‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 6 sur 75 · Voy. le Pape, p. 156 et suiv · texte numérisé non relu

Voy. le Pape, p. 156 et suiv

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livre des Principes de Ji&wXon avait paru, et le cartésianisme, que cet ouvrage avait détruit, ne s*était pas même encore introduit chez les jésuites.... Ce fut en 1717 que le P. Brisson enseigna le premier chez eux la philosophie de descartes : il avait choisi M. de La Gondamine pour soutenir une thèse publique, dédiée à V Académie des sciences ! » Harmontel dit aussi dans ses Mémoires : « Dès ma seconde année de philosophie, n'ayant pu engager les professeurs jésuites à nom enseigner la philosophie newtonienne^ je pris mon parti d*aller étudier à une autre école. »

Hais revenons à l'histoire de l'Université. Nous la reprenons aux approches de 89. « La grande institution, dit M. de Yiriville, était alors en pleine décadence. Moins ennemie du progrès que les jésuites ses adversaires, elle se montrait pourtant trop peu empressée de marcher en avant. C'est dans cette espèce d'incertitude et d'hésitation qu'elle fut surprise par le terrible mouvement qui venait changer toutes choses. Il fallait améliorer l'instruction publique. Les novateurs s'en chargèrent violemment, selon leur usage. En matière de réforme administrative, les révolutions n'ont qu'un procédé, et il est ancien, c'est celui des filles de Pélias, tuer pour rajeunir. Us immolèrent donc renseignement pour le préparer à une vie nouvelle. Cette résurrection se fit un peu attendre. Plusieurs essais étaient demeurés sans résultats; des tentatives plus sérieuses de création s'accomplirent après la chute de Robespierre. On commença par fonder l'École normale (30 octobre 1794). Le désordre contemporain des choses et des idées se révèle par la singulière organisation de ce grand établissement : « M. de Lacépède, raconte Cuvier, s'y trou- • vait sur les bancs avec M. de Bougainville, septuagénaire, « officier général de terre et de mer, écrivain et géomètre « également fameux ; avec le grammairien de Wailly, non « moins âgé , et auteur devenu classique depuis quarante

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c ans y avec notre savant collègue M. Fourier. M. de La « Place lui-même, et c'est tout dire, y parut d'abord comme « élève, et aux côtés de pareils hommes siégeaient des vil- « lageois, qui savaient à peine lire couramment^. »

Voilà une école bien étrangement constituée. Mais pouvait-on attendre beaucoup mieux de cette époque bizarre ? Une anecdote racontée par Cuvier achève de la peindre, c Un ministre du Directoire avait officiellement inspecté le Muséum. Au retour il parlait de l'intérêt de cette visite et de certains animaux curieux, la girafe, par exemple. < Sans « doute, lui dit-on, vous avez vu Lacépède? — On ne me « l'a pas montré, » répondit le ministre mécontent de cette négligence. » Heureusement à une telle administration en succéda bientôt une autre, capable de fonder, et dont l'œuvre subsiste encore. M. de Viriville a raconté avec un véritable talent l'histoire de l'Université impériale, et ses vicissitudes sous la Restauration et la dernière royauté. Nous n'avons pas le temps d'abréger son intéressant récit. Mais avant de le quitter, nous dirons un mot de Télégance typographique et des précieux dessins qui relèvent le mérite de son ouvrage. Cette histoire est à la fois un livre d'étude et un livre d'art, un savant travail et un album. L'érudition ainsi illustrée doit plaire à tout le monde; l'histoire de l'instruction publique, sous ce costume élégant et mondain, peut se présenter dans tous les salons.

(Revue de V Instruction publique, 13 awil 1854.) 1. Cuvier, Éloge de Lacépède.

DE l'Éducation dans la famille et au collège,

par Th. H. Barrau.

Un écrivain honnête homme, qu*il faut toujours citer quand on parle d'éducation, RoUin, a dit : « Les livres admirables sont rares ; les livres estimables le sont bien plus. » Je m'empresse d'annoncer à nos lecteurs un ouvrage qu'aurait estimé RoUin lui-même : c'est le livre de M. Barrau sur l'éducation.

