‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 8 sur 75 · Odes d^Horace, liv. I, traduction de M. Ânquetil · texte numérisé non relu

Odes d^Horace, liv. I, traduction de M. Ânquetil

lier la doctrine du Christ. C'est avec les ruines de Tantiquité que nous construisons TÉglise du vrai Dieu. Il y avait à Byzance, dans un temple, sous Constantin, une admirable statue du Christ, faite des débris les plus précieux des idoles. Voilà l'image de l'antiquité, institutrice de la jeunesse moderne. Le paganisme que nous enseignons ne fait que des chrétiens.

De même que la littérature n'est pour nous que l'expression éloquente ou poétique des vérités morales, l'histoire n'est que le récit du gouvernement de Dieu en ce monde : c'est le regard de l'homme attaché à ce sillon lumineux que la main de Dieu laisse après elle dans les affaires de l'univers. Quoi de plus religieux qu'une étude qui commente sans cesse le mot de Pénelon : « L'homme s'agite et Dieu le mène ?» Et ne croyez pas que cette adoration de la Providence ne soit qu'un fatalisme déguisé : non, l'histoire telle que nous l'enseignons est la proclamation la plus éloquente de la liberté humaine; car, en même .temps qu'elle est un acte de foi perpétuel dans la divine Providence, elle est un acte perpétuel de justice. Ce n'est pas le récit glacé d'un conteur, qui, sous prétexte d'impartialité, se dépouille de toute passion, même des plus nobles et des plus pures, et n'a, selon le conseil insensé d'un ancien, ni famille, ni autel, ni patrie. L'histoire est à la fois un témoin et un juge, elle dépose à haute voix devant la jeunesse, elle forme sa conscience par d'inflexibles arrêts, et en donnant à chaque homme la gloire ou la honte, selon le rôle qu'il a joué entre les mains de la Provi- * dence, elle fait l'éducation des deux plus saintes croyances de l'humanité, la croyance en Dieu, et la foi dans la vertu.

Je pourrais montrer comment les autres études, et la discipline .elle-même, concourent à l'éducation morale; mais, dans cette étude incomplète, je ne puis toucher qu'aux

points principaux. Voici maintenant venir les politiques qui nous disent:

« Votre jeunesse a peut-être le cœur honnête, mais elle a Tesprit révolutionnaire. Comment en serait-il autrement? vous rélevez à l'école de Rome et d'Athènes, gousle nom d'éducation classique, l'éducation romaine est partout, même dans nos écrivains français, que vous lui donnez pour modèles. Qu'est-ce que Corneille ? un bon père, un bon frère, qui a fait les Horaces^ un excellent homme qui nous a donné le goût des vertus farouches et de l'héroïsme impossible, parce qu'il est devenu citoyen romain au lieu de rester simple bourgeois de Rouen. Qu'est-ce que Fénelon? un communiste. Voyez Télémaque et la république de Salente. Qu'est-ce que Montesquieu? un gentilhomme qui admire les lois de Sparte, où l'on n'était ni mari ni père, et réclame pour une bonne démocratie l'égalité des fortunes. Qu'est-ce que Kollin lui-même, le bon Rollin? un janséniste pacifique, qui ne rêve qu'épée, javelot et catapulte, et trouve naturel que le vol fût permis à Lacédémone puisque la loi l'autorisait, comme Rousseau, cet autre idolâtre de l'antiquité, qui se croyait membre de la république de Platon, parce qu'il mettait ses enfants à l'hôpital. En un mot, sarez-vous ce que vous faites, vous tous qui donnez l'antiquité pour nourrice à votre siècle?

