Homélie XII, chap. vi et vri
les deux frères une haine irréconciliable et de ternir l'honneur de sa famille. Elle avait obtenu de son mari la permission de s'embarquer avec deux de ses enfants, et elle allait s'établir avec eux à Athènes. Mais une tempête s'éleva pendant la nuit, le navire sombra, et une vague énorme le jeta sur un des rochers de l'Ile où saint Pierre l'a rencontrée.
« Quand le soleil se leva, continua la mendiante, je portais partout mes regards en poussant de grands cris, et je cherchais les corps de mes pauvres enfants. Les habitants de rtle, émus de compassion, s'approchèrent, me donnèrent des vêtements, et se mirent à la recherche de mes fils; et comme ils ne trouvaient pas ce que je cherchais, quelques femmes charitables, pour me consoler, me racontaient les maux qu'elles avaient elles-mêmes soufferts. Mais cela m'affligeait encore davantage : « Jen'ai pas, disais-je, le « cœur assez méchant pour être consolée par les malheurs « des autres.... »
« Plusieurs personnes voulaient me prendre chez elles ; mais une pauvre femme me pria d'habiter avec elle sa cabane. « Je suis veuve, me dit-elle; mon mari, un matelot, « est mort à la mer. Je le regrette toujours, et je n'ai ja- « mais voulu me remarier. Si vous voulez, nous vivrons « ensemble, et nous mettrons en commun ce que nous « pourrons gagner par le travail de nos mains. » Je consentis à vivre avec elle, à cause de son amour pour son mari. Mais bientôt mes mains, mutilées par moi-môme dans mon désespoir, se refusèrent au travail, et la pauvre femme qui m'avait accueillie tomba malade : elle est dans son lit. La pitié des personnes charitables qui d'abord avaient bien voulu me venir en aide, s'est peu à peu lassée. Nous voilà deux malheureuses femmes, elle forcée de rester au logis, et moi demandant l'aumône pour ma compagne et pour moi. >
Quel simple et pathétique récit! Quel trait d'observation dans ces femmes charitables qui essayent de soulager la douleur de la mendiante en lui parlant des malheurs qu'elles ont elles-mêmes soufferts! Nous mettons en effet une sorte de point d'honneur à revendiquer pour nous, dans la somme des souffrances infligées à l'humanité, une part au moins égale à celle de nos semblables. Gela ne console guère que ceux dont le malheur personnel peut être adouci par le malheur d'autrui : les bons cœurs n'en souffrent que davantage. Saint Pierre tout à l'heure savait mieux consoler Clément en versant des larmes avec lui. Enfin quel mot touchant et profond que celui-ci : c Je consentis à demeurer chez elle à cause de son amour pour son mari.» Cette veuve du matelot n'est pas venue dire à la naufragée, comme les autres femmes : • Regardez-moi, je suis aussi malheureuse que vous. > Ce n'est pas elle qui fait la comparaison entre son infortune et celle de la mendiante ; elle la laisse deviner, et c'est la mendiante qui se dira elle-même en l'écoutant : « Elle a eu, comme moi, un mari qu'elle aimait; comme moi elle l'a perdu ; nous pleurerons ensemble. > C'est pour cela qu'elle va de préférence chez la veuve, et partage sa cabane et sa pauvreté.
On trouverait peut-être difficilement dans la littérature païenne un intérêt analogue à celui qu'offre cette peinture des pauvres et des malheureux, où la littérature chrétienne excelle et se complaît. Le christianisme est la religion de la souffrance ; il est naturel que le roman chrétien s'attache à la représenter, et que l'art nouveau, si l'on peut donner ce nom à une ébauche, proflte des découvertes que la re- \igion nouvelle a faites dans les parties de l'âme humaine inoins explorées par l'art ancien.
Après avoir entendu ce récit, saint Pierre demande à la mendiante quel est son nom, sa famille, sa patrie. Par un sentiment de honte naturel et finement observé, la pauvre
femme rougit d*avouer le vrai nom de son mari et le vrai lieu de sa naissance. Elle dit qu'elle est d*Éphèse et que son mari se nomme Siculus. Pierre, qui avait cru d'abord retrouver la mère de Clément, lui répond avec regret: c Hélas I j'espérais tout à l'heure vous causer une grande joie, > et il lui apprend qu'il a pour disciple un jeune homme dont l'histoire se rapporte tout à fait à celle qu'il vient d'entendre. Mais ce jeune homme est de Rome, non d'Éphèse, et son père s'appelait Faustus. A cette révélation, la mendiante s'évanouit. Pierre a tout deviné, et quand elle reprend ses sens : c Avouez la vérité, lui dit-il, ou vous ne le verrez pas. — Je suis sa mère! s'écrie-t-elle. -— Quel est son nom? — Il s'appelle Clément. > Et elle se jette à ses pieds, le suppliant de la conduire auprès de son ûls. Mais Pierre : « Promettez-moi de faire ce que je vous commanderai.—Je le jure', mais rendez-moi mon fils, le dernier qui me reste.... En le voyant, je croirai retrouver ceux que j'ai perdus. — Promettez, quand vous l'aurez vu, de ne rien dire, de ne rien faire jusqu'à ce que nous ayons quitté l'Ile. — Je le promets encore. •• Pierre la prend par la main et la conduit au vaisseau.
