‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 1 sur 67 · ET MORALES · texte numérisé non relu

ET MORALES

OSUVRBS DE CHAPELLE ET DE BACHAUMONT, NouTelle édition^ précédée d'une notice , par M. Tenant de La Tour.

Je connais un certain nombre de gens très-sensés, trèsspirituels et un peu paresseux, qui, par aversion pour le mouvement et par système philosophique, font profession de haïr les voyages. Cette espèce de confrérie du repos a pris pour devise le proverbe oriental : « Il vaut mieux être assis que debout, et couché qu'assis. » Elle a pour patrons, dans l'antiquité, Socrate, qui, sauf pour aller en guerre, n'est jamais sorti d'Athènes, et, dans les temps modernes, Kant, qui est mort, dit-on , sans avoir mis le pied hors de Kœnigsberg. « A quoi bon quitter son chez soi? Les voyages, dites-vous, apprennent à connaître les hommes : raison de plus pour ne pas voyager. Ouvrez Homère, et vous verrez qu Ulysse, le grand voyageur d'au* trefois, qui avait visité les villes et étudié les mœurs, s'était fait une pauvre idée de l'humanité ; il la méprise, se moque d'elle, et la dupe ni plus ni moins que Figaro. D'aili[i 1

leurs, pour connaître les hommes, il n'est pas néœssaire de monter à cheval, en voiture, ou sur un vaisseau, et de courir aux quatre coins du monde. Restez chez vous , et regardez en vous-même. Nous avons tous un cœur, plus vaste que la mappemonde, plus inconnu que le centre de l'Afrique, peuplé de sentiments et de passions plus variées que les races de diverses couleurs dont est nuancé l'univers. Telle était l'opinion du plus grand des siècles , de celui qui a le mieux connu les hommes , du xvn* siècle enfin, qui pensait beaucoup, observait sans cesse, s'étudiait lui-même, et ne sortait pas de chez lui. «Voilà ce que j'entends dire à des sages de mes amis, dont les plus grandes débauches de locomotion sont des expéditions lointaines de Paris à Auteuil, à Passy, ou à Eaubonne. Ils partent de temps en temps pour ces pays perdus, en fredonnant, quand ils sont gais :

Rarement à courir le monde On devient plus homme de bien^

ou en se récitant, quand ils sont tristes, la fable mélancolique des Deux Pigeons.

Il est très-vrai qu'au rvn^ siècle on voyageait peu: Mme de Sévigné allait aux Rochers ou chez Mme de Grignan ; La Fontaine prenait le plus long pour aller à GhAteau-Thierry voir ou plutôt ne pas voir sa femme, qui était à vêpres ; Racine, tout jeune encore, partait pour le Languedoc et s'installait dans la sainte maison de son oncle le chanoine, où il manquait de commettre quelques péchés mignons pour avoir trouvé les Languedociennes trop jolies. Mais en général les honnêtes gens de ce temps-là ne se dérangeaient guère, et j'ai trouvé dans de très-bons auteurs, pour expliquer cette immobiUté, une théorie littéraire analogue à celle que nous avons imaginée pour expliquer la froideur du xvn* siècle à l'égard de la nature.

H est à peu près reconnu aujourd'hui qu'au xvn* siècle personne, hormis deux ou trois privilégiés qui avaient des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et qui sa-* vaient, comme la Fontaine et Mme de Sévigné, le prix de rherbe des champs et « des feuilles qui chantent , > personne, dis-je, ne comprenait ni le sainfoin, ni les roses, ni la senteur des bois, ni les soupirs du vent, ni le lever de la lune, ni le coucher du soleil . Le soleil, la lune, la campagne, la mer, n'ont été découverts que vers la fin du xvm* siècle : la mer, par Bernardin de Saint-Pierre, sur les côtes de l'Ile-de-Pranée ; la campagne, par J. J. Rousseau , qui la rencontra par hasard un jour sur son chemin, en se promenapt sur les bords du lac de Genève. (Test que le xvn* siècle était un trop bel esprit pour s'aviser de remarquer la nature : il vivait dans les salons, et, comme on l'a dit spirituellement, il ouvrait à peine la fenêtre pour regarder le jardin. Comprend-on l'impertinence de Mme de Rambouillet, qui osait s'écrier un jour devant trois ou quatre, belles dames non moins dégoûtées qu'elle : < Je ne puis souffrir l'odeur du fumier I » Ce mot peint tout un siècle , comme je l'entendais dire l'autre jour dans une chaire publique. Et voilà comme au xvn* siècle on n'entendait rien aux beautés de l'univers !