«Supposez qu'il existe quelque part une nation qui, méprisant le travail, cette base des sociétés modernes , ait fondé tous ses moyens d'existence sur la conquête et sur l'esclavage. Cette nation s'est fait une politique, une morale, une opinion publique conforme à son principe, qui n'est, on le voit, ni celui de l'égalité, ni celui de la fraternité. Or, vous envoyez toute la jeunesse française chez ce peuple, vivre de sa vie, et respirer ses idées comme on respire l'air du ciel. Seulement vous avez soin que chaque écolier parte muni d'un livre appelé YÉvangile, et vous.

croyez qu'il est sauvé ; puis vous vous étonnez que les hommes ainsi élevés, anachronismes vivants, se sentent dépaysés dans leur propre patrie, quand ils y reviennent, et que ne voulant pas se changer eux-mêmes, ce qui serait le plus long, ils aspirent à refaire le monde! Et vous vous accusez entre vous! Les uns disent : «C'est l'ancien régime c qui a fait le mal! > Les autres : < Ce sont les philosophes c qui nous ont perdus ! » Ce qui vous a perdus, c'est que tous, vous avez fait sucer à la jeunesse le lait de l'éducation antique, et que tous vous l'avez empoisonnée. »

Voilà, messieurs, l'objection dans toute sa force, et, ne vous y trompez pas, elle nous est répétée de toutes parts'. En vérité, répondrais-je d'abord, nous sommes plus à plaindre qu'à blâmer, car enGn la faute ne vient pas de nous, mais de nos pères. Ce n'est pas nous qui sommes des insensés, c'est l'Europe civilisée qui, depuis trois siècles, n'a pas le sens commun. Le xvi* siècle, que l'on croyait avoir commencé notre renaissance, parce qu'il a ressuscité l'antiquité, n'a commencé évidemment que notre agonie. C'est un corrupteur. Et le xvn*, que dans notre innocence nous appelions le grand siècle, n'a été qu'une dupe. Bossuet et Fénelon, qui s'imaginaient éjever à l'école de Démosthène et de Cicéron deux princes apparemment chrétiens et conservateurs, ne se doutaient pas qu'ils faisaient deux païens et deux révolutionnaires. Les grands esprits, leurs contemporains, que nous prenions naïvement pour ses flambeaux, ne sont que des feux follets qui nous ont conduits aux abîmes. Heureusement, et c'est là notre consolation, tous les peuples se sont laissé tromper comme nous; tous ont goûté, comme dit La Fontaine, Fempoisonr neme coupe que leur offrait cette enchanteresse d'anti-

1. M. Fr. Bastiat, Baccalauréat et Socialisme. — M. l'abbé Gaume, le Paganisme dans V Éducation,

quité ; tous ont été métamorphosés par Gircé, comme nous, et comme les compagnons d'Ulysse, l'Italie aussi bien que l'Espagne, l'Allemagne, où l'on joue devant le public des tragédies grecques que le public comprend, aussi bien que l'Angleterre, qui grandit cependant au milieu de nos malheurs, et où Robert Peel n'en a pas moins accompli une réforme immortelle, quoiqu'il eût fait avec lord Byron des vers latins au collège d'Harrow. Sérieusement, et c'est à vous que je m'adresse, jeunes élèves, plus je vous considère, moins je vous prends pour des Romains. Connaissezvous parmi vous, je ne dis pas des sages comme Caton, mais déjeunes Gatilinas ou déjeunes Gracchus? On dirait que dans nos chaires nous nous occupons, comme Nicolas Rienzi, à ranimer les cendres de la république romaine, ou, comme dit Mirabeau du dernier des Gracques, à jeter de la poussière en l'air pour qu'il en sorte des Marins. Certes, quand nous étudions avec vous l'histoire de ce monde qui n'est plus, nous en tirons des leçons salutaires. Nous vous dirons volontiers, si vous devez être soldats et faire nos guerres d'Afrique, d'imiter Scipion, et nos généraux n'ont pas trouvé l'exemple si mauvais, eux qui ont vaincu et pris Annibal. Nous vous dirons, si vous êtes avocats, d'imiter Gicéron, non pour flatter tour à tour, comme beaucoup d'avocats, Gésar et Pompée, mais pour sauver votre patrie ; si vous êtes poètes, de l'être comme Horace *et Virgile, qui ont fait de si beaux vers, et qui ii*ont pas fait de révolution ! Mais nous ne vous dirons jamais de conspirer contre le sénat et de prêcher la loi agraire. On semble se persuader que nous n'admirons l'antiquité qu'en ne la jugeant pas, et qu'à peine nous mettons le pied sur les ruines de Rome, nos habits deviennent des tuniques. Grâce à Dieu, si nous vous enseignons l'antiquité, ce n'est pas pour vous déporter dans un autre monde et vous dénaturer tout ensemble. Nous sommes obligés de

