‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 7 sur 75 · DISCOURS PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE DE VERSAILLES

le 13 août 1851.

Jeunes élèves,

Vous avez entendu parler de Port-Royal, cette grande école de science et de sainteté , dont les ruines ne sont pas éloignées de notre ville. Parmi les maîtres de Port-Royal, vous vous rappelez l'auteur de ce livre , très-connu , sinon très-aimé de vous, le Jardin des Racines fjrccques. Le jour oii Claude Lancelot devint le collègue de ses anciens maîtres , il voulut s'asseoir encore une fois au milieu de ses camarades sur les bancs qu'il allait quitter ; et c'est de là qu'avant de donner sa première leçon, il témoigna modestement sa reconnaissance pour celles qu'il avait reçues. Je souhaiterais qu'au moment où j'élève la voix devant les maîtres excellents qui m'ont si longtemps donné leurs soins , l'étiquette de cette fête solennelle me permit d'i-

miter Lancelot, de rentrer dans vos rangs , et de rendre , de cette place où vous êtes , un public témoignage de ma reconnaissance à ce commun abri de notre jeunesse. S'il est doux de saluer les murs paisibles où Ton a longtemps vécu, ce n'est pas seulement quand on les quitte, comme vous, pour entrer dans le monde, avec le long espoir et les vastes pensées dont parle le poëte; c'est aussi quand on revient pour y vivre avec le souvenir d'un passé qu'on aime; c'est surtout quand, bien accueilli la première fois comme au retour, on doit un double remerclment pour une double hospitalité.

Cultivons en nous , jeunes Elèves, ces bons sentiments pour la maison où nous avons appris à devenir des hommes. Ce qui manque le plus de notre temps, on l'a dit, c'est le respect. C'est parce que nous ne savons plus rien respecter que nous ne savons plus rien conserver. Or, toutes les sortes de respect se tiennent. Dans ce monde du lycée , fait à l'image de l'autre , et où l'écolier porte en lui le germe du citoyen, la gratitude pour les maîtres prépare à merveille la reconnaissance pour la famille; l'obéissance à la discipline est l'image de la soumission à la loi ; et le patriotisme du collège, avec lequel vous applaudissez aux succès de Versailles, c'est l'apprentissage de ce patriotisme plus élevé avec lequel vous saluerez plus tard toutes les grandeurs de notre chère patrie.

Je sais tout ce qui combat en vous ces bonnes dispositions. C'est d'abord ce secret mécontentement de votre vie présente que toutes les générations éprouvent en traversant le collège ; elles s'en plaignent toutes fidèlement , et se donnent, en se succédant, le mot d'ordre de la médisance. Ce serait un rôle moins usé que de s'y plaire, et il y aurait pour des jeunes gens d'esprit comme vous une nouveauté piquante à se trouver bien où ils sont. Je ne sais pourquoi cette originalité ne tente personne; vous

êtes ici comme le prisonnier de Chillon qu*a chanté Byron. Vous apercevez à travers vos barreaux (vous voyez que je vous prends vos métaphores) une lie aux beaux arbres verts. Cette tle, pour vous, c'est le monde , et vous vous imaginez qu'on y arrive sans tempête et sans naufrage, à pied sec, conmae voyageaient les Hébreux. Hais on ne passe plus ainsi la mer Rouge, et l'on se noie souvent avant de gagner la terre promise. Ce n'est que plus tard, après avoir vu combien il y a d'orages et de naufrages, que, vous rappelant cette douce servitude de notre Egypte, vous vous écriez comme dans la comédie :

Nous étions malheureux.... c'était là le bon temps.

Un autre malheur encore, c'est qu'autour de vous, souvent, ce que vous voyez, ce que vous entendez, combat votre reconnaissance; certaines opinions se sont répandues , qui, si on les laissait s'établir dans vos esprits, vous armeraient contre nous d'un juste ressentiment. Nous avons donc besoin de nous expliquer franchement, et roccaaion est bonne , devant vos familles, dans ce dernier entretien de l'année. Malgré la solennité de la cérémonie, quoique, sous la présidence de l'éminent recteur de cette Académie, votre digne proviseur ait convié les noms les plus honorés pour couronner votre jeune gloire, cette fête ne cesse pas d'être une fête de famille. Ouvrons donc firanchement nos cœurs, prévenons toute cause de malentendu entre nous, et, quoique la vérité soit parfois délicate, surtout en ce temps-d, disons hardiment la vérité.