C'est là la théorie en faveur, pour expliquer l'inintelligence de la cour de Louis XIII et de Louis XIV à l'endroit de la nature. Je ne veux pas la combattre ici, quoique je sois un peu de l'avis de Mme de Rambouillet, et que j'aie d'ailleurs la conviction parfaite que nos pères comprenaient la mer, et la campagne, et les bois, et les étoiles tout aussi bien que nous : seulement ils en parlaient moins, ils n'avaient pas fait de la nature un genre littéraire en pleine exploitation, une matière à paysages, une botte de couleurs ; ils n'avaient pas inventé le genre descriptif. Mais passons.

Pour expliquer les goûts casaniers du xvn* siècle» on a imaginé une théorie semblable : Si l'on ne voyageait pas alors, dit-on, c*est la faute de Descartes et de sa philo* Sophie : le spiritualisme était à la mode. A Paris, là société polie se réunissait en grand gala pour disserter sur le : « Je pense, donc je suis, » et pour discuter sur l'Âme des bétes. Quand on a pris l'habitude de méditer sur les grands problèmes de l'esprit, de vivre en téte-à-téte avec les idées innées et les esprits animaux, on fait comme Descartes, qui demeura si longtemps enfermé dans un poêle, on reste éternelleihent chez soi, comme un re* dus, sans s'en apercevoir, et, à force d*étudier l'homme, on cesse tout rapport avec l'humanité. Voilà pourquoi le xvn* siècle ne voyageait pas : il philosophait, et ne songeait pas à courir les champs ; il faisait le tour de l'esprit humain; cela le dispensait de faire le tour du monde.

Je veux bien admettre cette explication, qui a cours aujourd'hui chez les personnes lettrées; mais avouez aussi que l'immobilité du xvii* siècle avait encore une autre cause que la philosophie, et que la faute en est, non pas seulement à Descartes, mais au coche. Savez-vous un supplice plus formidable que le coche, le coche d'eau, le coche de terre, ce n'est pas la peine de les distinguer!

Par un chemin montant, sablonneux, malaisé, etc.

Aujourd'hui, pour aller à Lyon, il vous suffit de vous asseoir le matin sur d'excellents coussins, de vous adosser à une cloison bien rembourrée et bien capitonnée, de rouler doucement pendant quelques heures, en lisant un journal ou quelque roman spirituel de la Bibliothèque des chemins de fer, SteUa et Yanessa de M. Léon de Wailly, ou l'aimable Tolla de M. Edmond About; le grand effort et le beau mérite de voyager ! Mais aller à Lyon au xvn* siècle,

c'était un des grands événements de la vie : on faisait ses préparatifs trois mois d'avance ; on appelait son notaire et son confesseur, on mettait en ordre ses affaires et sa conscience, on embrassait sa femme, on bénissait ses en* fants, et Ton partait. Au bout de onze jours, si le voyage était rapide (je m'en assurais hier dans Tallemant des Réaux), on arrivait brisé, meurtri, à demi mort, et l'on allait rendre grâce à Notre-Dame de Fourvières de ne pas être mort tout à fait. Quand on voyageait dans sa chaise , on versait trois fois en dix lieues comme M. de Turenne, on était dévalisé par une bande de voleurs comme M. de Retz, ou, si l'on était femme et jolie, on était enlevée à main armée, comme Mme de Miramion, par M. de Bussy-Rabutin, à la tête d'un escadron de chevaliers de Malte. Ces fatigues, ces hasards, ces périls étaient aussi propres, ce me semble, que les spéculations de la philosophie , à inspirer aux Ames les plus aventureuses l'amour du coin du feu ; ou bien, si l'on tenait absolument à parcourir le monde, si quelque intérêt d'affaires ou de santé vous entraînait loin du logis, on s'associait, comme Chapelle et Bachaumont, on faisait provision d'argent, de belle humeur et de courage pour tout partager, plaisirs, ennuis et dangers, et l'on quittait Paris un beau matin, en laissant tous les salons en émoi, et en promettant de raconter en prose et en vers les événements du voyage.

