‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 71 sur 75 · Opuscules, p. 3G · texte numérisé non relu

Opuscules, p. 3G

d'accord avec ses principes. En effet, devenu maître du pouvoir par son éloquence, il était contraint, par son triomphe même, de réaliser dans Florence la réforme qu'il avait prêchée. Rare et dangereuse fortune pour un réformateur, parce qu'en lui donnant la souveraine puissance, elle lui enlève toutes les excuses, le somme d'agir avec logique, et le condamne à prouver par le succès de ses mesures la justesse de ses utopies.

Florence s'était donnée au prieur de Saint-Marc. Elle se crut libre un instant parce qu'elle avait chassé les Médicis, ses anciens mattres ; mais bientôt, précipitée dans l'anarchie, elle se jeta entre les bras de Savonarole, en lui remettant tous les pouvoirs, et en lui demandant, en échange, un gouvernement. Elle reçut d'un moine sa constitution poHtique, et donna au monde un exemple éclatant de Tidéal théocratique réalisé sur la terre. Ce religieux, devenu homme d'État, n'était pas un ambitieux vulgaire, ni un intrigant soudainement jeté au pouvoir par une révolution. Ses écrits démontrent que ses actes, même les plus étranges, n'ont été ni les coups d'essai ni les coups de désespoir d'un politique improvisé, surpris par la nécessité d'agir, mais la pratique réfléchie de théories longtemps méditées. Quel fut le sort de Florence, gouvernée par le dictateur de son choix ? Moralement, elle sembla se régénérer. Dans cette ville frivole, si longtemps livrée au plaisir, au luxe, à la débauche, tout changea. Plus de bals, plus de jeux, plus de blasphèmes, plus de magniûcence dans les vêtements, plus de lectures profanes. Le dimanche et les fêtes, toutes les maisons se fermaient; les églises seules étaient ouvertes et remplies. Dans les rues on rencontrait des processions de chrétiens chantant des cantiques ; les paysans descendaient de leurs montagnes et s'acheminaient pendant la nuit vers Flofence, pour trouver des places à la cathédrale où le Frère devait prêcher. Après avoir commu-

nié, on passait le jour à célébrer la gloire de Dieu ; les noces même n*étaient plus l'occasion de fêtes mondaines, et tel était, dit M. Perren^, Tenthousiasme de ces premiers temps, qu*il ne fut pas rare de voir les jeunes époux, en sortant du banquet nuptial, se vouer à la chasteté pour toujours. Réforme admirable assurément ! Hais à quelle condition s'était-elle accomplie ? Quelle était la sanction de ces nouvelles mœurs ? Quelle était la loi de Florence ? Une théocratie aristocratique. Savonarole avait proclamé Jésus- Christ roi de Florence, et s'était nommé son ministre. Les théologiens ne peuvent être de bien grands démocrates. Le gouvernement le meilleur à leurs yeux doit être celui d'un seul, parce qu'il ressemble le plus à celui de Dieu. Le gouvernement de Florence était donc, d'après Savonarole, celui de Dieu même, et comme on ne peut sans péché faire d'opposition à Dieu, il ne fut pas permis d'en faire à son ministre. Savonarole frappait d'une amende quiconque osait le contredire, et promettait aux citoyens fidèles la rémission de leurs péchés. Si jaloux qu'il fût de son autorité, sachant que le peuple mobile de Florence ne supporterait pas longten!ips une monarchie si absolue et si peu déguisée, et qu'il était prudent de laisser une représentation nationale prendre une part modeste aux affaires du pays, il avait formé un conseil de notables qui jouait le rôle de pouvoir législatif; au sein de ce conseil, il en avait choisi un autre, peu nombreux, qui élaborait les lois avant de les soumettre au conseil précédent. Enfin, au-dessus de ces deux assemblées, il avait placé la seigneurie, véritable conseil de ministres qui représentait le pouvoir exécutif; au-dessus de la seigneurie, Savonarole; audessus de Savonarole , le roi Jésus. II n'y avait rien , comme on voit, d'ultra-démocratique dans cette constitution. Deux mille citoyens seulement sur quatre cent mille étaient admis à l'exercice des droits civils. Tous les