« Je riais, dit Clément, dans la bouche de qui est placé ce récit, en voyant Pierre «ramener une femme, et, m'approchant d'elle, je lui pris la main pour lui témoigner mon respect. Mais dès que j'eus touché sa main, elle poussa un grand cri, se jeta dans mes bras et m'embrassa en m'appolant son fils. Pour moi, qui ne savais rien, je la croyais folle et je la repoussais. Mais un regard de Pierre m'arrêta : € Que fais-tu, mon fils? me dit-il. C'est ta mère. » Alors, les yeux baignés de larmes, je me précipitai sur ma mère, étendue à mes pieds, et je la couvris de baisers. Je cherchai à retrouver son image au fond de ma mémoire. La foule s'amassait autour de nous, et l'on disait : « Il a reconnu la « mendiante pour sa mère ; c'est un honnête homme. » Nous
voulions quitter rile. Mais ma mère médit : «Mon fils bien- « aimé, il est juste que j*aille dire adieu à la pauvre parac lytique qui m*a reçue chez elle et ne peut sortir de son « lit. » Pierre et tous ceux qui étaient présents admirèrent cette bonne pensée, et Pierre ordonna qu'on apportât la malade dans son lit, et quand elle fut arrivée, il s'écria devant tout le peuple : « Si je suis vraiment l'envoyé du Dieu « qui a fait le monde, que cette femme se lève et qu'elle soit «guérie! » Et la femme, se levant, tomba aux genoux de Pierre ; puis elle courut embrasser son amie, en lui demandant l'explication de tous ces événements.... Ma mère lui raconta notre reconnaissance, à la grande surprise de ceux qui écoutaient. Et voyant son amie entièrement guérie, elle demanda de l'être à son tour, et Pierre, lui imposant les mains, la guérit. >
Cette mère qui promet de ne rien dire, de ne rien faire, pourvu qu'elle voie son fils, comme si une telle promesse pouvait être tenue par une mère, et qui, en le voyant, se jette dans ses bras et l'appelle : « Mon fils I » pendant que saint Pierre à l'écart la regarde et sourit ; l'étonnement et la joie de Clément, l'émotion de la foule, que les bons sentiments attendrissent toujours; ce cri : « Il a reconnu la mendiante pour sa mère; c'est un honnête homme ; » la bonne pensée de l'heureuse mère qui veut, avant de quitter l'tle, dire adieu à la paralytique; tout est charmant dans cette scène, tout jusqu'à cette double guérison miraculeuse des deux vieilles amies : car, dans un tel sujet, le dénoûment le plus naturel, c'est le surnaturel. Celle que saint Pierre guérit la première, c'est la paralytique, ce n'est pas la mendiante. Je ne sais si je prête au roman une intention qu'il n'a pas eue ; mais j'aime à voir saint Pierre guérir d'abord la femme qui n'a pas d'enfant. La mère qui vient de retrouver son fils a oublié son mal, elle n'en souffre plus ; celle qu'il faut guérir la première, c'est celle qui n'a
pas le bonheur de l'âme pour oublier les maux du corps, et c'est en sa faveur que saint Pierre invoque d'abord la toute-puissance de Dieu.
Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, et pour éviter la monotonie, je ne raconterai pas les autres reconnaissances qui suivent celle de Clément et de Matthidia^ Matthidia retrouve successivement ses deux autres fils, Faustin et Faustinien, qui, sous les noms de Nicétas et d'Aquila, sont aussi les disciples de saint Pierre, et son mari, Faustus, le vieillard qui assiste à la discussion de saint Pierre avec Simon le magicien. J'ajouterai seulement quelques réflexions. Je disais tout à l'heure que le roman chrétien s'attache à peindre l'dme de ceux qui souffrent, parce que le christianisme est la religion des malheureux. Je trouve dans les paroles de Matthidia la vive expression de cette idée. Matthidia, en apprenant que Clément est chrétien, veut embrasser la religion de son fils et supplie saint Pierre de la baptiser le jour même. Les raisons qu'elle donne méritent d'être remarquées. La première, c'est que les dieux païens à qui, dans sa prospérité, elle offrait chaque jour des sacrifices, ne sont pas venus à son secours dans le malheur. Ce n'est pas à ses dieux qu'elle doit d'avoir retrouvé son fils, c'est au dieu de Clément. La seconde raison, c'est que Pierre n'a pas à craindre que le bonheur d'avoir recouvré un fils ne la rende trop heureuse. « J'en ai trouvé un, dit-elle, mais j'en ai perdu deux, et mon cœur ne sera pas consolé. » Ainsi elle invoque son inconsolable douleur comme un titre au baptême : elle se croit trop malheureuse pour n'être pas digne d'être admise au sein du Christ : tant le Christ apparaissait comme un consolateur, tant la religion nouvelle appelait à elle avant
1. Reconnaissance de Matthidia avec Faustin et Faustinien, homélie XIII, chap. VI. — Reconnaissance de Faustin avec sa femme et son fils, homélie XVI, chap. IX.