C'était en septembre 1656. Chapelle avait besoin d'aller prendre les eaux d'Encausse, dans les Pyrénées. Chapelle passait, de son temps, pour un viveur, comme nous disons aujourd'hui, et les eaux d'Encausse étaient réputées souveraines pour les estomacs délabrés. Bachaumont, ami de Chapelle et gourmet comme lui, projetait justement le même voyage. Us conviennent de partir ensemble ; jusqu'à Bourg-la-Reine ils regrettent leurs amis et pleurent de se séparer d'eux. À Antony, le chagrin commence à leur

creuser Testomac ; à Longjumeau ils descendent de voiture, s'assoient au bord d'une fontaine et mangent deux perdrix froides. En général, leurs étapes assez courtes sont marquées par d'excellents repas ; leur récit de voyage ressemble à un menu perpétuel. C'est bien mieux encore après leur séjour fortiflant à Encaus^e : ici les voyageurs s'enivrent, là ils s* empiffrent, on voit que les eaux ont produit leur effet. J'ai toujours remarqué, en lisant les livres classiques où nos aïeux osent parler franchement de leurs nombreux repas (on ne se piquait pas alors, par bienséance, de vivre à jeun), qu'ils mangeaient bien plus que nous. 11 y a décadence dans l'appétit national, progrès dans la tempérance publique, ou hypocrisie de sobriété. Desbarreaux disait un jour à un ami de Chapelle, M. d*Elbène, qui refusait un bon morceau pour ne pas se faire mal : « Êtes- vous donc par hasard de ces fats qui s'amusent à digérer? » Chapelle et Bachaumont n'avaient pas non plus cette fatuité , sans doute, à en juger par leur régime de voyage. On n'avance pas vite quand on se nourrit si consciencieusement. Trois jours s*écoulèrent avant que les deux amig fussent arrivés à Orléans. Là ils changèrent d'équipage ; et, comme ils ne purent trouver de voiture commode à Orléans , ils en flrent venir une de Paris. Un jour < parut à deux pas des portes, le long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par de vilains chevaux et conduit par un cocher de louage. > C'était leur nouveau carrosse; ils s'y établirent tant bien que mal, et le lendemain soir ila allèrent coucher à Blois. A Blois on dîne chez le président de Bailleul, et l'on y dtne à merveille :

Là d'une obligeante manière, D'un visage ouvert et riant, n nous fit bonne et grande obère, Nous donnant à son ordinaire Tout ce que Blois a de friand.