fils de radministralion venaient aboutir entre les mains du dictateur. Tel était le mécanisme du gouvernement aristocratique de Jésus. « Heureuse Florence ! s'écriait sans cesse Savonarole, qui as pris le Christ pour maître, et qui vis paisiblement sous sa loi ! » Heureuse Florence ! en effet, où le Christ régnait, mais en servant de pseudonyme à un moine, où les mœurs paraissaient pures, parce que la vertu était décrétée par la loi. Heureuse Florence ! où Ton ne blasphémait plus, parce qu'on perçait la langue des blasphémateurs, où l'on ne jouait plus, parce qu'on emprisonnait les joueurs, où le mariage était chaste, parce que le premier ministre de Jésus-Christ fixait publiquement en chaire les époques où il devait l'être ; où les maris laissaient leurs femmes entrer en religion, parce que le frère autorisait celles à qui ils ne le permettaient pas de vivre comme si elles n'étaient pas mariées ! On priait, on faisait des processions, on chantait des cantiques, mais on ne travaillait plus ; les ateliers se fermaient, le commerce était ruiné, un peuple tout entier demandait l'aumône parce que le frère avait déclaré en pleine chaire qu'on gagne plus à prier qu'à travailler de ses mains ! On ne lisait plus les auteurs profanes, parce qu'on les brûlait en place publique ; les femmes' ne portaient plus de bijoux, parce que les adolescents, transformés par Savonarole en agents de police, faisaient des descentes dans les maisons, y enlevaient les parures, les livres, les instruments de musique, malgré la résistance des pères et des mères, surveillés, dénoncés et dépouillés par leurs propres enfants. Heureuse Florence, qui n'était plus qu'un couvent agenouillé sous le joug d'un prieur !

Bientôt Florence se prit à douter de son bonheur et à trouver que le régime théocratique du frère était la pire des servitudes. Les partisans des Médicis se liguèrent avec ceux du pape ; une révolution nouvelle précipita Savona-

rôle du pouvoir, la réforme des mœurs fut emportée avec les débris du gouvernement divin, et la dévote, la prude et Thypocrite Florence redevint la courtisane d'autrefois. L'imprudent novateur avait mêlé la religion et les affaires, et fondé la réforme morale sur la loi politique: quand la loi fut renversée, la nouvelle morale tomba en poussière avec elle. Un dernier châtiment était réservé au réformateur. Quand, pour gouverner les hommes, on s'appuie sur le surnaturel, on est tenu d'accomplir l'impossible. Plus d'une fois Savonarole avait affirmé qu'il pourrait entrer impunément dans le feu, faire descendre la foudre du ciel^ ressusciter un mort. < Allumez un bûcher, avait-il dit du haut de la chaire, je traverserai les flammes, et ce sera la preuve que Dieu est avec moi. * Longtemps on le crut sur parole ; puis le jour vint où le miracle parut obligatoire. Un franciscain proposa de tenter l'épreuve du feu, si Savonarole voulait s'y soumettre avec lui. Le peuple battit des mains et dressa un bûcher : le frtre eut peur, et se fit sup* pléer par un de ses disciples qui allait entrer dans le feu à sa place, lorsque heureusement une grande pluie éteignit la flamme et dispersa la foule. Ce jour-là, Savonarole fut perdu ; le peuple ne vit plus en lui un prophète, mais un homme qui n'osait pas mourir. Pour avoir reculé devant le bûcher qu'il avait lui-même demandé, il fut condamné à monter sur celui que lui fit dresser le pape victorieux. Prisonnier, après le siège de son couvent, il traversa, les mains liées derrière le dos, la place publique, où la foule l'insulta et lui jeta des pierres. Il faiblit en face de la torture et s'accusa de crimes qu'il n'avait pas commis ; mais il se rétracta plus tard et recouvra devant la mort le courage qu'il n'avait pas eu devant la souffrance, c II mourut, dit M. Perrens, d'après Guichardin, convaincu de son innocence et pénétré des plus vifs sentiments de charité. Soutenu par l'espérancei il ne démentit point sa fermeté ; il ne

laissa échapper aucune parole qui fût un aveu ou une pro~ testation. On prétendit pourtant qu'avant d'expirer il avait fait entendre cette plainte : « Ah ! Florence, que fais-tu « aujourd'hui I »