tous les autres les élus de la souffrance 1 Saint Pierre baptise Matthidia au bord de la mer, après lui avoir adressé une exhortation qui est la morale du roman. L'idée qu'il développe, c'est qu'une honnête femme qui a tout sacrifié à son honneur, comme Matthidia, finit toujours par être récompensée de sa vertu. Saint Pierre, à ce propos, ne manque pas de donner aux maris des conseils qui attestent l'idée nouvelle que le christianisme se fait du mariage. Le mari, selon l'Évangile, ce n'est plus ce maître absolu qui gouverne despotiquement la famille, pendant que la femme, en état perpétuel de minorité légale, vit à l'ombre du gynécée. Saint Pierre proclame leur égalité morale et la réciprocité des obligations. « Vous voulez avoir une honnête femme, soyez un honnête mari; vivez avec elle, prenez avec elle vos repas, écoutez avec elle les discour» qui fortifient; ne Taffligez pas, ne lui cherchez pas querelle ; faites ce qui lui peut être agréable, ou, si vousnele pouvez, remplacez les actions par de bonnes paroles \ » Yoilà l'expression de cette communauté, de cette égalité conjugale que le christianisme introduit au foyer domestique. L'iniquité païenne, qui mettait tous les droits d'un côté et tous les devoirs de l'autre, est vaincue, et l'autorité n'est plus le pouvoir du maître sur l'esclave, l'exercice impérieux de la souveraineté, mais la prépondérance dans régaiilé morale, l'ascendant aOectueux de la persuasion. Tel est le changement des mœurs domestiques dont nous trouvons la trace dans les homélies de saint Clément.
On a vu pi'écédemment que le vieillard qui assiste à la controverse de saint Pierre et de Simon le magicien, c*està-dire Faustus, le mari de Matthidia, a été converti au christianisme par la victoire de saint Pierre. Pour se venger, Simon, avant de partir, use d'un sortilège et donne
i. Homélie XllI, chap. xviii.
son propre visage à Faustus, que tout le monde, même sa femme et ses enfants, prennent pour le magicien. En apprenant la vérité, toute la famille est au désespoir. Hais saint Pierre, toujours bon et toujours fin, vient à l'aide de Faustus et tire parti de sa métamorphose : « Gourez à Antioche, lui dit-il, où Simon doit aller pour y parler contre moi; vous arriverez avant lui. Vous direz aux habitants: « Je suis Simon le magicien , et j*ai menti impudemment « quand j'ai appelé saint Pierre un charlatan et un im- « posteur. C'est un véritable apôtre, l'envoyé de Dieu, venu « pour le salut du monde. Quant à moi, pour me punir n de ma haine contre l'apôtre de vérité, les anges du Sei- « gneur sont venus me flageller cette nuit. Si je revenais « par hasard calomnier Pierre devant vous, ne me croyez « pas : je ne suis qu'un menteur et un magicien. Puisse « mon repentir effacer mes fautes * ! »
Faustin partit pour Antioche et y tint le discours que saint Pierre avait dicté. Le peuple d' Antioche le prit pour Simon le magicien et conçut en l'écoutant une si grande estime pour saint Pierre, que l'apôtre fut appelé dans la ville par les prières de tous les habitants. Le roman nous le montre arrivant à Antioche pour jouir du succès de son stratagème. C'est par ce trait d'adresse du saint que se terminent les homélies. Il est permis de conjecturer qu'après avoir si habilement profité de la métamorphose de Faustus, saint Pierre lui rendra son vrai visage, et que, si le magicien vient à Antioche, il y sera mal reçu. Ainsi rien ne manque au dénoûment classique du roman, ni la récompense des bons, ni la punition des méchants. Peut-être trouvera-t-on que saint Pierre est bien fin. A trompeur, trompeur et demi, a-t-il 'air de se dire, en faisant tomber Simon dans le piège. J'aimerais mieux