‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 45 sur 75 · Dante, Purgatoire , chant XXX · texte numérisé non relu

Dante, Purgatoire , chant XXX

380 ÉTUDES UITÉILUKKS ET MOIULES.

une rue de Florence, et dont il avait reçu, dit Boccace, le regard de flamme, Tespoir de la félicité suprême. G*était cette jeune fille qu*il retrouvait au ciel, montée sur un char emblématique, entourée des vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, des Vertus et des Anges > et personnifiant la Théologie.

Entre la vision d'Hermas et celle de Dante, plus de mille ans se sont écoulés, et je ne veux pas dire assurément que la Divine Comédie s'est inspirée du Pasteur, Je note la ressemblance, non pour en conclure Timitation, mais pour chercher le secret de ces conformités singulières nées spontanément du fond même du christianisme. La personnification de l'Église dans le Pasteur ^ ce n'est pas une simple allégorie. Cette femme qui représente l'Église, Hermas l'a connue, il l'a aimée, et c'est sous la figure de cette jeune fille autrefois chérie, que lui apparaît l'Église de Dieu. Ainsi la jeune fille d'Hermas joue un double rôle, un rôle historique et un rôle figuratif, comme la jeune fille de Dante : c'est d'abord une personne aimée, puis elle devient un emblème, chez Hermas, l'emblème de l'Église ; chez Dante, l'emblème de la théologie. Chez tous deux, c'est un sentiment qui se transforme en une idée, et de la combinaison d'une affection du cœur avec une pensée de l'esprit naît une personnification allégorique qui nous dévoile le secret du symbolisme chrétien. Qu'est-ce, en effet, que le symbolisme chrétien? c'est un essai de conciliation entre l'idéal et le réel, essai périlleux, où l'on s'expose toujours soit à matérialiser l'idéal dans la réalité, soit à éteindre la réalité dans l'idéal. Le christianisme, selon la remarque ingénieuse et vraie d'Ozanam, a essayé de les concilier en adoptant pour les personnes et pour les choses une double interprétation : l'une littérale, qui leur laisse leur réalité, l'autre mystique, qui leur laisse leur idéalité. C'est ainsi que les personnes et les choses de l'Ancien et du Nouveau Testa-

ment ont été expliquées par TÉglise, qui a vu en eux tout à la fois des réalités et des symboles. G*est ainsi qu*Hermas, amené par la beauté d'une jeune fille à Tidée de la beauté générale de la création, a mis dans Théroïne du Pasteur tout ensemble une personne réelle et une chose idéale. C'est ainsi que Dante a formé d'une jeune femme qui a vraiment vécu et d'une idée abstraite de son esprit le personnage complexe de la théologie. Si l'on remontait plus haut , si l'on cherchait au delà du christianisme la trace de ces procédés mystérieux de l'esprit humain pour interpréter les choses, ne retrouverait-on pas l'origine éloignée de ce symbolisme dans la philosophie de Platon? Dans Platon, en eCfet, le réel n'est-il pas le premier degré qui conduit à l'idéal? N'est-ce pas le spectacle de la beauté physique qui enfante l'amour? L'amour de la beauté physique ne produit-il pas l'amour de la beauté morale, et celui-ci ne faitil pas éclore en nous ces ailes sur lesquelles l'âme s'élève à la contemplation parfaite de l'idéale beauté? Ainsi dans Platon, comme dans Hermas, comme chez Dante, les réalités et les idées se rencontrent et s'unissent pour former l'idéal et le symbolisme, où l'art vient ensuite puiser les types de la vraie beauté, de la beauté qui tient à la fois du réel et de l'idéal, de la terre et du ciel. J'admire la vitalité des grandes idées de l'homme, qui, une fois semées dans le monde, se trouvent poussées par des courants invisibles de l'esprit humain là où Ton s'attend le moins à les voir renaître et fleurir, comme les semences légères transportées d'un monde à l'autre par les vents du ciel, et qui, loin des lieux où elles sont tombées de la fleur mourante, vont s'épanouir en de nouvelles fleurs. J'admire, à une telle dislance du platonisme, dans ce livre obscur d'un des premiers chrétiens, cette réminiscence lointaine des poétiques imaginations de Platon, ce pressentiment plus lointain encore des inventions du Dante; j'admire ce légen-

daire des premiers siècles, qui d'un côté donne la main, à travers le passé, au philosophe païen du Banque^ et de l'autre, à travers l'avenir, au poète catholique de la Divine Comédie.^