L'auteur s'adresse aux pères de famille. De tous côtés on se plaint de l'éducation publique, on lui attribue les malheurs du siècle ; chacun propose son projet de réforme ; chacun offre de sauver la société dans l'espace de vingtquatre heures, et par le moyen le plus simple : une révolution dans l'enseignement. Il n'y a rien là qui doive étonner personne. Toutes les fois que les hommes mûrs font des folies que leurs enfants imitent à leur tour, ils ne manquent pas de se plaindre de l'éducation qu'on leur a donnée. Depuis quelque soixante ans, les pères de famille ont fait nombre de révolutions ; ils s'écrient douloureusement aujourd'hui que l'enseignement public a produit des révolutionnaires : ils oublient modestement que ce qui a produit les fils, c'est le mauvais exemple des pères. La société l'oublie comme eux, et cherche un remède aux vices présumés de l'éducation ; on travaille à la réformer ; on multiplie les systèmes, et l'on ne songe pas que s'il est un sujet où les expériences sont dangereuses, c'est l'éducation, parce qu'elles s'y font sur des êtres vivants, sur des âmes, et qu'il n'est pas permis d'exposer, même au profit de la science pédagogique, la vie morale de plusieurs générations.

Au milieu des théories plus ou moins aventureuses d'enseignement que la dernière révolution a enfantées, c'est une vraie consolation pour le bon sens public de compter deux livres qui n'ont la prétention ni de sauver le monde, ni de bouleverser l'enseignement, mais qui rappellent avec autorité, avec talent, quelques vérités oubliées ou méconnues. Le premier, à peine commencé, celui de Mgr l'évêque d'Orléans, doit être un traité complet ; il résoudra toutes les questions que cet immense sujet de l'éducation embrasse. Le volume qui a déjà paru est un exposé singulièrement élevé des devoirs de l'enseignement public, et une étude pénétrante de ses imperfections. On y remarque, malgré des déclamations regrettables, la clairvoyance d'un homme supérieur qui a longtemps vécu entre les jeunes gens et les maîtres, et cette finesse d'observation morale qui est propre aux écrivains illustres du clergé. Ils sont en général de profonds moralistes : Bourdaloue connaît mieux le cœur de l'homme que La Rochefoucauld ; c'est qu'ils ont un avantage que ne donnent ni la connaissance du monde, ni l'expérience de la vie : confidents et directeurs des âmes, ils les voient dans les moments où elles songent le moins à se déguiser ; et s'ils jugent si finement les hommes, c'est qu'ils se bornent souvent à dire tout haut ce que les hommes leur ont dit d'eux-mêmes tout bas. C'est cette profondeur et cette justesse dans l'observation morale qui donnent un attrait si vif au livre inachevé de Mgr l'évêque d'Orléans.

Le second livre est celui de M. Barrau : je ne veux pas le comparer à celui de Mgr Dupanloup ; car ce n'est pas un traité complet d'éducation , c'est plutôt un appel éloquent, une leçon sévère donnée aux pères de famille : il n'a de commun avec celui de Mgr l'évêque d'Orléans que l'élévation et la pureté de l'inspiration chrétienne, la connaissance profonde de la jeunesse, l'amour du bien. La