ÉTUDl!» LITTÉRAIRKS KT MORALES. 7

Puis après le dtner on part et Ton va se coucher à Amboise» où Ton soupe. Voilà comme on voyageait alors; manière lente et coûteuse , peu commode quand on a des affaires, mais, après tout, très-agréable pour les gens d'esprit et de loisir, qui ne tenaient pas à brûler le pavé et qui aimaient la conversation. On ne cause plus dans nos chemins de fer. Pour causer il faut avoir du temps devant soi, et la rapidité du trajet est si grande qu'elle ôte jusqu'au sentiment de la durée. On se sent emporté trop vite pour se rappeler qu'on a du temps à perdre. Et puis, pour causer avec plaisir, il faut connaître son causeur. Autrefois, dans les vieilles diligences où l'on vivait côte à côte avec un voisin trois jours et trois nuits, on formait avec lui une espèce de liaison sut generis^ une intimité de voyage dont on jouissait pendant la route, et qu'on déposait en arrivant, avec sa houppelande et son portemanteau. Maintenant, à quoi bon commencer un dialogue qui va se briser à la station prochaine? comment nouer une relation avec un voisin qui tout à l'heure disparaîtra par la portière? On ne peut plus causer en voyage; rêver, pas davantage : rêvez donc à toute vapeur ! Observer, encore moins : que voulez* vous observer par la fenêtre d'un wagon? des arbres, des remblais, des talus et des tunnels? C'est pourquoi il ne sortira jamais d'un chemin de fer un petit récit de voyage gai, spirituel^ amusant dans son agréable lenteur et son aimable flânerie, comme celui de Chapelle et de Bachaumont,si aimé du xvn* siècle, si applaudi de Voltaire, et relu encore aujourd'hui , ne fût-ce que par qui veut apprendre comment on voyageait en France dans le bon vieux temps.

C'est en effet à ce point de vue quasi archéologique que le voyage de Chapelle et de fiachaumont, le morceau principal de l'édition de M. de La Tour, a conservé quelque intérêt pour nous, sans parler du plaisir que procurent

toujours \m style aisé et piquant, un tour d'esprit fin et ingénieux. Il ne faut pas surfaire le talent des deux amis et le mérite de leur ouvrage ; leur prose a moins de sel que la prose d'Hamilton, et leurs vers, souvent prosaïques et plats, n'ont pas la grâce des vers de Voltaire. On ne trouve pas dans leur récit ce que nous aimons aujourd'hui dans les souvenirs de voyages , la peinture exacte et vive des lieux, des monuments et des hommes ; c'est à peine si de loin en loin Chapelle et Bachaumont nous donnent en passant quelques détails de mœurs sur les provinces qu'ils traversent, et les mœurs qu'ils étudient ne sont pas les meilleures. Ces deux mauvais sujets laissent là volontiers les beautés de la nature et les monuments de l'art pour aller se divertir en pitoyable compagnie. A Narbonne, on les conduit visiter la cathédrale. Ne leur demandez pas , au sortir

delà,

Si rarchitecte qui la fit La fit ronde, ovale ou carrée, Et moins encor s'il la bâtit Haute, basse, large ou serrée.

Ils n'en savent rien ; ils ont à peine jeté les yeux sur un tableau de Sébastien del Piombo,quileur a paru abominable, et ils ont pris congé de l'église au plus vite, pour se présenter c aux trois des plus polies demoiselles de l'endroit. « Voilà comme ces messieurs voyagent, partageant leur attention entre les belles femmes et les bonnes tables. Ils vantent avec la même reconnaissance la bonne chère de Toulouse et la beauté des Artésiennes, « propres, galantes et jolies. • — « Elles nous donnèrent lieu de les accoster, ajoutent-ils, et sans vanité nous pouvons dire qu'en deux heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires et que nous fîmes peut-être quelques jaloux. ■ En revanche, la ville de Bordeaux ne leur inspire que deux mauvais quatrains, et celle de Marseille qu'une bonne épigramme

ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORiVLES. 9

contre Scudéry. Ces allusions piquantes aux personnages contemporains, semées ç&'et là dans le récit, en Grent le succès au xvn* siècle. On dut s'égayer beaucoup dans les salons de Paris de ce quatrain sur le gouvernement de Notre-Dame de la Garde, dont Scudéry avait fait tant de

bruit :

C'est Notre-Dame de la Garde, Gouvernement commode et beau, A qui suffit pour toute garde Un Suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.

On s*amusait sans doute aussi, partout ailleurs qu*à Montpellier, de cette description d»un cercle de province : c Dans cette chambre, nous trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent pas trop belles ni trop bien mises. A leurs petites mignardises, à leur parler gras, à leurs discours extraordinaires, nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de Montpellier.... Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles valaient par le commerce qu'elles ont avec eux...

Les unes disaient que Ménage Avait l'air et l'esprit galant, Que Chapelain n'était pas sage, Que Costar n'était pas pédant.

