‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 40 sur 75 · Tertullien, de VOrnement des femmes y liv. II · texte numérisé non relu

Tertullien, de VOrnement des femmes y liv. II

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terrible et dit spirituellement : « Voulez-vous que je vous parle moins chrétiennement? Vous êtes persuadées que vous ne devez tâcher de plaire qu'à vos maris. £h bien! tenez pour certain que vous leur plairez d'autant plus que vous aurez soin de déplaire aux autres. »

Mais il ne faut pas que les femmes se contentent d'effacer leur fard et d'arracher les ornements factices de leur tète. Gomme le dit encore Tertullien : « Elles sont coupables dans leur toilette, par ce qu'elles ont de trop et parce qui leur manque; elles sont à la fois trop habillées et trop nues. » Aussi veut-il qu'elles portent un voile qui dérobe leur visage aux regards indécents , et il compose un traité spécial, plein de grâce, de naïveté et de profondeur : Que les vierges doivent être voilées. Ce ne sont pas les adversaires qui lui manquèrent. De toutes parts, on le voit d'après ce curieux ouvrage, les femmes argumentaient contre lui; elles lui citaient les livres saints pour avoir la permission de ne pas mettre de voile. Aucun précepte de l'Écriture ne prescrit le voile , disaient-elles ; et elles rapprochaient , elles commentaient les textesiavec une érudition embarrassante, et défendaient la liberté de leurs attraits au nom de l'orthodoxie chrétienne. Rien de plus intéressant dans les Pères que ce spectacle des passions humaines luttant contre la pressante et souveraine autorité de l'Église , et se déguisant mieux sous les apparences de la vraie doctrine. Les Pères triomphaient néanmoins, et c'est leur sévérité salutaire qui finit par créer dans l'humanité ce caractère admirable de la vierge chrétienne, mélange de pureté, de douceur, de piété , de modestie, qui depuis dix-huit siècles a charmé l'imagination des hommes et donné à la poésie de nouveaux accents, un nouveau modèle à la peinture.

Je demande pardon à M. Charpentier de compléter par quelques citations nouvelles les pages excellentes qu'il a écrites sur l'éducation de la femme : c'est un sujet si

intéressant qu'on peut s'y attacher. Si l'on veut se faire une idée exacte de la prévoyance des Pères et de leur désir de tout régler en cette grave matière, qu'on lise l'instruction envoyée par saint Grégoire de Nazianze à Olympias le jour de son mariage : c'est une règle de vie coi^ugale qui embrasse tous les devoirs d'une fenmie, devoirs envers elle-même, envers son mari, envers ses enfants. Il lui recommande de vivre modestement chez elle , de ne sortir que pour aller à l'Église et au sermon , de ne recevoir que ses parents et les personnes âgées, et, qu'on me pardonne ce rapprochement profane, Molière semble avoir traduit saint Grégoire dans le portrait bourgeois que Ghrysale trace de la femme parfaite :

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants^ Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie.

Il n'est pas jusqu'à certain devoir plus mystérieux du mariage que l'autorité de saint Gfégoirene s'occupe de r^ler. Avec la candeur accoutumée des saints Pères, il ne craint pas de donner à une vierge chrétienne, le jour même de son mariage, le conseil suivant. Gomme si sur un point délicat la traduction serait malaisée, je me sers d'une paraphrase en vers, par Desmarets de Saint*Sorlin, que je rencontre dans un recueil de poésies chrétiennes rassemblées par La Fontaine pour le prince de Gonti; elle est asseï plate, mais ne manque ni d'exactitude ni de décence :

Réprimex du mari l'ardeur insatiable

Par de secrètes raisons, Afin qu'il garde au moins un respect honorable

Pour les saintes saisons.

On le voit, les Pères ont tout prévu, tout réglementé.

C'est cette plénitude et cette précision de détails , même sur les points qui semblent le moins les comporter, qui rmd plus remarquable l'omission qu'ils font, dans le plan de vie de la femme chrétienne , des travaux de Tesprit. Cette omission est volontaire. L'émancipation de la femme, entreprise par les Pères, n'est pas celle que notre siècle a rêvée. Saint Clément d'Alexandrie définit, en un mot plein de sens et de profondeur, l'égalité de la femme telle que le christianisme l'a comprise et fondée : « La femme est l'égale de l'homme sous le rapport de l'Ame, » c'est-à-dire que , sans interdire absolument à la femme la culture de l'esprit, le christianisme établit son principal titre d'égalité sur le perfectionnement moral , sur la vertu. Les Pères veulent que la femme soit sage , mais non savante, raison* nable, mais non raisonneuse. Dans ces entretiens charmants, où, par un beau jour de soleil, sur le gazon d'une riante prairie , saint Augustin discute avec sa mère, avec Adéodat son fils, et Trygetius son ami, sur quelque beau sujet de morale ou de religion, comme par exemple sur h bonheur, sainte Monique prend quelquefois la parole, brièvement et simplement, et saint Augustin lui répond avec un touchant respect : « C'est vous , ma mère , qui avez trouvé la vérité. » Et il ajoute : « Voilà le triomphe de la simplicité du cœur sur les lumières de l'esprit. » Sainte Monique, en effet, n'est pas une savante; c'est une sainte femme. Quand elle trouve le vrai , mieux que des esprits supérieurs, accoutumés aux spéculations philosophiques , c'est que Dieu parle par sa bouche , comme il parle quelquefois par la bouche des enfants. Comme la femme, l'enfant, aux yeux des Pères, représente l'inspiration divine des cœurs simples ; il est pour eux un intercesseur naturel entre les hommes et Dieu. Saint Jérôme exprime admirablement cette idée touchante. La fille d'un pontife païen le consultait sur l'éducation de son enfant :