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nouveauté de son point de vue, c'est qu'il veut faire l'éducation des pères avant de commencer celle des enfants. On a répété à Tenvi depuis quelque temps le mot de Leibnitz : ■ Si Ton réformait l'éducation, on réformerait le genre humain. » Hais Leibnitz, et ceux qui pensent comme lui, oublient que l'éducation qui doit réformer le genre humain, c'est apparemment le genre humain qui la donne, et qu'en dernière analyse l'éducation est , aussi bien que la littérature, l'expression de la société. M. Barrau prend l'inverse de la pensée de Leibnitz : « Réformons le genre humain, dit-il, et l'éducation sera réformée. » Maintenant la question est de savoir s'il est plus facile de réformer le genre humain que l'éducation, ou, pour parler plus simplement, de corriger les pères que les enfants. Je l'ignore ; mais ce qui est sûr , c'est que les enfants ne s'amenderont pas tant qu'ils auront pour excuse la conduite des pères. Que peuvent les préceptes en face des exemples? que peuvent les maîtres, même les meilleurs, quand ils ont contre eux la puissance de l'exemple paternel ? « Vous vous imaginez, dit judicieusement aux familles M. Barrau, qu'une génération est le produit de l'éducation qu'elle reçoit, et, quand une génération n'est pas bonne, vous rendez l'éducation responsable. Vous comptez- vous donc pour rien? » Et il fait leur procès aux pères qui ne remplissent pas leurs devoirs religieux, et se plaignent de n'avoir pas pour fils de petits saints ; qui les laissent lire les romans nouveaux, et veulent qu'ils en tirent la morale de l'Évangile; qui leur parlent sans cesse de devenir riches, et s'étonnent qu'ils ne songent pas à devenir bons ; qui leur prêchent perpétuellement l'arithmétique, et se scandalisent s'ils aiment l'argent; qui sèment au printemps la cupidité, l'ambition, l'égoïsme, et s'indignent de ne pas récolter toutes les vertus chrétiennes au temps de la moisson. M. Barrau a parfaitement raison. Mais qu'il y prenne garde : parmi

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les maux qu'il déplore, il met au premier rang, si je ne me trompe » l'afTaiblissement de l'autorité : est-ce un bon moyen de la rétablir dans les familles que d'instruire le procès des pères sous les yeux des fils ? Il ne serait peutêtre pas bon que ceux-ci lussent son livre. Il est vrai qu'il ne les ménage pas non plus. Il a une page très-vive sur la jeunesse dorée et sur les étudiants de dixième année; il' montre les idées positives envahissant jusqu'aux plus jeunes esprits, et le goût deâ jouissances matérielles corrompant jusqu'aux plus jeunes cœurs : il a raison encore. Oui, les adolescents d'aujourd'hui, j'y consens, ne sont plus ceux du vieux temps. Où est le jeune homme de vingt-deux ans qu'a connu et décrit Bossuet? Où est cette ardeur, cette impatience, cette inquiétude de désirs, le sang chaud et bouillant semblable à un mn fumeux^ et les voiles de la jeunesse tendues de toutes parts à l'espérance, qui l'enfle et qui la conduit. Aujourd'hui le jeune homme est calme et réfléchi ; il raisonne comme un philosophe et calcule comme un agent de change ; il ne croit pas à la gloire, il sourit quand on parle d'enthousiasme: désintéressement, générosité, vieux mots de l'ancien régime ; dévouement, sacrifice , héroïsme, chimères des siècles d'or de la chevalerie; c'est la jeunesse du temps d'Horace. D'un bouta l'autre du Forum on lui crie :

Rem facias quocumque modo rem.

Et voilà comme M. Barrau, juge impartial entre eux et leurs fils, ressemble à tel arbitre dont parle La Fontaine, et,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps ,

frappe les deux parties d'un seul coup.

Il résulte de sa double sévérité que notre pauvre patrie est bien malade, puisque le présent, c'est-à-dire les pères, ne vaut rien, et que l'avenir, c'est-à-dire les enfants, ne

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vaut pas mieux; et il est conduit, par ce pessimisme, respectable, tant il est honnête et contristé, à pleurer peutêtre plus que de raison sur cette malheureuse France, qui n'est plitë quune vaste forêt de Bondy (p. 12). N'en déplaise à H. Barrau, je trouve le mot un peu dur et le jugement bien désespéré. Beaucoup de gens, je le veux bien, prennent Targent de leur voisin ; mais combien donnent le leur! Il y a moins de voleurs aujourd'hui que d'hommes charitables, et les sociétés de bienfaisance nourrissent plus de malheureux que les prisons ne renferment de coupables. Ce qui me rassure, d'ailleurs, c'est le livre même de M. Barrau; il est excellent, et j'ai la confiance que, si la France n*est pas tout à fait la forêt que vous savez, il saura bien nous ramener des grands chemins dans la bonne voie; d'ailleurs, M. Barrau lui-même eût-il composé un bon livre, bien pensé, bien écrit, d'un ensemble irréprochable, et d'une longueur imposante, si la morale publique était morte ou mourante, au point de justifier sa comparaison? On ne doit aux morts que des épitaphes , et les meilleures se font en quelques lignes. Les onze chapitres substantiels et détaillés de M. Barrau , sans y comprendre l'avertissement et Tépilogue, prouvent qu'à ses yeux mêmes nous ne sommes pas encore perdus. Je ne sais si nous avons besoin d'être sauvés aussi souvent qu'on le dit ; mais si cela est vrai, M. Barrau, grâce à l'excellence de ses conseils, à la pureté de sa morale, à la chaleur de son dévouement, aura une part honorable dans l'œuvre de notre salut.

