De Gloria mantfrum, cap, xxxv
Vingt ans s*écoulèrent sans que Clément entendit parler de Faustus et de Matthidia, et il put se croire orphelin.
Ainsi privé de sa famille, seul dans le monde, sans les douces affections du foyer, Clément s*accoutuma de bonne heure à mener une vie d*étude qui convenait à son caractère triste et réfléchi. Il lut les livres des philosophes, alla d^école en école écouter leurs enseignements, et agita dans sa pensée toutes les questions qui, aux époques de doute, s*imposent aux esprits sérieux. Clément, tel qu*il se dépeint dans sa première homélie, ressemble à un de ces jeunes hommes du commencement du xix* siècle, dont des romans célèbres nous ont retracé les portraits. Il a cette complaisance à s'analyser soi-même, qui est leur caractère commun. Il ne sait plus où se prendre. Il ne croit plus à rien, et voudrait croire encore. Il a soif de la vérité, et la vérité le fuit. Il la poursuit, il rappelle, et après de vains efforts, découragé de penser comme d'agir, il est près de succomber à la tristesse et de s*affaisser sous le poids du doute et de l'inertie :
c J'étais jeune, dit-il, je vivais dans la tempérance et dans la chasteté, et mon âme était retenue comme captive par la tristesse et par l'ennui. Une pensée, j'ignore d'où elle m*était venue, m'obsédait sans cesse : la pensée de la mort. Que serai-je après avoir vécu ? Quelque chose ou rien ? un atome, un néant, sans mémoire de ma vie passée, et perdu dans l'oubli où le temps ensevelit toutes choses t Ou bien existerai-je sans exister, sans connaître ceux qui existent, sans être connu d'eux, comme j'étais avant d'être né? Le monde a-t-il été créé ? Avant d'être créé qu'était-ilî S'ila existé toujours, toujours il existera. S'il 9 commencé, il doit finir. Et après sa dissolution qu'y aura-t-il, sinon le silence, l'oubli, ou quelque chose peut-être que la pensée de l'homme ne saurait prévoir ?
« Telles étaient les questions qui, je ne sais d'où, ve-
naient h moi et m'obsédaient sans cesse. A force d'y réfléchir en vain, je fus pris d^une si amère tristesse que mon corps se desséchait et que mes joues se couvraient de pAleur. Plus j'essayais d'échapper à ces angoisses de l'âme, plus elles m'étreignaient violemment, et je gémissais de porter en moi le fléau de ma pensée, ignorant que Dieu m'avait donné en elle la plus bienfaisante des compagnes, et que je lui devrais un jour l'espoir de l'immortalité, comme je l'ai reconnu depuis et comme j'en rends grâce à la bonté du Seigneur ^ >
René racontant le vide de son âme au sable des grèves et aux feuilles sèches des bois, Obermann s'asseyant sur la colline, épuisé par le double martyre d*un désir immense et d'une immense faiblesse, n'ont pas le front plus pâle que Clément et chargé d'un plus sombre nuage. C'est la maladie que nous avons crue celle du xix* siècle qui se déclarait à Rome , il y a seize cents ans : tant il est vrai que les choses nouvelles sont rares et que les sentiments qui nous semblent les plus modernes ont déjà paru dans le cœur de l'homme, au moins à l'état d'ébauches ; tant il est vrai que l'humanité, même en se développant toi^jours, ne cesse pas de se ressembler ! Il y a pourtant des différences entre Clément et ses successeurs. Clément n'est pas arrivé comme René, comme Obermann, de la fatigue de l'âme au dégoût de la vie. L'idée du suicide est tardive : elle se produit quand l'homme, encore plus mécontent de la société que de lui-même, désespère de trouver son remède dans la société, comme dans son propre esprit et dans son propre cœur. Clément n'en est pas là. U n'a pas de colère contre la société, et c'est sa première différence d'avec Obermann et René. U en a encore une autre. C'est qu'il ne prend pas sa maladie pour un signe de grandeur,