•« Apprenez-lui d'abord, lui répond saint Jérôme, à se jeter dans les bras de son aïeul en chantant : Alléluia ! Celui-là est un candidat à la foi, qui se trouve entouré de petits enfants chrétiens. »

Saint Jérôme est de tous les Pères celui qui a le plus souvent et le mieux pratiqué le gouvernement de la femme et de la famille, dont ils ont donné les lois dans leurs écrits. Saint Jérôme est un directeur dans le sens précis de ce mot au xvir siècle ; c'est en donnant le modèle de la direction spirituelle qu'il achève l'œuvre de Téducation de la femme et la réforme de la famille. Les épreuves terribles du désert , dont il est sorti victorieux, lui donnent le droit de prendre sans imprudence sous sa tutelle ces nobles femmes romaines , Mélanie , Marcelle, Paula, Léa» Fabiola. Il les entoure de sa vigilance et de ses conseils; ÎL leur écrit des lettres admirables , où il mêle aux préceptes de piété de bons avis pour le gouvernement de leur maison et pour l'éducation de leurs enfants. Il est tour à tour sévère et profond comme Bossuet écrivant à la sœur Cornuau , ingénieux et doux comme Fénelon dans ses lettres spirituelles, tendre et paré comme François de Sales cueillant un bouquet de fleurs célestes pour sa chère Philothée.

Par ce mélange d'autorité et de douceur, qui fut aux premiers siècles le secret de son gouvernement moral, l'Église prépare, en régénérant la famille, la formation de la société chrétienne. Mais ce n'était là qu'un commencement. Il fallait encore pacifier cette société naissante, où h guerre éternelle du riche et du pauvre menaçait déjà d'éclater. Ce fut là le plus grand effort des Pères des deux Eglises. Il n'est pas de sujet plus cher à leur éloquence que l'aumône et la charité. On ne peut trop admirer avec quelle variété d'arguments ils plaident pour le pauvre, sans l'irriter contre le riche par des déclamations impru-

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dentés. Rare et difficile mesure dans un temps où, pour porter d'autres noms, les partis, dans la société, n'étaient pas moins ardents que dans le nôtre, et où les passions prenaient aussi volontiers les armes pour s*assouvir ou se venger! Les discours des Pères attestent la profondeur des ressentiments de ces pauvres qui, voyant triompher la religion des pauvres et des malheureux, avaient pris sa victoire pour la victoire de la misère sur la richesse. Aussi, dans la bouche des Pères, quelles paroles de douceur et de paix ! quels efforts habiles pour calmer les passions ' frémissantes ! quel art merveilleux de désarmer le pauvre par une intercession fraternelle auprès du riche attendri ! Cette politique chrétienne prend toutes les formes que peut inventer le génie ed l'éloquence. Quelquefois , au moment où la prière du pauvre va devenir un murmure, l'orateur sacré s'arrête, et montrant aux malheureux qui l'écoutent le ciel étincelant d'étoiles : « Vous vous découragez, s'écrie-t-il, et pourtant c'est pour vous que les astres versent leurs doux rayons ! L'or et l'argent ne brillent pas dans vos demeures ; mais c'est pour vous que le soleil parcourt sa carrière, en éclairant vos pas^ I » Et il apaise ainsi les plaintes des hommes, en leur montrant les bienfaits de Dieu semés dans l'univers. Il relève le pauvre de la déchéance dont il se croit frappé, en le nommant avec respect de ce nom d'enfant de Dieu qui l'égale aux plus puissants du monde. Et, pour achever de combler la distance, il lui ouvre les tombeaux, et lui faisant toucher les cendres des princes et des grands capitaines, il le déûe de distinguer dans cette commune poussière la pauvreté de la richesse, la faiblesse de la force, la laideur de la beauté ^. Enfin, il ouvre le ciel lui-même, il y convoque le riche et le pauvre au tribunal céleste, quand Dieu parait au milieu

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