connaître Rome, comme des petits-fils de connaître leur vieille mère. C'est l'antiquité qui a fait notre littérature, notre langue même, et il nous siérait mal, parvenus à l'âge viril, de ne pas daigner tourner les yeux vers notre berceau. Et puis, de quel droit rayer ainsi deux grandes nations de l'histoire du monde? Il faut donc, dans l'intérêt présumé de vos vertus, vous laisser ignorer qu'il est passé sur cette terre des Grecs et des Romains ^Pourquoi? Parce que les anciens, antérieurs à Jésus-Christ, n'étaient pas chrétiens encore; possesseurs d'esclaves, n'inscrivaient pas sur tous les murs : Liberté et Fraternité; guerriers et pillards, méprisaient la loi du travail ; conquérants, n'avaient pas encore institué le congrès de la paix ? Il faut donc que cette chaîne infinie de l'histoire, que forme le genre humain depuis sa naissance, ait deux grands anneaux rompus! C'en est donc fait de ces chefs-d'œuvre de poésie! C'en est fait de ces monuments immortels de la pensée philosophique! C'en est fait aussi des merveilles des arts : car puisque le paganisme, c'est la mort, que ses derniers vestiges disparaissent du monde! Abattons ces derniers débris du Parthénon, et brisons à nos pieds la Vénus de Milo! Déchirons aussi, déchirons toutes ces pages de nos grands écrivains, corrompues par le souffle de l'antiquité!... Mais quoi ! nous faire les meurtriers des chefs-d'œuvre de nos pères? Devant ces grands hommes, nous serions comme le Cimbre devant Marins il'épée nous tomberait des* mains. D'ailleurs sont-ils si coupables? Corneille n'enseîgne-t-il pas aussi bien à devenir martyr avec Polyeucte, que bourreau de son frère avec Horace? Pénelon, à vivre bon et vertueux à Ithaque, aussi bien que communiste à Salente? Quant à Rollin, que vous attaquez, savez-vous ce que c'était que Rollin? c'était un simple laïque : mais qui mieux que lui sut accomplir cette alliance entre l'inspiration de l'antiquité et l'esprit chrétien, qui est l'idéal de l'enseignement

moderne? Qui mieux que lui sut, en éclairant les esprits de toutes les lumières de Rome et d'Athènes, pénétrer les cœurs de toutes ces vertus nouvelles venues de Jérusalem? On a composé bien des livres sur Téducation, car il n*est pas de siyet plus grave, surtout aux époques troublées où lès partis veulent conquérir la jeunesse à leurs doctrines, parce que c'est conquérir l'avenir. Eh bien ! au milieu de tous ces ouvrages où respire tantôt Tesprit d'intolérance, tantôt l'esprit révolutionnaire, quel est celui qui reste debout, entouré du respect universel, comme l'Évangile de l'éducation ? C'est celui de cet esprit si élevé et si sage, si rempli de pieuse candeur et de gravité, de cet homme honnête, aimable et bon, de cet excellent écrivain qu'on appelle Rollin. Pourquoi? parce que, je le répète, ce livre est un pacte d'alliance entre l'instruction et l'éducation, et que la morale chrétienne, en l'inspirant, y a déposé un souffle de vie qui ne saurait s'éteindre.