Je constatais plus haut dans le livre de M. Barrau une égalité parfaite de rigueur envers les enfants et les pères : elle se dément, ce me semble, dans le cours de l'ouvrage, et Fauteur finit par se ranger décidément du côté des enfants. Si nous l'en croyons, leurs défauts sont l'œuvre d'une mauvaise éducation, c'est-à-dire de parents faibles ou mé-

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diocrement éclairés. Sont-ils menteurs? c'est nous qui ne savons pas leur inspirer un amour suffisant de la vérité. Sont-ils fainéants? c'est nous qui les rendons paresseux. Sont-ils indociles ? c'est nous qui ne savons pas les gouverner. M. Barrau se fait une haute idée de l'autorité paternelle, et il a écrit d'excellentes pages sur ce mélange de persuasion et de force, de tendresse et de fermeté, qui doit composer le caractère d'un bon père : l'idéal du gouvernement paternel, comme de tous les gouvernements, c'est un sage tempérament entre ces deux choses si souvent incompatibles, le pouvoir et la liberté : principatus ac libertas, dit Tacite. C'est dans les temps où l'esprit de famille s'affaiblit, et où les notions morales les plus naturelles, aussi bien que les idées les plus simples du sens commun, semblent se pervertir, que l'on a pu inventer un nouveau père, ami, confident, ou plutôt camarade de son fils, le jeune père, en un mot, tel que l'on peint de nos jours, au théâtre et dans les romans, des écrivains jaloux de flatter le parterre ou les cabinets de lecture, et qui sans doute» comme dit le personnage de Shakspeare, n'avaient pas (T enfants. M. Barrau fait une guerre impitoyable aux jeunes pères : avant tout, l'enfant doit obéir, parce que la nature veut que notre raison remplace la sienne; l'enfance est une minorité, il lui faut une régence; les régences sont les moments difficiles de la vie des individus, comme de celle des peuples, de la paternité comme de la royauté: si le régent ne sait pas régner , le peuple et l'enfant sont perdus. Ce sont là des idées justes et élevées. Fortifions l'autorité paternelle, mais ne la croyons pas toute-puissante; ayons confiance dans la force d'une bonne éducation, mais ne nous persuadons pas qu'elle triomphe toujours de la nature. M. Barrau, dans les pages, si aimables d'ailleurs et si bien inspirées, où il décrit le travail industrieux d'un père sur l'esprit et le caractère de son fils, aborde une grave

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question que Locke et Rousseau n'ont pu résoudre, peut-être parce qu'elle est insoluble, celle de savoir à quel point Tédacation peut être créatrice. Se borne-t-elle à corriger les mauvais penchants et à fortifier les bons? ou peut-elle substituer dans toutes les natures des qualités à des défauts, si elle est ferme, sage, et, si elle est mauvaise, des défauts à des qualités? M. Barrau incline à penser que l'enfant natt, sinon avec une égale aptitude à devenir bon ou méchant, au moins avec une Âme si tendre et si flexible, que Téducation peut toujours la redresser et la diriger dans la droite voie, comme un jardinier habile redresse et dirige une jeune plante. En général, il montre autant d'indulgence pour l'enfance que de sévérité pour la jeunesse : quand il décrit ses qualités et même ses défauts, c'est avec une douceur qui laisse voir un grand amour ; il aime à la suivre dans ses travaux et dans ses jeux ; de temps en temps, à la grftce et même à la mignardise des descriptions, on dirait des réminiscences de saint François de Sales. Il rassemble autour de l'enfant la famille tout entière, le père, la mère, les grands-parents, l'oncle, le frère et la sœur atnés, et même le petit cousin: il étudie cette jeune physionomie, comme si lui-même était l'aïeul; il écoute, il note, il admire les plus naïves paroles. Si l'enfant, à qui son père a dit : « Va dire à ton oncle qu'il vienne, > court à son oncle en criant : « Papa dit que vous veniez, » M. Barrau, plein de joie et d'orgueil, se demande, en face d'une syntaxe si bien devinée, « si, toutes proportions gardées. Newton a montré plus de génie que cet enfant-là. » (Page 54.) La chose n'est pas douteuse. Mais qu'importe? Quoique, tout en proclamant bien haut la loi de l'autorité et de l'obéissance, M. Barrau semble g&ter quelque peu l'enfance, il y a, dans ces aimables pages, un accent d'honnêteté, d*éléyation morale, de dévouement, qui va droit au cœur ; on y trouve l'image de la famille, sa gravité douce et sa grâce

