Camus, Histoire de Parthénice
428 ÉTUDES UlTÉHAIRES ET MOIULES;
tienne, le christianisme trouva le roman profane florissant dans le monde romain, et tenta de le purifier en se l'appropriant. Il en usa d'ailleurs discrètement, parce qu'il pouvait s*en passer. Le merveilleux était partout, dans les vies des apôtres et des saints, dans les morts des martyrs. L'imagination chrétienne n'avait pas besoin d'autres récits que des récits vraiment épiques de ces admirables commencements de l'Église. Mais tel est l'attrait des aventures imaginaires pour l'esprit humain, que le christianisme, qui dans sa propre histoire trouvait la variété la plus mer« veilleuse d'événements poétiques et vrais, ne dédaigna pas le secours du roman sanctiGé, et que, depuis l'auteur inconnu des Clémentirus jusqu'à Héliodore , depuis Héliodorc jusqu'à l'évêque de Belley, ce genre mixte, composé de prédication et de fable, ne s'est jamais éteint.
Au n* siècle après Jésus- Christ, le roman chrétien ne revêt pas encore les formes mondaines qu'il prendra plus tard. La controverse y tient plus de place que les aventures, et, si l'amour s'y montre dans quelques épisodes, il n'y occupe pas le premier rang. La peinture des affections de famille y domine. Il semble qu'on veuille intéresser tous les bons sentiments de l'âme au succès de la religion, et former une alliance entre l'esprit de famille et l'esprit chrétien: alliance naturelle d'ailleurs. Le christianisme est venu relever la dignité du mariage, en le déclarant indissoluble, et adoucir, sans l'énerver, l'autorité paternelle. En proclamant l'égalité, morale de la femme avec l'homme, il a rendu la mère plus respectée de son fils, la sœur plus aimée de son frère. Il a perfectionné le cœur humain; le progrès des sentiments s'est fait sentir dans les mœurs, et le premier roman chrétien, en nous montrant la religion nouvelle liée à toutes les affections domestiques, nous atteste l'influence du christianisme sur la vie intime du foyer.
La partie romanesque des Homélies de saint Clément, c*est le récit d'une reconnaissance de famille. On se rappelle que la mère de Clément, Matthidia, avertie par un songe, avait obtenu de.son mari Faustus la permission de quitter Rome avec ses deux fils Faustin et Faustinien. Faustus, après avoir attendu vainement des nouvelles de sa femme, partit lui-même pour la chercher, et laissa le jeune Clément aux mains de ses précepteurs. Clément n'entendit plus parler de son père et se crut orphelin. On Ta vu s'éloigner de Rome, se convertir à Alexandrie en écoutant Barnabas, se faire à Césarée le disciple de saint Pierre et prêcher comme lui l'Évangile. Saint Pierre est le vrai héros du roman : c'est lui que l'auteur a placé sur le premier plan, lui qui dirige la conduite des autres personnages, et qui préside au dénoûment de l'action. Le saint Pierre du roman ressemble beaucoup au saint Pierre de l'histoire; on sent que la tradition est toute voisine encore, et que Timage de l'homme vit dans toutes les mémoires chrétiennes. Avec une nuance plus marquée de bonhomie, il a cette bonté familière que l'Écriture nous montre en lui, et qui est un des traits par où il se distingue de saint Paul. Pierre a été marié, il a eu des enfants, selon quelques Pères de l'Église, et quoiqu'il se soit, pour ainsi dire, purifié du mariage en vivant avec sa femme comme avec une sœur, quoiqu'il se soit élevé au-dessus des affections humaines en se réjouissant pour sa femme de la voir conduite au martyre, cependant il surnage toujours dans l'apôtre quelque chose du chef de famille, et les sentiments humains gardent prisa sur son cœur. Bossuet a pu dire que l'amour de Pierre pour Jésus tenait bien plus d'une tendresse naturelle que de cette affection surnaturelle qui est l'amour divin. C'est par sa douceur et son adresse plutôt que par son autorité qu'il convertit un si grand nombre de Juifs, après la Pentecôte : il a, comme dit Tillemont, l'esprit d'un père et
(l*un maître plein d'affection pour ceux qu'il instruit. Ce n'est pas un dictateur, un législateur de génie, comme saint Paul : c'est un pasteur habile qui fait tous sesi efforts pour rassembler du plus loin qu'il peut les brebis du troupeau. Paul, c'est la table de la loi; Pierre, c'est le lien de la société chrétienne. Dès que Paul apparaît, Pierre, le chef de TÉglise, semble s'effacer comme devant son supérieur, et réprimandé par lui à Antioche, il s'incline avec une humilité que saint Cyprien appelle la plus touchante des grandeurs. Lisez les deux panégyriques de saint Pierre et de saint Paul par Bossuet : la seule différence des textes qu'il a choisis exprime la diversité des deux personnages. Ce qu*il fait ressortir dans l'un, c'est l'amour; dans l'autre, c'est la puissance et l'autorité.