Ce livre, messieurs, c'est notre livre, et, quand on voudra nous chercher quelque part, ce ne sera pas dans des productions irréfléchies, que l'ardeur des représailles contre une polémique provoquante a pu quelquefois enfanter; c'est là qu'il nous faudra chercher. ,Vous y trouverez la substance même de notre enseignement ; nous l'y prenons sans rien changer : la vérité ne vieillit pas. C'est sous les auspices de ce grand homme , notre mattre, que nous enseignons à aimer et à honorer Dieu , à prendre pour devise ce mot de TÉvangile, qu'il cite comme le vrai point de départ de l'homme dans la vie : « Soyez parfaits, comme votre père céleste est parfait ; » nous enseignons, et c'en est la conséquences, à croire au progrès de l'individu et de l'humanité tout entière , au progrès fondé sur le perfectionnement moral ; au progrès, le plus profond dessein de Dieu et le plus noble but des sociétés ; nous enseignons à ne pas rester immobile, et à marcher en avant pour que le

dessein de Dieu puisse s'accomplir, à aimer la liberté, parce que sans elle le progrès est' impossible, à ne jamais maudire son nom, même lorsqu'elle s'égare et se blesse de ses propres mains, à ne jamais désespérer de notre patrie, même lorsqu'elle s'agite comme étendue sur un lit de douleur, et que chacun de ses mouvements, comme ceux d*Encelade, ébranle le monde; voilà la sagesse que nous enseignons, conséquente et' rigoureuse comme la géométrie, élevée et sainte comme l'Évangile dont elle est fille; sagesse qui embrasse tous les devoirs, ceux de l'homme et ceux du citoyen, et qui réalise enfin une des prescriptions que la vieille Université de France, sous Henri IV, imposait à ses maîtres : « Vous parlerez sans cesse aux jeunes gens, di- * sait-elle, de Dieu et de la patrie. Vous voyez, messieurs, que nous n'avons pas changé.

Mais, si telle est l'éducation classique, d'où vient donc que d'un tel enseignement soient sorties les générations de notre temps, esprits malades, impatients de la règle, indociles à toute autorité parce qu'ils sont détachés de toute croyance? Messieurs, on commet généralement une grande erreur ; on s'imagine qu'une génération est uniquement le produit de l'éducation qu'elle reçoit, et, quand une génération n'est pas bonne, on rend l'éducation responsable. Que dirait-on, si nous reprochions à l'éducation ecclésiastique du xvm* siècle, le xviir siècle lui-même, et à une célèbre compagnie Camille Desmoulins et Robespierre? Partout on remarque ces contrastes singuliers entre l'éducation et les hommes qu'elle produit, et en tout pays Voltaire sort de la classe du P. Porée. C'est qu'à côté de l'éducation, il y a la famille, il y a l'esprit public, il y a la littérature, et ce sont toutes ces influences réunies qui forment les hommes. De nos jours, la famille, par exemple,* n'a-t-elle rien à se reprocher? A Dieu ne plaise qu'au moment où je déplore l'afl'aiblissement de l'auto-

rite, j'instruise le procès des pères sous les yeux des enfants! Mais n*est-il pas vrai que les vertus qu'ils exigent de leurs fils' sont souvent les vertus qu'eux-mêmes n'ont pas? Que peuvent les maîtres, même les meilleurs, quand ils ont contre eux la puissance de l'exemple paternel? Supposez que nous enseignions chaque matin à la jeunesse le respect de Tautorité, le goût de la discipline, l'amour de Tonlre et de la liberté réglée, en un mot tout ce qui constitue le bon citoyen. Croyez-vous qu'on entendra nos préceptes , si nous les donnons au bruit des coups de fusil d'une révolution? Un grand esprit, M. JoufTroy, dans une admirable leçon sur le scepticisme, se plaint qu'aujourd'hui les pères reprochent aux enfants ce qui est la faute des pères; il a raison. L'esprit révolutionnaire, cest le péché originel du xix* siècle. Vous avouerez «qu'Adam serait mal venu, s'il nous accusait de l'avoir fait chasser du Paradis. -