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solide, comme dit Fénelon : c'est la poésie même du foyer domestique.

J'ai parlé des idées générales de M. Barrau ; je ne le suivrai pas dans ses développements. Je regrette de ne pouvoir signaler toutes les vues fines et justes qu'on trouve dans les remarquables chapitres sur les moyens et les règles de l'éducation, sur la religion, sur les collèges, etc. En m'abstenant d'énumérer tous les mérites de ce bon livre, j'aurai peut-être mauvaise grâce à signaler une lacune ; mais M. Barrau, qui recommande expressément de ne pas trop louer, même ce qu'on aime le mieux, voudra bien me pardonner. Puisqu'il se forme une si haute idée de la puissance de l'éducation, pourquoi n'avoir pas exigé d'elle qu'elle donnât aux jeunes gens la connaissance d'eux-mêmes? Pourquoi n'avoir pas consacré un chapitre de son livre à nous enseigner comment les jeunes gens peuvent apprendre à s'étudier, à découvrir leurs véritables aptitudes, à trouver leur vocation, à choisir leur état ? C'est là, si je ne me trompe, une des plus graves questions que l'éducation puisse résoudre, et une des plus négligées. Si la société est malade, ce n'est pas seulement parce que les pères de famille aiment l'argent ; c'est parce que les fils ne savent pas d'assez bonne heure ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent, et qu'à la fin de leurs études, ils ne choisissent pas un état, ils le prennent. Ils parlent pour une profession comme pour une partie de plaisir. Un caprice, une mode, un hasard, décident de l'acte le plus important de la vie. De là tant d'aptitudes fausses, tant de professions mal choisies, tant d'hommes déclassés, c'est-à-dire tant d'amours-propres malades, tant d'intérêts froissés, tant d'insurrections toutes prêtes contre une société innocente. L'homme déclassé est un danger public. Il se sent mal à l'aise dans son état, le néglige, et ne produit rien de beau ni de bon. Il est mécontent de lui, et par conséquent des autres ; c'est un ennemi de tout le monde.

Je voudrais que M. Barrau , qui est si sévère pour les pères, et qui les avertit avec tant de vigilance de leurs fautes, eût travaillé à prévenir la plus redoutable de toutes, cette ignorance des vraies aptitudes de leurs enfants, le danger le plus grave des familles et de la société. Je voudrais qu'il leur eût appris, avec sa finesse et sa pénétration accoutumées, à lire de bonne heure dans l'esprit de leurs fils, ce livre si singulier et si curieux, dont il faut déchiffrer toutes les pages, pour découvrir, sous les connaissances diverses que le progrès des ans accumule en eux, la marque visible de leur vocation véritable, tracée par la main de la Providence, comme sous la surface du palimpseste on retrouve les œuvres disparues du génie. Je voudrais, en un mot.... que le livre de M. Barrau fût parfait au lieu d'être excellent. Tel qu'il est, il fait honneur au talent et au caractère de l'auteur, il justifie la récompense que l'Académie française a décernée à ses travaux, et il prouve une fois de plus que le corps enseignant, en France, travaille sans relâche à l'amélioration des âmes, en même temps qu'à la culture des esprits.

{Revue de Vlfistruction publique j 16 décembre 1852.)

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