Homélie I
et qu'il n'y intéresse pas son orgueil. Il en souffre, il s'en plaint comme d'un mal, il ne s'en prévaut pas comme d'une supériorité. Clément est malade, mais n'en est pas plus fier. Il n'aime pas son mal : Obermann et René se complaisent au leur; c'est pour cela que Clément se guérit, et que les autres sont incurables.
Quel sera le remède de Clément? Chez nous la maladie de René et d'Obermann a fini par céder. Le xix* siècle, dans la maturité de ses cinquante-huit ans, parait en voie de convalescence. Le mal intérieur qui dévastait les jeunes gens d'alors, c'était de trop penser. On dit, ou plutôt les jeunes gens d'aujourd'hui disent eux-mêmes qu'ils ont pris un moyen héroïque de se guérir, c'est de penser le moins possible aux grandes questions qui faisaient pâlir et maigrir Clément. Ils se vantent d'être plus soigneux que leurs devanciers de leur santé morale et physique. Pour moi, j'ai meilleure opinion d'eux qu'euxmêmes, et je crois qu'en se louant de la sorte, ils s'amusent à se calomnier. Quand s'élève une voix éloquente qui leur parle de la religion naturelle ou du devoir, grâce à Dieu, dans les jeunes gens, le vieil homme se réveille et se retrouve attentif et touché. Mais ce que je leur accorde volontiers, c'est qu'il faut que la philosophie s'arme de l'éloquence pour les arracher à leur indifférence. J'accorde qu'on en trouve peu qui, brûlant d'un pur amour pour le vrai, s'enferment nuit et jour, comme Clément, avec les pâles fantômes de la métaphysique. Ce n'est pas qu'ils ne pensent plus, comme ils disent ; mais leur pensée a changé d'objet. Ils sont descendus des nuages ; ils ont déposé à la porte des dernières écoles de la philosophie le fardeau des lourds problèmes, et ils courent d'un pas agile vers l'avenir, chargés pour tout bagage du souci d'aller vite et d'arriver loin. Le vent des idées positives gonfle les voiles de leur navire. Il les détourne du rêve en les poussant aux
affaires, et ils voguent sur cet océan de. la vie moderne, non plus comme Tépicurien de La Fontaine,
Qui croit avoir pour soi le vent et les étoiles,
qui se laisse bercer par les vagues et qui s'endort sur la foi des zéphyrs, mais comme le négociant d*Horace, qui cingle vers le port avec sa cargaison. Voilà comme le XIX* siècle s'est guéri, remplaçant un mal par un autre, la fièvre de la pensée par la fièvre des affaires. Mais au premier siècle de l'ère chrétienne, alors que le monde travaillait à l'enfantement d'une société nouvelle, les jeunes gens, en proie au besoin de penser, n'avaient pas cette ressource des dérivatifs, privilège des vieilles sociétés qui ont des infirmités de rechange, et qui peuvent se donner une maladie au lieu d'une autre, dans l'intérêt de leur santé. Aujourd'hui Clément ne serait ni pâle ni exté-* nué comme ce pauvre Phédon dont parle La Bruyère, le Phédon aux yeux creux, au corps sec, au regard triste, au visage maigre. Nous ne le verrions pas errer d'école en école, cherchant la vérité, comme un cerf altéré cherche l'eau des fontaines. Peut-être que, dans les premières ardeurs de la jeunesse, il aurait traversé, ne fût-ce qu'un instant, l'église de Saint-Simon ; mais, comme il a beaucoup d'esprit, il aurait fini par devenir un homme bien posé, mêlé aux grandes affaires, dans un bel état de fortune, et par avoir, comme le Giton que décrit encore La Bruyère, le visage plein, le teint frais et l'œil content. Et voilà la différence du premier siècle de l'ère chrétienne avec le xix* siècle après Jésus-Christ.
Parmi toutes les questions qui tourmentaient Clément, la plus grave à ses yeux, c'était celle de l'immortalité de l'âme. Il y revenait sans cesse, et, pour se consoler dans ses incertitudes, il se posait ce dilemme :
« S'il n'y a rien après la mort, à quoi bon m'atlrister