Une autre influence bien plus puissante encore, c'est celle de l'esprit public. Quoiqu'on ferme le plus soigneusement possible les issues du lycée à tous les bruits du monde, on ne peut complètement isoler la jeunesse de la vie de son temps. Pendant l'année, pendant les vacances surtout, elle sort, elle est libre, elle entend, elle écoute, elle parle, elle s'imprègne de toutes les idées bonnes ou mauvaises qui circulent au hasard, et les rapporte au lycée, où elles se mêlent à l'atmosphère si calme de nos études. Quand l'esprit public est bon, rien de mieux; la force de nos préceptes est corroborée par l'autorité de l'opinion. Mais quand il est mauvais, il mine sourdement la vigueur de renseignement, qui garde sa responsabilité sans pouvoir conserver sa vertu. Ce qui ajoute au danger de cette influence, c'est qu'elle est vague. Des idées précises, on les combat ; mais ces opinions ailées, qui n'ont pas de corps, et qui volent dans l'air, ce sont ces fantômes qu'Ënée ne

peut atteindre de son épée. « L'opinion, a dit Rivarol, est la reine du monde, sans doute parce que la sottise est la reine des sots. » Gela est moins une vérité qu'une impertinence, car beaucoup de gens d*esprit sont les sujets de cette reine-là, et c*est ce qui me permet de vous dire, sans vous offenser, jeunes élèves, que vous vous laissez gouverner par Topinion. Ce qui augmente sa puissance, je le répète, c'est la difficulté d'un contrôle, c'est l'absence d'un censeur. Dans les plus mauvaises pièces, il y a presque toujours, à droite et à gauche de la scène, un homme mûr» au visage respectable, généralement nommé Ariste, qui représente l'homme raisonnable, et qui dit de temps en temps un mot de bon sens pour éclairer ceux des spectateurs à qui leurs lumières ne sufûraient pas. Sur ce grand théâtre où se jouent ies mille fantaisies de l'opinion, on cherche vainement le bon Ariste. Sa voix est perdue au milieu de mille autres voix injustes et passionnées ; et cette jeunesse qui est au parterre, qui écoute et qui applaudit, court risque d'admirer les plus mauvais rôles et d*ôtre la dupe des plus faux acteurs. Voilà le péril, messieurs. La question est donc de savoir si de notre temps l'esprit public est mauvais ou bon. Les optimistes les plus décidés répondraient qu'il peut être meilleur*

Enûn la littérature. Quoi qu'on dise, si les jeunes gens ne lisaient jamais que l'antiquité ou les classiques de notre pays, ils seraient fort honnêtes; mais dans leurs jours de liberté, malgré la vigilance des familles, ces jeunes Grecs et ces jeunes Romains ne lisent-ils pas d'autres discours politiques que ceux de Démosthène, d'autres récits que ceux d'Homère , et n'assistent-ils pas à d'autres pièces de théâtre qu'à celles de Sophocle? Les anciens du moins, ces grands corrupteurs , n'avaient pas inventé le roman. Je ne veux pas calomnier nos contemporains ; mais enfin une statistique, très -habilement faite, dressait naguère

deux tableaux parallèles, bien curieux et bien tristes. C'était, d'une part, Tinventaire de tous les crimes et de tous les vices jusqu'à présent connus dans Thumanité ; de l'autre, le catalogue correspondant de tous les drames ou romans contemporains, où chacun d'eux se trouve scrupuleusement décrit et raconté; car chacun d'eux a été le héros d'un drame ou d'un livre. Le théâtre et le roman ressemblent à ces hôpitaux où l'on a sous les yeux un spécimen de toutes les maladies; et encore, plus heureux que les médecins, ils ont inventé des maladies qui n'existent pas. Gomment préserver les jeunes gens d'un tel danger? En 1553, les cortès d'Espagne présentèrent une pétition au roi pour qu'il lui plût de faire brûler à la fois et les romans de chevalerie qui tournaient la tète de l'Espagne, et ceux qui les écrivaient. Brûler les livres , c'est beaucoup ; les auteurs, c'est trop. D'ailleurs les idées sont comme les salamandres, elles ne brûlent pas dans le feu. Mais un homme de génie parut, Cervantes ; il fit Don Quichotu, et l'on ne vit plus un seul roman de chevalerie. Dieu veuille donc nous envoyer un Cervantes ! Mais aujourd'hui ce n'est pas l'exaltation chevaleresque et l'abus du dévouement cosmopolite qu'il faut guérir : c'est le goût du bien-être personnel, c'est l'amour des jouissances positives, c'est l'égoïsme, c'est Sancho, en un mot, et non pas don Quichotte. Nous nous soucions peu maintenant de délivrer les princesses des mains des enchanteurs, peu nous importe Dulcinée. Mais nous voulons tous être gouverneurs de Barataria, ce qui veut dire, dans le langage de la politique moderne, que chacun, par esprit d'égalité, serait volontiers le président de son voisin. Cette maladie-là est plus difQcile à guérir que l'autre.