Florence se vengeait en brûlant celui qu'elle avait adoré. Après la mort du réformateur, elle retomba dans ses folies et dans ses vices. Les enfants et les femmes dansaient sur les places publiques en chantant des chansons injurieuses contre Savonarole ; le pape défendait sous peine d'excom*^ munication de lire ses ouvrages ; on persécutait ses derniers partisans. Un an s'écoula. Le 23 mai, anniversaire de la mort du frère ^ quelques citoyens courageux allèrent semer des fleurs sur le lieu même de son supplice. La réaction commença, et plus tard la papauté elle-même se chargea de réhabiliter la victime d'Alexandre Borgia. Léon X alla célébrer TÉpiphanie au couvent de Saint-Marc, parmi les dominicains, au milieu de tous les souvenirs de leur mal-* heureux prieur. Paul III déclara qu'il tiendrait pour hérétique quiconque attaquerait la mémoire de Savonarole. Paul IV fit examiner ses œuvres par une commission qui, après six mois d'étude, les déclara irréprochables. Benoit XIV, dans son ouvrage sur la béatification des servie teurs de Dieu, le mit au nombre des saints. De leur côté les protestants, dit Bayle, ont de bonne heure revendiqué Savonarole pour un des leurs, et Duplessis-Mornay l'appelle le Luther de l'Italie. Étrange destinée que celle d'un homme condamné par un pape, absous par un autre, presque béatifié par un troisième, et réclamé par les protestants ! C'est qu'il y a pour ainsi dire plusieurs aspects dans Savonarole, et que chaque parti le considère par où il lui plaît, sans s'attacher à le voir dans son vrai jour. Ici je m'associe volontiers aux conclusions de M. Perrens, énoncées avec une grande modération à la fin de son livre. Savonarole n'est pas un saint : la guerre qu'il a faite à

Rome n'a pas permis de le canoniser. Ce n'est pas un précurseur de Luther : les protestants l'ont pris pour un des leurs à cause de ses attaques contre Rome et la corruption du clergé. Mais Savonarole ne cherchait rien au delà de la réforme des mœurs, et, sauf dans quelques moments d'entraînement, où l'inimitié du pape lui fit oublier les droits de la papauté, il resta invariablement attaché au dogme catholique. Ce n'est pas, comme on l'a pensé quelquefois en France, et comme le théâtre italien Ta représenté, un tribun qui s'est servi de la religion comme d'un instrument pour assurer le triomphe de la liberté politique ; ce n'est pas un martyr de la démocratie ; ce n'est pas un prophète ni un thaumaturge : et pourtant ce n'est pas un imposteur, puisque à force d'imagination, de foi et d'extase, il se trompait lui-même ; sa vie privée est d'une pureté irréprochable, sa vie publique est celle d'un puissant esprit, qui a conçu de bonne heure une grande pensée, la réforme des mœurs, qui, pour en assurer le triomphe, a cherché le pouvoir, et qui s'est perdu en mettant la politique au service de la religion. Par là, il a détruit la liberté, il a violé les droits de la conscience, il a compromis la religion. II n'a pas vu qu'on ne réforme pas le cœur de l'homme au nom de la loi politique, et que, lorsqu'on décrète les vertus religieuses sous la sanction de la force, on peut triompher un instant à l'aide du fanatisme populaire, mais qu'un jour vient où la force se retourne contre la religion et l'opprime du même droit qu'elle l'avait servie. C'est une faute qu'il faut pardonner sans doute à Savonarole, et qu'il lui était difficile d'éviter, comme M. Perrens le fait remarquer avec raison dans ces temps où l'ordre religieux et l'ordre politique étaient sans cesse confondus. Mais si nous ne pouvons reprocher sévèrement cette faute à Savonarole, il nous est permis d'en tirer pour nous-mêmes une leçon, et elle ressort avec d'autant plus de force du livre de

M. Perrens, qu'il est écrit sans déclamation, sans parti pris, avec autant de calme et d'impartialité que de savoir et de talent.

(Journal des Débats^ 18 mai 1854.)

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