vitœ, scribam, color'....

Noble leçon pour quiconque a l'honneur d'être écrivain et ne veut appartenir qu*àu parti de la vérité.

Les devoirs du poète, et j'entends par là non-seulement les règles de composition et de style, mais des obligations d'un ordre plus élevé, les préceptes qui embrassent la pensée et la conduite du poëte , et forment pour ainsi dire la morale de la littérature , Horace les a tracés dans YÉpître aux Piswis. Cette lettre charmante, improprement nommée Art poétique j n'est pas un poëme didactique sur l'art de devenir poëte : on n'enseigne pas la poésie, et ni Aristote, ni Horace, ni Boileau, n'ont eu cette prétention; ils ont voulu seulement résumer, l'un en prose, les autres en vers, les principales règles de la composition, et surtout nous faire aimer la poésie en nous la montrant dans son plus beau jour. Lorsque Virgile écrit les Gèorgiquts , son véritable but, ce n'est pas de nous apprendre à labourer, à semer, à élever les abeilles ; c'est de nous faire aimer

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