Mais ne l'oublions pas, chez Hermas la légende n'est que la forme symbolique des préceptes, et le légendaire n'est qu'un moraliste, un moraliste chrétien. Il a soin, je l'ai dit, de ne pas parler en son nom. Au premier livre du Pasteur, c'est l'Église qui apparaît à Hermas. Au second, c'est ud ange qui se montre à lui soûs la Ggure d'un berger, vêtu d*un manteau blanc, une panetière et une houlette à la main. C'est l'ange de la Pénitence. La pénitence est la voie du salut, et l'ange, le pasteur divin (de là le nom du livre), est le guide qui se charge d'y ramener les brebis errantes. Rien de plus conforme que ces images aux paraboles du Christ et aux récits de l'Évangile, où la légende chrétienne des premiers siècles emprunte presque toujours les allégories et les merveilles dont elle compose ses biographies poétiques des saints. Le b^ger révèle à Hermas les préceptes de la vie chrétienne, et lui enseigne une morale dont j'étudierai le caractère dans un prochain article.

La morale enseignée par le Pasteur à la société chrétienne n'est pas une scien'ce spéculative exposée dans une suite de beaux théorèmes sur le devoir, le bonheur et le souverain bien; c'est une science entièrement pratique et d'une application immédiate. On a vu précédemment Hermas, tout bon mari qu'il est, regretter, à l'aspect d'une jeune fille qui lui plaît, qu'elle ne soit pas sa femme. La jeune fille (c'est, on s'en souvient, la figure de l'Église) apparaît à Hermas et lui reproche d'avoir péché contre elle par la pensée.

Hermas, qui dans sa pensée ne trouvait rien que d'honnête et s*estimait innocent, verse des larmes abondantes en apprenant qu'il est coupable. Alors l'Église lui apparaît de nouveau et lui annonce que parce qu'il est bon et simple de cœur et qu'il pleure, lui si gai autrefois, Dieu est touché de son repentir. Mais ce n'est pas seulement le regret conçu par Hermas à" la vue de la jeune GUe qui a offensé Dieu. Hermas a une femme, et cette femme est médisante. Il a des enfants, et ces enfants ruinent leur père par leur dissipation et leur dépense. Il ne sufBt pas à Hermas, pour apaiser Dieu, de s'être amendé lui-même parle repentir; il faut qu'il amende sa femme et ses fils; il faut, comme le dit l'Église, que chef de famille il gouverne mieux sa famille et qu'il « reconforte sa maison*. » Ainsi, selon le précepte de l'Église, se perfectionner soi-même ce n'est que le commencement du bien; la plénitude du bien, c'est de perfectionner les autres, d'amender après soi sa femme et ses enfants. La vertu dans le père, la vertu dans la famille, voilà, d'après Hermas, le progrès indispensable de la sanctification. Comment se perfectionner soi-même? On vient de le voir : en effaçant de son âme, par le repentir et par les larmes, jusqu'au dernier vestige d'une pensée même involontaire et en apparence innocente. On est frappé , en étudiant les premiers temps du christianisme, de la sévérité des maximes sur la pénitence. Elles se sont adoucies depuis lors : on ne croit plus que la vertu de la contrition s'épuise et qu'il n'y ait pas de pardon pour les récidives innombrables du péché. Mais aux premiers siècles on admettait qu'après avoir été baptisé le chrétien ne pouvait, s'il péchait, se repentir efficacement qu'une fois. Toute faute ultérieure semblait inexpiable*. « Si quelqu'un pèche après le baptême, dit Hermas, il lui reste encore une pénitence à

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