Nous avons deux sortes de contradicteurs , les uns au point de vue religieux , les autres au point de vue politique. Les premiers nous disent : < Vous donnez l'instruction, mais vous ne donnez pas l'éducation, et vous faites des sceptiques ; » les autres : < Vous donnez l'instruction , n 9

mais vous la donnez mauvaise, et vous faites desVévolutionnaires.»

Vous voyez, messieurs, que jB n'affaiblis pas les reproches. Mais essayons de nous entendre. Qu'appelle-t-on instruction? Qu'appelle-t-on éducation? Tout le monde comprend la différence qui les sépare. L'instruction donne les connaissances, l'éducation développe les qualités morales ; l'une amasse les idées, l'autre forme les sentiments; l'une est le moyen , l'autre le but; l'une produit les savants , l'autre enfante les honmies ; en un mot l'instruction n'est qu'un chapitre du grand livre de l'éducation. L'Éducation! admirable mot, vraiment digne d'une langue aussi noble et aussi fière que la langue française, et qui exprime merveilleusement cette ascension de tous les moments imposée à l'homme pour gravir jusqu'à la cime de la grandeur intellectuelle et de la grandeur morale !

Vous apercevez déjà le lien naturel qui unit l'instruction à l'éducation. Nous voudrions donner l'une sans l'autre que nous ne le pourrions pas. Nous ne les séparons pas par la bonne raison qu'elles sont inséparables. Conçoit-on, en effet, une instruction qui décompose si artistement l'homme, qu'en touchant à son esprit elle n'effleure pas même son cœur? Suppose-t-on un programme d'études si ingénieusement combiné , que le goût des jeunes gens s'éclaire, et que leur sens moral reste dans la nuit ? On dirait vraiment que le meilleur moyen de faire profiter la moitié de l'homme, c'est de tuer l'autre , et quef nous, à qui l'on reproche notre éducation latine, nous n'avons jamais lu l'apologue de Menenius Agrippa. Mais ne sait-on pas qu'on a presque toujours des sentiments plus droits quand on a des idées plus claires, et que, lorsqu'on est plus sage, on est bien près de devenir meilleur? L'instruction façonne et ciselle, pour ainsi dire , dans l'esprit de l'enfant , la pure

image du beau et du vrai ; puis, quand la statue intérieure est achevée et qu*elle resplendit d*une grdce divine, le cœur du jeune homme s'éprend alors de cette beauté et de cette vérité tout environnées de lumières qu*a enfantées son intelligence , et c'est là le sens de cette allégorie profonde et charmante de Pygmalion adorant Galatée.

En même temps qu'il conçoit cet amour pour le beau et pour le vrai » il se passionne pour les grands écrivains qui en offrent les plus parfaits modèles. Il admire , et l'admiration , que Descartes mettait au rang des vertus, n'est-ce pas un des sentiments les plus chrétiens, puisqu'on nous inspirant l'enthousiasme pour un esprit supérieur à nous, il met une sorte de joie dans l'humilité? N'est-ce pas en même temps l'un de ceux qui nous relèvent le plus , puisque, par la gloire d'un autre, il nous faut mesurer ce que nous avons de puissance pour la sentir? Communiquer de pareilles émotions, c'est la plus salutaire de toutes les morales. On améliore bien plus les âmes par ce qu'on leur inspire que par ce qu'on leur enseigne.