Voilà, messieurs, en peu de mots, les vraies causes de l'état moral de notre pays ; qu'on n'accuse donc pas uniquement l'éducation ; l'éducation changerait, que le mal ne

changerait pas. Tai voulu la défendre; pardonnez-moi si j'ai été forcé d'accuser noire temps et tout le monde. Loin de moi la pensée de rien retrancher à vos affections de famille et de patrie pour nous assurer votre reconnais^ sance; ce serait contraire à l'esprit môme de notre enseignement. Tout en nous affligeant, ne désespérons pas de notre temps, ne désespérons pas de notre pays. Nous l'a* vons vu tomber bien bas sous Louis XY, et, de ces abtmes sans fond, il s'est relevé bientôt pour atteindre à la gloire sous le Consulat et l'Empire, et, sous le gouvernement de juillet, à la liberté, à la prospérité, qui valent mieux que la gloire. Ne répétons pas ce mot impie : c Nous sommes au Bas-Empire. «Les Grecs du Bas-Empire. ne savaient que discuter; nous aussi nous discutons, et môme beaucoup ; mais nous avons prouvé à l'Europe, dans de lamentables jours, que nous savons encore mourir, et quand un peuple sait mourir, c'est que sa dernière heure n'est pas encore venue. Vous pouvez donc grandir, jeunes élèves, la fierté dans le cœur; car vous ôtes les enfants d'un pays qui est grand encore, et qui peut encore être heureux. Cette grandeur, ce bonheur sont entre vos mains. F<ute$ une réponse éclatante à ceux qui doutent de nous, en marquant.dans notre histoire la date d'un pas nouveau dans la science et dans le bien. La vie humaine, selon saint Augustin, ressemble à une grande montagne qui porte sur ses flancs des vallées charmantes, des bois, des prairies, mais aussi des rocs et des volcans. « On ne peut descendre, dit-il, il faut toujours monter. > Je ne sais si nos pères ont . traversé les prairies ; nous, nous sommes dans la région des volcans. Montez toujours, et peut-ôtre trouverez-vous plus haut une terre plus solide, des aspects plus riants, un air plus doux; cette marche de pèlerins sur les flancs de la montagne s'appelle le progrès; et ce n'est qu'après avoir gravi longtemps, longtemps, jusqu'au sonmiet de ce

Sinaï perdu dans les nuages du ciel, que Thumanité déchue peut espérer de retrouver Dieu.

DISCOURS PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE DE LOUIS-LE-GRAND ,

le 11 août 1854.

Jeunes élèves,

Je lisais dernièrement dans un vieil auteur du xvi« siècle : « Il m'est advis que toutes fois qu'on parle à cette belle jeunesse , il est plus advantageux de l'orner de bons et sévères préceptes que de la chatouiller d'éloges, et si j*avais oncques à exhorter nos jouvenceaux dans quelque oraison, je leur dirais apertement qu'ils sont bien éloignés des parfaits jeunes gens du tems jadis, comme les a dépeints Horatius et Aristoteles. »

Ne croyez pas, jeunes élèves, que j'adopte la pensée de Charron tout entière. Je serais mal venu, devant vous, à soutenir cette vieille opinion qui place la perfection dans le passé, au lieu de la chercher dans l'avenir, interdit le progrès, décourage par conséquent les efforts, et ne nous console d'être pires que nos devanciers que par la certitude de valoir mieux que nos descendants. Cette élégie sur la décadence perpétuelle du genre humain est d'ancienne date; elle a probablement précédé YlUade, et j'afGrmerais volontiers que l'aïeul de Nestor lui a reproché, plus d'une fois, de n'être, en comparaison du vieux temps, qu'un parfait mauvais sujet. On remonterait ainsi au premier grand-

père et au premier petit-fils. Laissons donc de côté ce lieu commun, je le veux bien, jusqu'au jour où il vous parera une vérité et où vous commencerez à vous en servir, c'està-dire, quand vous aurez soixante ans.

