‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 55 sur 75 · Homélie II , chap. xxii · texte numérisé non relu

Homélie II , chap. xxii

remplacer les dieux par les génies et les mystères discrédités par les évocations et les enchantements. Il avait, disait-on, égorgé un enfant, séparé son âme de son corps, et appris de cette âme les secrets du monde surnaturel^ A Taide de cette science, il faisait des prodiges. Il volait dans les airs, il changeait les pierres en pain, il se transformait en serpent ou en chèvre, il ouvrait les portes fermées, il déplaçait, sans y toucher, les meubles des maisons. Il s'était proclamé dieu, et commandait comme tel à trente disciples dont il avait promis de faire la fortune, promesse bien mondaine pour un dieu. Tel est le personnage qui va disputer contre saint Pierre. On se rassemble sous un portique. Chacun des deux champions est suivi de ses partisans. Une grande foule les entoure. Au premier rang, on remarque un vieillard qui forme pour ainsi dire Tenjeu de la discussion ; car ne sachant ce qu'il doit croire, il a promis d'embrasser la doctrine du vainqueur : une âme est le prix du combat. Qu'on ne s'attende pas à un tournoi d'éloquence. Saint Pierre et Simon ne sont pas de grands orateurs ; ce sont deux raisonneurs diffus et subtils jusqu'à la puérilité, mais souvent aussi ingénieux et adroits, saint Pierre surtout, dont la parole est un mélange piquant de bon sens et d'esprit*. N'y a-t-il qu'un Dieu? y en a-t-il plusieurs ? Il y en a plusieurs, dit Simon le magicien, l'Écriture l'atteste; elle se sert plusieurs ibis de cette expression : Les dieux. « Vous serez semblables à des dieux. > Et ailleurs : « Adam est devenu comme un des vôtres. » Ailleurs encore : « Que les Dieux qui n'ont pas fait le ciel et la terre périssent. >» Saint Pierre réplique par d'autres citations

L Homélie II, chap. xxvi.

2. Il y a daDs les Clémentines deux disputes de saint Pierre et de Simon : Tune dans l'homélie III, chap. xxx; l'autre qui commence à la 16* homélie et qui continue jusqu'à la 19*. J'analyse celte dernière, qui offre plus d'intérêt.

OÙ l'unité de Dieu est formellement proclamée : « Le Seigneur ton Dieu est le Dieu du ciel et de la terre et il n'y a pas d'autres dieux, » etc. Cette guerre de textes se prolonge quelque temps et dégénère en subtilités. « Dieu a dit : « Fai- « sons l'homme à notre image, » objecte Simon. Ce pluriel faisans atteste la pluralité des dieux, auteurs de l'homme. — Non pas, répond saint Pierre. Le pluriel faisons se rapporte à un Dieu unique, mais composé de deux attributs, la sagesse et la volonté. C'est la sagesse de Dieu qui propose à sa volonté de faire l'homme, et voilà pourquoi faisons est au pluriel *. » Ces jeux d'esprit ravissent l'assistance. Enfln Simon touche à un point plus sérieux, l'existence du mal, le grand argument qu'on a toujours opposé à l'existence ou à la bonté de Dieu : « Tu prétends, dit-il à Pierre, qu'il n'y a qu'un Dieu et que ce Dieu est juste et bon ? Mais comment expliquer qu'il ait permis le mal ? Ou ton Dieu a voulu ce mal, et il n'est pas bon, ou il a pu l'empêcher, et il n'est pas tout-puissant. «• Et il développe surabondamment toutes les parties de sa thèse, les imperfections du monde matériel et du monde moral, les souffrances des bons, la prospérité des méchants, l'inégalité des conditions et des fortunes, etc.

Saint Pierre est optimiste. Il croit que Dieu est bon, et que le monde, tel qu'il est, est un acte de sa bonté. Mais l'optimisme de saint Pierre n'est pas celui qui, au lieu de s'expliquer le mal, se contente de le nier, en affirmant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nier le mal, ce n'est pas prouver qu'il n'existe pas, et c'est amoindrir la dignité de l'homme, que la lutte contre le mal grandit; c'est rapetisser la vie humaine. Saint Pierre avoue que le mal existe, et qu'il existe par la volonté

1. Saint Justin se sert de celte môme parole de l'Écriture : •« Faisons rhomme, » etc., pour démontrer la distinction des personnes dans l'unité de la substance divine. {Dialogue avec Tryphon, chap. lxii).'

de Dieu. Toute la question, c^est de MToir bMI peut ne pas exister, et s'il est impossible d'en faire sortir le bien.

Peut-il ne pas exister! Saint Pierre se livre ici à une discussion très-longue, très confuse, où je n'essayerai pas de me plonger avec lui. Sa démonstration, si je ne me trompe, se réduit à cet argument classique de la métaphy* sique : Dieu est parfait. Gréer un monde également parfait, c'eût été pour Dieu se créer lui-même; I9 création aurait été identique au créateur. Donc l'imperfection, c'est-à-dire lemal,«st une nécessité de la création, et alors tout ce qu'il nous est permis de réclamer du créateur, c'est qu'il fasse servir ce mal inévitable au triomphe définitif du bien.