Vous le voyez , jeunes élèves, nous ne séparons pas le beau du bien, ni les talents des vertus : car en vous nous cherchons des hommes, et nous tenons la lanterne de Diogène toujours allumée. Comment donc imaginer que, dans ces &mes que nous voulons droites et bonnes, nous commencions par effacer le nom de Dieu? Nous agirions ainsi , sip comme Rousseau , nous prétendions élever des Ëmiles ; mais les faux sages nous semblent aussi dangereux que les méchants. Il faut donc, à moins de nous prêter la préméditation de l'impiété, supposer que, sans le vouloir, notre enseignement oublie Dieu. Chose singulière ! on semble prendre pour de l'indifférence ce qui n'est que du respect. Je m'explique, messieurs. Il y a deux sortes de vérités dans renseignement religieux, les vérités dogmatiques et les vérités morales. Le dogme , nous n'y pouvons toucher, c*est

l'arché sainte. Si nous y portions la main» même la main la plus respectueuse, ceux qui aujourd'hui confondent notre réserve avec la tiédeur, ne nous accuseraient-ils pas d'audace? < Imprudents, diraient-ils, que faites-vous? Est-ce à vos bouches profanes de prêcher la parole sacrée? Est-ce à vous qu'il a été dit : «Allez, et enseignez toutes les M nations? > Prenez pour vous les sciences de la terre, mais laissez-nous au moins celle du ciel. > Voilà , messieurs, ce que nous crieraient de toutes parts des voix alarmées. Nous obéissons, nous laissons à votre excellent aumônier le soin de vous prêcher les vérités du dogme avec cette simplicité persuasive et cette onction affectueuse qui le font écouter et qui le font aimer. Mais du moins, puisqu'on nous reprocherait cle parler , qu'on nous sache gré de savoir nous taire. Quant aux vérités de la morale chrétienne, celles-là ne sont pas, ainsi que les autres, enfermées dans le tabernacle. Il nous est permis de les prêcher à notre tour, et, si le dogme est un flambeau sacré que peuvent seuls porter dans leurs mains ceux que TËglise s'est choisis , la morale est le soleil qui luit pour Tunivers, et'nous nous efforçons d'en multiplier sur vous les rayons. Le nom de Dieu, d'où cette lumière émane, est sans cesse sur nos lèvres comme dans nos cœurs; c'est la pensée de sa vérité et de sa beauté éternelles qui vivifie tous les enseignements. Sa vérité est l'ftme des sciences, sa beauté est l'Ame des arts. Choisissez dans nos études le sujet qui, au premier coup d'oeil, vous semblera le plus s'éloigner de Tidée divine, et bientôt à notre voix vous verrez le Dieu des chrétiens sortir dans toute sa grandeur et toute sa majesté du sein même de l'antiquité païenne, que vous étudiez pour mieux connaître les bienfaits de l'Évangile. Je prends une page de la littérature antique, un chant de plaisir, une ode inspirée par Épicure , charmante, pleine de fraîcheur comme le printemps qu'elle chante. Oui^ je l'avoue, nous vanterons

le charme de ce tableau des Grâces décentes dansant à la clarté de la lune sur l'herbe rajeunie. Mais quand nous arriverons à ce passage éloquent, si éloquemment traduit par votre censeur :

La mort au front livide, en sa marche assurée, Chaumières ou palais heurte sans s'émouvoir I La vie, ô Sestius, par sa courte durée Nous interdit un long espoir* ;

en conclurons-nous comme le poète épicurien : Couronnetoi de roses, et bois à l'oipbre d'un grand arbre, sur le bord d*un ruisseau? Nous dirons aux jeunes gens qui nous écoutent: Voyez la différence des deux morales, la païenne et la chrétienne. Toutes deux mêlent sans cesse l'image de la mort aux plus doux plaisirs de la vie; mais l'une vous dit : « Jouissez, car bientôt vous allez mourir, et la mort n'a pas de lendemain :

Cueillez , cueillez votre j eunesse , Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté. »

(RONSABD.)

L'autre dit : «Oui, vous allez mourir. Détachez-vous donc de ces faux plaisirs et de ces faux biens; au lieu d'abreuver votre corps de délices, préparez votre âme à monter vers Dieu, car la mort a un lendemain, et ce lendemain c'est rétemité. » Laquelle de ces deux morales est la plus digne d'un homme, laquelle repose vos yeux sur un plus doux avenir : des roses ; après les roses, le tombeau ; après le tombeau, le néant; ou bien une vie sévère, et ensuite Timmortelle félicité? Voilà, messieurs, notre langage. Craignez-vous qu'avec un pareil enseignement l'antiquité soit bien dangereuse? La doctrine d'Épicure nous sert à glori-

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