Les autres croyaient M. de Scudéry

Un homme de fort bonne mine, Vaillant, riche et toujours bien mis; Sa sœur, une beauté divine.

Et Pélisson un Adonis, j^

Copié à la dérobée, passé de main en main, promené de ruelle en ruelle, un tel récit de voyage, qui ne perdait ja-

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mais Paris de vue et qui savait y revenir sans cesse par des allusions et des épigrammes lancées à propos» obtint dans la société du temps un succès de malice, comme des nouvelles à la main. Plus tard Taisance et l'agrément du style conservèrent à ce petit ouvrage la bienveillance des amateurs, tant qu'on aima en France le genre léger, la poésie fugitive, et toute cette petite littérature agréable des anciens épicuriens français. Aujourd'hui nous nous piquons de sérieux, nous prétendons aller au fond des choses, les grâces de la forme ne nous sufQsent plus, et les œuvres de Chapelle et de Bachaumont, même leurs œuvres complètes, dans le joli volume de M. de La Tour, nous paraissent un mets assez mince, depuis que nous avons l'appétit de la gravité. Aussi, pour s'intéresser encore à ces pages si goûtées autrefois, il est bon^de n'y pas chercher seulement de la prose sémillante et des petits vers galants, mais d'y étudier deux hommes d'esprit du xvii« siècle, probablement bien supérieurs aux écrits qu'ils nous ont laissés.

On sait peu de chose de Bachaumont. Il était fils du président Le Goigneux et frondeur comme lui; c'est même lui qui avait trouvé ces noms de fronde et de frondeur. Bachaumont était un de ces beaux esprits séditieux et galants qui tournaient aussi lestement un rondeau contre Mazarin qu'un madrigal pour leurs maltresses. Le petit nombre de pièces qui nous restent sous son nom ne nous permet guère de juger son talent; la plus importante, le Divorce de VÀmour et de VHymènèe^ n'est peut-être pas son ouvrage. Ce qu'on sait de certain, c'est qu'après une jeunesse orageuse (Tallemant des Réaux parle d'une escroquerie commise effrontément et aggravée par un mot cynique), Bachaumont, las des affaires, abandonna sa place de conseiller au Parlement, et se donna tout entier aux plaisirs du monde et de l'esprit. Il se lia avec Chapelle, fit avec lui le voyage d'Encausse , et l'écrivit avec lui d'un

ÉTUDES UrrÉKAlRES ET MORALES. Il

Style si bien appareillé, que, malgré beaucoup d*efforts, ou n'a jamais pu discerner dans le récit la part de Tun et celle de Tautre.

Chapelle et Bachaumont étaient faits pour devenir bons amis. Tous deux, assez mal élevés par leurs pères, avaient eu de bonne heure sous les yeux de très-mauvais exemples. Le père de Bachaumont» tout président et tout marié qu'il était, avait continué longtemps, sans s'émouvoir des quolibets, un commerce intime de galanterie avec cette belle Mme Guillon dont la reine-mère disait : E bdla sta GuUUm, mi ressemble. Le conseiller Lhuillier, dont Chapelle était le fils naturel, était un homme d*esprit, fort ami de la gaillardise, à qui ses sœurs avaient Tattention d'envoyer chaque année pendant deux mois une servante accorte et proprette pour faire ses confitures ; c'est Tallemant qui raconte ce fait en souriant. Lhuillier, quand il venait à Paris, logeait chez Gassendi, qui donna des leçons de philosophie au jeune Chapelle, ainsi qu'à Bernier et & Molière. Quand Chapelle fut devenu suffisamment philosophe, Lhuillier se chargea lui-même d'achever son éducation et de compléter les leçons de métaphysique par des leçons d*amour. Après ravoir mené chez Épicure, il le conduisit lui-même chez Lais. Le grand siècle n'est pas toujours beau à voir de près. Chapelle profita si bien à l'école de Gassendi et de Lhuillier, que lorsqu'à vingt-six ans il perdit son père et qu'il hérita de quelques mille livres de rente, il se sentit assez philosophe pour se contenter de son bien et assez galant pour mener gaiement la vie. Il hanta mauvaise compagnie, et 86 lia, par exemple, avec d'Assoucy, qu'il rencontra plus tard à Montpellier, se sauvant avec son page pour échapper aux fagots; puis il se rangea, c'est-à-dire qu'il ne fréquenta plus que des épicuriens de haute naissance, comme les Vendôme, les Coudé, et quelques jeunes seigneurs qui auraient pu se chauffer, en place publique, du même bois

