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420 ÉTUDES UTTÉRAIiVES ET MORALES.
grands désordres dans la société, la passion de Tamour, et démontre Fimpuissance du paganisme à la discipliner. La démonstration est charmante. C'est un des épisodes les plus curieux de ce roman chrétien, un de ceux qui devaient distraire les lecteurs de la monotonie des dissertations et des controverses par une scène qui touche à la comédie :
c Quand j'étais à Rome, dit Clément, il m'est arrivé une aventure que je veux vous raconter. J'étais au lit, triste et souffrant, quand je vis entrer dans ma chambre le piiilosophe contre qui je discute en ce moment, Appion. Je le savais ennemi des doctrines juives, dont je commençais à m'enquérir, e't grand ami dé la religion païenne, dont j'étais désabusé. Appion me demanda quel était mon mal. Je lui répondis par un soupir. < Vous aimez, » me dit-il. Je gardai le silence. < Eh bien ! reprit Appion, il n'y a « pas de mal sans remède. Je connais uji remède infaillible « à votre amour : la magie. Moi aussi j'ai aimé|; j'ai aimé c une femme d'une rare beauté, dont mille obstacles me « séparaient. J'ai trouvé un Égyptien dont j'ai fait mon ami, «c et il m'a donné un philtre dont j'ai éprouvé la puissance c en me faisant aimer à mon tour. Et quand j*ai été aimé, « j'ai été guéri. »•
Clément, qui a l'âme délicate, ne veut pas entendre parler de la magie : c'est une sorte de violence. Il faut inspirer l'amour, mais non pas l'imposer. «Je ne veux pas, dit-il, c contraindre celle que j'aime, je voudrais la persua der.— < Tâchez donc de la persuader, lui répond le philosophe.— c Ce sera difficile, car c'est une femme d'un esprit sage et « cultivé. — Il faut la voir et lui parler. — Je ne puis lui « parler ni la voir. — Peut- on lui écrire, du moins? — On « le peut. -— Eh bieni dit Appion, je vais cette nuit vous « composer une lettre que vous lui enverrez et qui fléchira << ses rigueurs. » Le lendemain, continue Clément, Appion
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0i*apporta une lettre que j*ai gardée, que je tiens dans mes mains, et que je vais lire. » Et Clément lit à ses auditeurs la lettre composée par le philosophe Appion, le réformateur du paganisme. Je ne puis la transcrire in extenso, comme il la lit, parce que l'auditoire qui l'écoute sous l'ombrage et au bord de l'eau ne s'effarouche d'aucune liberté de langage. J'en détache seulement quelques citations.
Mais avant de les mettre sous les yeux des lecteurs, qu'ils veuillent me permettre une digression. J'ai lu, comme eux, bien des romans, et des romans contemporains. Il y en a de très-intéressants, surtout si on les lit moins pour les aventures qu'ils racontent que pour les sentiments qu'ils expriment. Il est un sentiment que les romanciers aiment à dépeindre et qu'ils dépeignent diversement, selon les époques, selon les mœurs : c'est l'amour. De toutes les passions de l'âme, l'amour est celle dont l'expression suit le plus docilement les caprices de la mode, et par conséquent peut le mieux servir de date à un ouvrage. Par exemple, on est presque assuré de ne pas commettre d'erreur chronologique si l'on rapporte approximativement à la période qui s'étend entre 1825 et 1858 tout roman français où l'on trouve sur l'amour une des quatre idées suivantes, que je réduis en formules, pour plus de précision et de brièveté, mais qu'on verra développées, justifiées par des textes à l'appui, et déduites les unes des autres avec une rigueur qui est tout simplement la logique de la passion. Je vais énumérer ces quatre propositions : je demande pardon de mettre des numéros dans des choses de sentiment, mais il faut de la méthode :
1* « L'amour est involontaire et fatal : il s'impose à l'homme par un pouvoir plus fort que la volonté. » Il est toujours commode pour les passions de s'établir au-dessus du libre arbitre, comme pour les souverains d'être irres-
ponsables. G*est ce que fait Tamour dans nos romans. Voici un extrait d'un roman célèbre, comme pièce justificative :
« Ce qui fait Timmense supériorité de Tamour sur tous les autres sentiments, ce qui prouve son essence divine, c*est qu'il ne natt point de l'homme même, c'est que l'homme n'en peut disposer, c'est qu'il ne Taccorde pas plus qu'il ne l'ôte par un acte de sa volonté, c'est que le cœur humain le reçoit d'en haut, sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du ciel, et, quand une âme énergique l'a reçu, c'est en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire, il subsiste seul et par sa propre puissance*. »
Voilà Dieu déclaré catégoriquement auteur responsable de la passion. Une seconde proposition découle de là tout naturellement :
2» « L'amour étant involontaire, fatal et divin, y résister est une impiété. » C'estcette considération religieuse qui décide une héroïne célèbre de roman à ne plus lutter contre un amour longtemps combattu, et voici comme elle annonce à Dieu sa résolution de lui obéir :
«c Mon Dieu ! mon Dieu ! je vous ai blasphémé en blasphémant l'amour; eh bien! je courberai mon front superbe; je croirai, j'aimerai M »•
Vous entendez bien : « Je croirai.» Voilà Tamour devenu un acte de foi envers Dieu, et la résistance à l'amour un c blasphème. »
3* proposition. Elle ne se déduit pas moins rigoureusement des précédentes. « L'amour étant involontaire, fatal, la passion est une supériorité, un signe d'élection en même temps qu'un divin martyre. » C'est pourquoi la