Gela nous mène à la seconde question : Le bien peut-il sortir du mal ? Saint Pierra emprunte à la philosophie, au profit du christianisme, la noble théorie de l'épreuve*. Ge que nous appelons le mal, c'est la matière de nos vertus. Dieu nous ménage le mal comme une occasion pour notre libre arbitre d'opter pour le bien et de mériter ainsi les récompenses futures. Le seul tort de saint Pierre, c'est de pousser son argument trop loin : « S'il y a des pauvres, dit-il, c'est pour que les riches aient l'occasion de faire l'aumône. » Que notre mal, à nous, nous soit une épreuve et une source de mérite, cela suffit. Il n'est pas besoin, pour justifier Dieu, que notre prochain souffre à notre bénéfice. Mais à part cet excès, saint Pierre exprime les idées les plus saines de la philosophie antique, sanctionnées par l'adoption du christianisme, et de temps en temps il y mél« des vues plus personnelles et plus neuves, que je vais développer d'après lui. Une des idées de saint Pierre, c'est que nous n'appliquons pas toujours à propos ce nom de mal que nous donnons à tant de choses : car ce qui est un

1. Je me suis servi ici des Récognitions comme d'un commenUire des Homélies. (VoirJReco^nï(.,liv. 111, chap. jcxin^Iiberuin arbitriumquidtit]

mal pour l'un est un bien pour l'autre; ce qui est un mal aujourd'hui peut être un bien demain *; tout événement, bon ou mauvais, est une semence jetée dans notre vie pour produire d'autres événements d'où en naîtront d'autres à leur tour. Tel événement, que nous avons jugé fâcheux au moment où il s'est produit, peut-être Testimerions-nous favorable si nous avions assez d'attention et de clairvoyance pour suivre du regard toute la série de conséquences qu'il a portées. Telle semence que nous avons crue mauvaise a enfanté plus tard des fruits excellents. Donc ce nom de mal que nous appliquons n'a pas un sens déflnitif et absolu : il n'a qu'un sens temporaire et relatif au moment où nous nous en servons; demain peut-être, mieux éclairés, nous le remplacerons par le mot contraire, ou plutôt, pour porter un jugement certain sur les choses et les qualifier d'une expression vraie, il faut attendre que la série des conséquences dont tout événement porte en soi le germe soit entièrement épuisée. C'est au dernier jour de notre vie qu'embrassant du même regard les semences primitives et les fruits successifs qu'elles ont donnés, nous avons le droit de dire : « Ceci est un mal, ceci est un bien, » comme c'est seulement à la tombée du soir que le laboureur peut dire si le jour a été bon ou mauvais pour la moisson. Et encore, ce droit est-il à nous ? Est-ce une vue infaillible que le mourant jette sur l'étendue de sa vie écoulée, avant de fermer ses yeux ? La destinée de l'homme est-elle close ici-bas ? La vie terrestre est-elle toute la vie ? Non ; c'est un commencement ; ailleurs est le dénoûment et la fin des destinées. De l'étroite enceinte du monde, nous ne découvrons ni tous les efiets ni toutes les causes. Nous n'apercevons qu'.une part de la réalité; l'autre est plongée dans l'ombre, et cette

]. K Xeque malum est malum neque bonum contingit esse bonum, c quum alterum opère tur alterum. »

ombre, laissée par Dieu sur Tunivers, nous l'appelons le mal quand nous devrions l'appeler le mystère. Un jour, dans l'autre vie, parcourant d'un regard l'infini, brillant des clartés suprêmes, nous découvrirons sous les voiles soulevés l'harmonie universelle, et nous comprendrons enfin que ce que nous appelons le mal, c'est l'incognito du bien. C'est du ciel seulement que l'on peut juger la terre: d'ici-bas nous ne voyons rien que des ébauches et nous calomnions Dieu. Supposez un grillon qui, chantant sa chan* son dans la campagne, verrait un jour des moissonneurs armés de faucilles envahir la moisson, couper ces beaux épis, les attacher ensemble, les frapper à coups redoublés et réduire leurs grains en poudre ; le grillon gémirait sur ces insensés qui déshonorent la parure de la terre. L'insecte qui philosophe au bord de son trou, et qui dit delà moisson : « C'est un mal, » ne sait pas ce que c'est que moissonner, nouer les gerbes, battre en grange, moudre le blé et façonner le pain. S'il savait tout cela, il dirait : « C'est un bien. » Mais ce n'est qu'un grillon, ce n'est pas un homme, et l'homme lui-même n'est qu'un insecte, moins qu*un insecte, moins qu'un grillon, sous le regard de Dieu *.

Ainsi, argumenter contre Dieu de l'existence du mal, c'est parler sans savoir ce qu'on dit, c'est juger un tableau sur un premier crayon, un livre sur un chapitre. C'est manquer de respect à Dieu et tenter sa patience. Le bien et le mal, dit saint Pierre, ce sont les deux messagers de Dieu, les deux mains de sa sagesse {duo vdoces Dei manus) qui accomplissent tous ses desseins *.

J'ai résumé la réponse de saint Pierre, du moins telle que je l'ai comprise à travers les obscurités de son langage et les subtilités de sa dialectique. Il est curieux de relrou-

1. Cette idée se trouve trôs-ingénieuseraont développée dans un petit livre plein de verve de M. A. Pommier, DHsme et Afhnstne.

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