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que d*Assoucy» mais qu'on ne pensait pas à brûler, parce qu'ils savaient porter élégamment leurs vices et les couvraient de l'édat d'un grand nom. Partout, dans le monde et dans l'intimité, parmi les grands seigneurs et les grands esprits, à Chantilly avec M. le Prince, k Auteuil avec Boileau, Racine et Molière, Chapelle platt à tout le monde par l'enjouement de son caractère, par l'agrément de son esprit naturel et cultivé, et par cette finesse de goût qui est peut-être la première de ses qualités et le trait caractéristique de son mérite. Chapelle, qui a si peu écrit et dont Fopinion avait une telle autorité sur les plus grands hommes de son temps, me représente assez bien une classe d'esprits peu nombreuse parce qu'elle est très-distinguée : c'est celle des hommes d'un goût singulièrement fin, délicat, difficile, qui ont tout lu, qui savent toutes choses et qui n'écrivent rien ou presque rien, parce que la volupté du repos est bien grande et que le sentiment très-vif de la perfection décourage de produire. Ds ont l'œil si clairvoyant qu'ils aperçoivent le faible de toutes les idées et de tous les styles : aucun prestige ne les éblouit, aucune renommée ne les abuse; leur goût est un crible qui ne laisse passer que le pur froment ; c'est une de ces balances d'une sensibilité infinie qui ne pèsent que l'or. Ils sont paresseux, mais surtout par délicatesse, pour ne pas profaner par une œuvre incomplète leur rêve de perfection exquise, ou, s'ils consentent à laisser tomber une esquisse de leurs mains, c'est avec une négligence sincère qui ne permet pas de les juger. Tel je me représente Chapelle, qu'on ne mettrait pas à son rang si l'on voulait le classer d'après ses vers. Les anecdotes que le xvn* siècle nous a transmises sur lui nous le montrent supérieur à ces œuvres inégales et en partie oubliées, où il ne mettait pas le meilleur de son esprit. Pour le bien connaître, il eût fallu l'entendre à quelque dtner d'Auteuil, à table entre Molière et Boileau, un peu avant le

dessert; il eût faflu voir la liberté de ses jugements, même sur les œuvres de ses illustres ami^, et Tautorité dé son opinion aux yeux des gens de goût. Une anecdote racontée par Segrais nous donne quelque idée de cela.

c rétais, dit Segrais, logé proprement et commodément au Luxembourg, et j'y fis un jour un régal à Despréaux, à Puymorin, son frère, à Chapelle et à M. d'Elbène.... La fête était faite pour lire un chant du Lutrin de Despréaux, qui le lut après qu*on eut bien mangé. Quand il vint aux vers où il est parlé des cloches de la Sainte-Chapelle :

Les cloches dans les airs de leurs voix argentines Appelaient à grand bruit les chantres à matines^

Chapelle, qui se prenait aisément de vin, lui dit : « Je ne • te passerai pas argentines ; argentine n*est pas un mot franc çais. « Despréaux continuant de lire sans lui répondre , il reprit : < Je te dis que je ne te passerai pas argentines; cela « ne vaut rien. » Despréaux repartit : « Tais-toi, lu es ivre. » Chapelle répliqua : « Je ne suis pas si ivre de vin que tu es < ivre de tes vers. » Leur dialogue fut plaisant, et M. d'Elbène, qui avait du goût^ prit le parti de Chapelle. »