Le roman a conservé fidèlement le caractère de saint Pierre, en appuyant sur l'adresse et sur la bonté. Avec sa gaieté aimable et souriante, avec la finesse qu'on lui a vu déployer dans sa controverse contre Simon le magicien, avec sa douceur, sa bonne grftce, le saint Pierre du roman a quelques traits de saint François de Sales/ Son caractère et ceux des autres personnages ne sont pas amenés à se déployer peu à peu devant nous par des événements habilement disposés : il ne faut pas demander un art si raffiné à l'auteur des Clémentines. Il y a peu d'événements dans son récit, et le peu qu'il y en a manque parfois de vraisemblance. C'est par de longues conversations que les acteurs se révèlent ; mais dans ces entretiens étudiés avec soin, on peut relever bien des sentiments vrais, bien des traits ingénieux, expressifs, éloquents, qui peignent à la fois les personnages du livre, les idées nouvelles du temps et Faction du christianisme.
Voyons s'annoncer par exemple le caractère de saint Pierre. Clément vient de lui témoigner la plus tendre 4iffection : il veut que Pierre lui serve de père; il veut être son
fils, OU plutôt il demande comme une grâce de devenir son serviteur. Saint Pierre lui répond en souriant :
« Ne vois-tu pas, Clément, que c*est la nécessité, non ma bonté, qui te fera mon serviteur? Qui garderait, si ce n'est toi, mes robes de fine toile, si nombreuses et si élégantes, mes anneaux et mes sandales? Qui me préparerait tous ces mets délicats et recherchés qui exigent la main de tant de cuisiniers habiles?... Sans doute tu n*as songé à devenir mon serviteur que parce que tu ne sais pas quel est mon genre de vie. Je ne prends que du pain et des olives, rarement des légumes. Je n*ai que le vêtement que je porté, et je n'ai besoin d'aucun autre : celui-ci me suffit. En songeant aux biens éternels, j'oublie de désirer ceux d'ici-bas. Mais je loue ton dessein de me servir, et j'admire qu'un jeune homme né dans la richesse ait eu si peu de peine à changer de vie. Pour moi et pour André, mon frère, dont l'enfance s'est écoulée dans la pauvreté, nous supportons facilement les fatigues de nos voyages. Aussi, si tu veux me croire, ce n'est pas toi qui seras mon serviteur, c'est moi qui serai le tien. »
« En entendant parler ainsi, continue Clément, un homme si supérieur par la science et par la piété, je tremblais d'émotion et je pleurais. Et comme il me demanda la cause de me^ larmes : « Quel péché, lui dis-je, ai-je commis pour « que tu me parles ainsi? » Et Pierre me répondit : « Si j'ai « eu tort de me proposer pour ton serviteur, n'as-tu pas eu « tort le premier en te proposant pour le mien? — Ce n'est < pas la même chose, lui dis-je, il m'appartient de te ser- « vir; je suis ton disciple; je ne puis me laisser servir par • toi, l'envoyé de Dieu et le ministre de notre salut. »
Alors Pierre lui rappelle que Jésus lui-même, le maître de l'univers, a voulu supporter la condition la plus humble, et Clément met fin au débat en disant : < Je suis un insensé d'essayer d'avoir raison contre toi. Je rends grâce à
la Providence, qui t*a donné à moi pour me tenir lieu de famille *. »
Ces derniers mots amènent Clément à raconter son histoire : le départ successif de sa mère, de ses frères, de son père ; son abandon à Rome, ses voyages, son isolement. Depuis vingt ans il n'a pas entendu parler de sa famille. Pierre, attendri, le console en pleurant avec lui. Le lendemain, Tapôtre et ses disciples débarquent dans rtle d'Aradum, et, pour éviter de se donner en spectacle en marchant tous ensemble, ils conviennent de se séparer à la descente du vaisseau. Sur le rivage, Pierre est arrêté par une mendiante. < Êtes-vous donc infirme, lui dit-il» pour supporter la honte de demander Taumône? Dieu ne vous a-t-il pas donné deux mains pour vous procurer votre pain quotidien? » Le christianisme, on le voit, en faisant de la charité une des trois vertus capitales, ne sanctifiait pas la mendicité, comme on Ta prétendu, et ne Vautorisait que si les infirmités rendaient le travail impossible.
La conversation entre la mendiante et saint Pierre est curieuse et touchante. La malheureuse lui montre ses mains mutilées : elle les a dévorées dans un accès de désespoir. « Si j*avais eu plus de courage, dit-elle, je me serais jetée dans la mer et j*aurais mis fin à mes maux. » Et comme saint Pierre lui répond : c Croyez<-vous donc que le suicide soit la fin de la souffrance et non le commencement des tortures réservées dans l'enfer à ceux qui se tuent?— Plaise & Dieu , s'écrie-t-elle, qu'il y ait une autre vie et qu'au prix de tous les tourments je puisse revoir pendant une heure ceux que j'ai tant aimés! n Pierre, étonné, l'interroge. Elle raconte que mariée, aimée par le frère de son mari, et contrainte de dénoncer ou de fuir cet amour criminel, elle a préféré s'éloigner, de peur d'allumer entre