‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 70 sur 75 · Sénèque, lettre III · texte numérisé non relu

Sénèque, lettre III

nous toute sa beauté, mais qui souvent nous paratt bizarre dans ses hardiesses et spirituelle ayec raffinement. Et cependant Savonarole fut le réformateur de l'éloquence sacrée de son temps. Il s*élève avec beaucoup de force contre les prédicateurs jaloux de plaire, < qui charment Toreille, mais qui ne réveillent pas Tàme de la mort du péché, » et il les compare ingénieusement aux joueurs de flûte et aux chanteurs dans la maison du chef de la synagogue; devant sa fille morte, ils chantaient pour tirer des pleurs, mais ils ne pouvaient ressusciter le cadavre. Gomme il arrive souvent, Savonarole se laissait atteindre par les défauts qu'il voulait corriger, mais il les ennoblissait par son génie ; et tel était l'élan naturel de sa pensée, que chez lui la profusion des images, la trivialité de l'expression, les oppositions cherchées d'idées et de mots, l'abus même de l'esprit, ressemblaient à la grande éloquence. Ces plans didactiques de réforme qui succédaient à une lamentation pathétique sur le sort de l'Italie, ces explosions soudaines de ferveur mystique, ces démonstrations hardies du dogme chrétien, ces alternatives de politique et de piété, d'invectives et d'effusions tendres, ce beau regard, ce geste souverain, cet art incomparable de diction , cet accent de conviction communicative, tout devait captiver un peuple corrompu et pénitent, léger comme les Athéniens d'autrefois , et plus dévot que les Italiens d'aujourd'hui. Florence était sous le charme quand elle entendait le grand orateur paraphraser ainsi l'Écriture avec plus d'imagination que de goût :

« Dits met velociores sunt cursore. Mes jours s'écoulent plus rapidement que ne marche un courrier quand il porte ses lettres. Ici Job veut comparer la vie à un courrier qui suit sa route en courant. Examinons un peu cette comparaison, et voyons si nous sommes semblables à ce courrier. De quoi a-t-il besoin dans son voyage? Il lui faut de bonnes jambes pour faire de rudes marches, de bons

souliers pour éviter le mal aux pieds, un bon manteau et un chapeau pour se garantir de la pluie, une boîte pour mettre les lettres, et un bâton pour s'appuyer et se défendre dans Toccasion. Il faut en outre qu'il revienne promptement, qu'il ne s'arrête pas dans les cabarets, mais qu'il fasse de légers repas et poursuive sa route. Eh bien! dans cette vie nous devons ressembler au courrier. D'abord il faut avoir de bonnes jambes; il ne faut pas boiter, si l'on veut arriver au paradis. Les jambes qui nous y conduisent sont celles de la foi ; la gauche nous soutient dans les tribulations inséparables de cette vie, et la droite dans la prospérité ! Les souliers avec lesquels il faut faire la route sont la crainte de l'enfer et Famour de la patrie céleste, et, comme les souliers sont faits de peaux de bêtes mortes, songez combien de morts sont allés en enfer pour leurs péchés.... Le manteau, c'est la charité qux operit miUtitudi' fmnpeccatorum.... Le chapeau est la ferme espérance que nous avons d'obtenir l'aide de Dieu, si nous faisons le bien. Le bâton que vous tenez à la main pour vous soutenir et vous défendre sera la croix du Christ, qui vous soutiendra en toute occasion, etc. *

Cette recherche de rapports forcés, ces allégories subtiles plaisaient au mauvais goût du temps. Mais, orateur profond et pathétique en même temps que bel esprit, Savonarole savait frapper de grands coups sur ses auditeurs par ses descriptions des vices du siècle, par ses anathèmes contre Rome, par ses satires violentes contre le clergé.

«0 prélats! ô soutiens de l'Église !ô seigneurs! regardezle, ce prêtre qui s'en va tout pimpant avec sa belle chevelure, sa bourse et ses parfums. Allez chez lui, vous trouverez sa table chargée d'argenterie, comme celle des grands ; les chambres ornées de tapis, de draperies et de coussins.... Croyez-vous que ces beaux seigneurs vous ouvriront l'Église de Dieu? Leur cupidité est insatiable. Re-

gardez : dans les églises tout se fait pour de Targent. Les cloches sonnent toutes par avidité : elles n*appellent qu^argent, pain et cierges. Les prêtres vont au chœur pour y recevoir de l'argent.... Ils vendent les bénéfices, ils vendent les sacrements, ils vendent la messe de mariage... •• »

Dieu, concluait l'orateur, devait, pour châtier de tels vices, déchaîner sur l'Italie ses plus terribles fléaux. Et alors, dans cette ville si souvent dévastée par la peste, sous les voûtes de Sainte-Marie de la Fleur, où un joor douteux laisse perpétuellement errer de grandes ombres, quelle terreur s'emparait des Florentins quand leur prophète leur annonçait de la part de Dieu l'approche de la contagion, et leur décrivait le spectacle de la mort avec une vigueur et une précision sinistres, que n'ont surpassées Thucydide ni Lucrèce, que n'ont égalées Boccace ni Manzoni :

