Homélie II , chap. vi et vu
troverses publiques sont une vraie petite guerre avec toutes les ruses de la grande.
Quel est le sujet du débat révélé par les affidés de saint Pierre ? L'auteur des Clémentines, quand il fait discuter ses personnages, va droit aux grandes questions, aux questions capitales pour le public de son temps, à celles que toute philosophie nouvelle, à plus forte raison toute religion nouvelle, doit d'abord résoudre, parce que ce sont les premières dont l'humanité demande la solution à toutes les religions et à toutes les philosophies. Entre Simon et saint Pierre, ce sera la question métaphysique de la nature de Dieu et de ses rapports avec le monde. Entre Appion et Clément, ce sera la question delà règle morale. Ces deux questions embrassent tout, les idées et la conduite, les problèmes de l'esprit et les problèmes delà volonté. Ce sont les deux anneaux extrêmes de l'immense série des problèmes philosophiques, les deux bouts de la chaîne qu'il faut tenir et serrer dans nos mains.
Simon le magicien veut donc interroger saint Pierre sur l'unité de Dieu et combattre l'unité de Dieu, par des textes de la Bible. Quoi ! des textes de la Bible contraires à l'unité de Dieu ! Sans doute, et voici le mot de l'énigme :
« Il y a dans l'Écriture un grand nombre d'erreurs, dit saint Pierre à Clément. Moïse, qui n'a pu la rédiger tout entière, a confié le soin de cette rédaction à soixante-dix vieillards choisis. Mais ils se sont laissé surprendre par le démon , qui a introduit dans l'Écriture des mensonges contre le vrai Dieu.... Simon compte se prévaloir, dans sa discussion avec moi, de ces faux chapitres de l'Écriture inspirés par le démon.... Nous ne pouvons pas avouer publiquement qu'il y a dans l'Écriture des chapitres faux mêlés aux vrais : ce serait embarrasser la foi du peuple, qui n'a pas le discernement; ce serait l'indigner peut-être et nous faire passer pour d'impies blasphémateurs ; ce serait faire les affaires de Simon.... Il faut par conséquent accepter les
faux chapitres, ceux du démon, et trouver dans les vrais, dans ceux qu*a inspirés Dieu , de quoi confondre les arguments de Simon*. »
Voilà donc, d*après saint Pierre, le chrétien placé par la Bible entre le mensonge et la vérité. Gomment distinguera^ t-il l'un de l'autre? Gomment reconnattra-t-il les chapitres de Dieu et les chapitres du diable? La règle est bien simple: Dieu étant nécessairement parfait, tout ce qui, dans le Jéhovah de la Bible, contredit la perfection de Dieu, est un infernal mensonge ; tout ce qui s'accorde avec elle est une révélation divine. Tel est le critérium proposé par saint Pierre, et il l'applique avec une étonnante énergie :
« Puisque ce Dieu est le maître de l'univers qu'il a créé, puisqu'il commande à tous, pourquoi prend-il la peine de mentir? S'il ment, qui dira la vérité? S'il ignore, qui donc a la science suprême ? S'il hésite, s'il se repent, qui a la sagesse souveraine et l'immuable volonté? S'il est jaloux, qui donc est au-dessus de toute comparaison? S'il endurcit les cœurs, qui les fortifie ? S'il ferme nos yeux et nos oreilles, qui donne la lumière et l'ouïe ? S'il conseille la fraude, qui distribue la justice? S'il trompe, qui est sincère? S'il est faible , qui est le fort des forts ? S'il est injuste , qui est juste? S'il fait le mal, qui fait le bien ?... S'il habite dans un tabernacle, que devient son immensité ? S'il demande des sacrifices, des victimes, des libations, il a donc besoin de quelque chose?... S'il aime les flambeaux des temples, est-ce lui qui a fait les flambeaux du ciel ? S'il est le dieu des combats, qui est le dieu de la paix?... S'il est cruel, qui est humain? S'il aime les adultères et les homicides, quel est le juge non prévaricateur? S'il est le dieu du crime, quel est le dieu de la vertu * ? >
Et quand saint Pierre a terminé ce tableau, dont chaque
1 . Homélie II , chap. zxxviii et xxxix. ^ 2. 16. , chap. xlui et xuv.
ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORAIJiS. 411
trait se rapporte au Jéhovah biblique, c'est-à-dire à la contrefaçon du vrai Dieu par la main du démon : « 0 Clément! 8*écrie-t-il, ô mon fils, ne reconnais pour dieu que le Dieu unique, père des hommes en même temps que leur mattre, le Dieu juste et bon, bienfaiteur de l'univers, le Dieu éternel, incomparable, qui a fait toutes choses, et qui habite dans le cœur des hommes vertueux*. » Cette image du vrai Dieu est aussi dans rÉcriture, mais comme recouverte et voilée par l'image diabolique du faux Jéhovah. Sachons retrouver la vérité sous le mensonge, à la lumière de ce principe : la perfection de Dieu. Voilà toute la pensée de saint Pierre. Je lui en laisse la responsabilité. Cette page des Clémentines est sans doute une de ces interpolations ultérieures où rhérésie s'est donné carrière '. Je remarque seulement que le critérium proposé par saint Pierre est un principe purement rationnel ; que c'est avec la raison, déclarée tout à l'heure radicalement impuissante, que saint Pierre établit la perfection nécessaire de Dieu ; que c'est avec la raison qu'il distingue dans TËcriture ce qui contredit cette perfection et ce qui s'accorde avec elle, et que saint Pierre redevient quelque peu rationaliste de traditionaliste qu'il était , ce qui prouve que lorsqu'on éteint le flambeau de saint Jean, on finit tôt ou tard par être forcé de le rallumer.
Hais l'heure de la controverse est arrivée. Saint Pierre va au rendez-vous indiqué par Simon. Le magicien est un Samaritain qui dans ses voyages a étudié la philosophie grecque et la science des mages '. C'est un de ces réformateurs qui, dans la décadence du paganisme, ont tenté de