n est encore un point sur lequel je ne suis pas tout à fait d'accord avec Cliarron. Sans chatouiller ^ comme il dit, les jeunes gens d'éloges^ on peut leur dire francliement le bien qu'on pense d'eux, et je ne me croirai pas votre courtisan, pour vous féliciter aujourd'hui de vos travaux et de vos succès, en présence du savant illustre et de l'administrateur éminent qui président à cette fête. Vous avez répondu à l'attente de vos maîtres, soutenu avec honneur l'antique réputation du lycée, et mérité de l'Association des anciens élèves de Louis-le-Grand , si attentifs à la gloire de leurs jeunes camarades, un témoignage solennel de satisfaction. Faites hommage de vos victoires, messieurs, à l'habile capitaine qui nous a tous commandés; c'est sur le front de notre digne et cher proviseur qu'il faut poser vos couronnes, et vous regrettez comme moi, j'en suis sûr, qu'on ne les y puisse placer que par métaphore, car ici l'image oratoire n'est que la justice même et la vérité.

Maintenant je reviens à mon vieil auteur: j'ai fait, quand il le fallait, mes réserves ; mais il est un point sur lequel il a raison. Non, vous ne ressemblez plus aux jeunes gens d'autrefois. Le jeune homme du xix* siècle (c'est de lui, ou plutôt, vous le voyez, c'est de vous que je veux parler), le jeune homme du xix* siècle a sans doute conservé quelquesuns des traits de l'ancienne jeunesse, ceux que rien ne peut effacer, parce qu'ils tiennent essentiellement à la nature humaine; mais il a reçu de son temps plusieurs traits particuliers, qui font de votre physionomie, ne vous en déplaise, une physionomie originale. Je ne veux pas dire que vous soyez pires ou meilleurs, messieurs, mais vous êtes différents. Prenez les jeunes gens de l'antiquité, tels que les re-

présentent les philosophes, les moralistes, les historiens, les poètes, Aristote dans sa Rhétorique, Térence dans ces comédies charmantes qu'un de vos maîtres traduit avec tant d'élégance * : partout ce sont les mêmes traits ; les jeunes gens sont impétueux, ardents ; emportés par leur fougue, ils ne se gouvernent point; passionnés pour ce qui honore, ils aiment les distinctions, surtout celles de la victoire, car la jeunesse est jalouse de prééminence, et la victoire est une prééminence. Ils ressentent ces deux ambitions bien plus que la convoitise d'argent; ils sont très-peu avides, parce qu'ils n'ont pas fait même l'essai du besoin ; ils sont confiants, parce qu'ils n'ont pas encore éprouvé beaucoup de mécomptes. Ils ont l'âme généreuse, parce qu'ils n'ont pas encore été rapetisses par la vie ; ils aiment à rire, et partant ils sont moqueurs, etc. Voilà, ce me semble, dit Aristote*, le caractère des jeunes gens.

Vous en avez garde quelque chose, messieurs. Vous aimez à rire, par exemple ; vous êtes moqueurs, et je ne m'en plains pas, puisque £*est la tradition. Mais, d'autre part, quelle différence ! Les principaux caractères de la jeunesse mis en lumière par le philosophe, c'est l'ardeur, l'amour de la gloire, le dédain de l'argent, l'espérance, l'illusion, la croyance si ingénue au bonheur, la passion de l'honneur, enfin toutes ces qualités vives et charmantes qui ont inspiré le mot de Vauvenargues : a Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme. >

Sous ces nobles fleurs de l'âme, en effet, on sent la vertu germer et mûrir. A Rome, à Sparte, même à Athènes, chez ce peuple ingénieux dont l'âme ne valait pas l'esprit, partout, dans l'antiquité, vous trouverez au fond des cœurs le

I. ll.Fallez, auteur d'une remarquable traduction en vers des AdeU fhes.

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