« 0 Italie ! ô Rome! je sèmerai parmi vous la peste, une peste si terrible que peu de monde y résistera... 1^ Croyez celui qui vous parle ; il n'y aura plus personne pour ensevelir les morts. S'il y a dix hommes dans une maison, ils mourront, ils seront brûlés, et l'on n'aura pas b^oin de pourvoir à leur sépulture ! Quand ce fléau fondra sv vous, il y aura tant de morts dans les maisons qu'on criera dans les rues : c Jetez les cadavres dehors ! » On les mettra sur des voitures et sur des chevaux : on en fera des montagnes et on les brûlera. On n'entendra plus dans la ville ^e ce cri lugubre : « Qui a des morts? qui a des morts 1 Que tous « ceux qui ont des morts les descendent sur leurs portes! » Une foule de gens sortiront sur le seuil de leurs maisons. «Voilà mon fils, dira l'un ; voilà mon mari, voilà mon frère,» dira l'autre. Et l'on fera de grandes et horribles fosses |>our y enterrer tous ces cadavres. Puis les mêmes hommef parcourront de nouveau les rues, ils crieront : « N'y a-t-il « plus de morts par ici? quelqu'un a-t-il des morts? » Et les rangs des citoyens s'éclairciront, au point qu'il restera à .

peine quelques personnes. L'herbe croîtra dans les rues ; les routes seront comme les bois et les forêts. »

Voilà par quelle variété d'éloquence de Savonarole avait charmé et subjugué Florence. Au pied de sa chaire, tous ses auditeurs étaient à lui, et, quand ils avaient quitté l'église, ils retrouvaient encore la parole du mattre jusque dans leurs maisons. Ils y lisaient ses nombreux écrits. Avec une gravité prodigieuse, cet homme, qui administrait le couvent de Saint-Marc, assistait à tous les offices, pré* chait tous les jours, et entretenait une correspondancç universelle ; cet homme était un poète qui composait, en vers assez faibles, il est vrai, de pieux cantiques; c'était un théologien et un politique infatigable à poursuivre dans les traités les plus divers la réforme sociale et religieuse, qui fut la véritable unité de ses travaux. Tantôt, défendant sa doctrine prophétique, il racontait aux Florentins ses conversations avec les anges, avec Dieu, et rédigeait en latin et en italien l'abrégé des révélations divines, compendium revelationum. Tantôt il s'attaquait aux plus grands problèmes de l'esprit humain, et, dans le Trîumphus cruels^ il tentait de réconcilier la raison et la foi, noble effort d'un grand esprit, amlûtion digne d'être admirée, de notre temps surtout où l'on se contente trop aisément, soit en déclarant les choses de^la foi indémontrables, soit en les trouvant trop claires pour avoir besoin d'être démontrées. M. Perrens, sévère pour le Triumphus crucis, parait contester absolument Tutilité d'une démonstration rationnelle que saint Paul recommande et dont Leibnitz a cherché les arguments. Je serais tenté d'adresser à M. Perrens la réponse de Bourdaloue à ceux qui nient l'utilité de l'intervention de la raison dans les vérités de la foi : < Tout homme du monde qui fait profession de christianisme dit : «Je ne raisonne point, mais je veux croire.» Cet homme ne voit pas qu'il manque de foi, parce que ce qu'il dit signifie :

« Je ne raisonne pas, parce que si je raisonnais, ma raison « ne trouverait rien qui la déterminerait à croire.» Or penser de la sorte, c'est manquer de foi. La foi est une soumission raisonnable ^ » Bourdaloue a raison, etSavonarole pensait comme Bourdaloue. Tadmets avec M. Perrens qu'il n'a pas résolu le problème de la réconciliation, mais je l'admire de l'avoir posé.

Contraste singulier ! cet esprit élevé, qui veut accorder la raison et la foi, prononce le divorce de la religion et de la science, et il écrit contre les lettres profanes un traité plein de violence, où quelques réformateurs contemporains des études classiques auraient pu puiser des invectives et des arguments. II pose en principe qu'il est inutile de lire les auteurs païens, parce qu'ils' ne parlent ni du paradis ni de l'enfer, parce qu'ils sont en enfer, et que les vieilles femmes en savent plus qu'eux sur la foi. Il conclut qu'il faut les brûler, et ce n'est pas là chez lui une simple hyperbole de style. Quand il fut au pouvoir, il fit dresser sur la place publique de Florence un bûcher en forme de pyramide, on l'on entassa les chefs-d'œuvre des anciens, ceux des plus grands écrivains de l'Italie, des portraits et des tableaux, des objets d'art admirables, confondus avec des cartes, des trictracs, des échiquiers, des miroirs, des voiles et des parfums ; on y mit le feu : sacrifice agréable au Seigneur, disait Savonarole, en rallumant de ses mains chrétiennes la torche qui, entre celles d'un infidèle, avait incendié la bibliothèque d'Alexandrie ; image passagère du feu éternel qui « dans la maison du diable dévore Aristote et Platon. »

On le voit, Savonarole ne reculait pas devant l'application de ses doctrines. Eût-il essayé d'abord d'être inconséquent, il aurait nécessairement fini par mettre ses actions

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