Il est piquant, comme dit à propos M. de La Tour, de voir Boileau traité de novateur par Chapelle, comme un romantique par un académicien de 1820. Le temps a donné tort à Tennemi à*argentines. Ce mot charmant est devenu français. Mais des hommes très-distingués d'alors, Segrais et M. d'Elbène, donnaient gain de cause au buveur clairvoyant qui, à travers les fumées du vin, dénonçait le néologisme. Ce juge incorruptible, même dans l'ivresse, accepté par les plus grands écrivains et arbitre de Topinion littéraire, si écouté des hommes de goût, c'est le véritable Chapelle, bien supérieur, selon moi, au Chapelle des œuvres diverses, et Ton apprend à le connaître moins dans sres vers, je le répèle, que dans les anecdotes du temps et dans

Kl ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.

la notice judicieuse et fine de M. de La Tour. Remercions le docte bibliophile de nous avoir donné cette édition nouvelle de Chapelle et de Bachaumont. L'impression en est belle; le texte est d'une correction scrupuleuse ; les notes sont courtes et bien choisies; enfin les agréables pages dont M. de La Tour a orné ce petit volume lui assurent une place honorable dans la collection que M. Jannet a commencée avec tant de go^t et de succès.

{Journal des DébaU^ 18 mai .1855.)

CORBESPONDANCE DE BOGER DE RABUTIN, COMTE DE'BUSSY, AVEC SA FAMILLE ET SES AMIS (1666-1693).

NouTeUe édition, par M. LudoTic Lalanna, tome L

Dans une de ses plus charmantes causeries, où sont touchés avec une exquise finesse tous les traits essentiels de Bussy-Rabutin, M. Sainte-Beuve a dit de sa correspondance :

« La correspondance que Bussy entretint pendant son long exil avec un nombre assez considérable d'amis, hommes et femmes, restés pour lui attentionnés et fidèles, a du prix pour l'histoire du temps, et il ne lui manque pour être tout à fait intéressante que de trouver un éditeur, un Walkenaër ou un Monmerqué qui en répare le texte, y restitue, s'il est possible, bien des noms propres, marqués par de simples et impatientantes cfoife*, et qui donne djes éclaircissements sur les personnages. »

En effet, cette correspondance, si souvent imprimée, ne

Ta jamais été complètement ni exactement. L'éditeur du premier recueil publié quatre ans après la mort de Bussy (1697X le P. Bouhours, homme de beaucoup d*esprit, de prudence et de ménagements, n'a laissé transpirer des lettres du caustique écrivain qu'un choix inofTensif, capable de faire prendre Bussy pour un agneau ; et, même dans cet état de discrétion et d'innocence, elles ont eu quatre éditions. Les suppléments ajoutés depuis à ce premier recueil sont bien insuffisants. Le texte en est altéré; les noms propres, au moins dans les éditions françaises, ne sont indiqués que par des initiales; enGn la correspondance de Bussy, telle que nous l'avons lue jusqu'Ici, n'est qu'un abrégé infidèle. Heureusement Bussy, depuis quelque temps, a trouvé beaucoup d'amis empressés à le servir. M. Jannet a donné à YHistoire amoureuse des Gaules une place dans sa précieuse Bibliothèque^ et une place de choix, car son édition est excellente, et les notes qu'y a mises M. Paul Boiteau sont assez spirituelles pour ne pas paraître trop multipliées. La bibliothèque Charpentier, non moins curieuse des bons ouvrages, veut à son tour avoir son Bussy et l'avoir au grand complet. Après les Mémoires publiés il y a un an, voici le premier volume de la Correspondance. On sait que Bussy, mis à la Bastille en punition du scandale causé par YHistoire amoureuse^ ne sortit de sa pri* son que pour être exilé dans ses terres (1666). Ses Mémoires finissent avec sa prison ; ses Lettres commencent avec son exil et nous conduisent jusqu'à sa mort (1693). Pendant vingt-six ans, nous voyons passer devant nous tous les correspondants de Bussy, plus de cent cinquante personnes d'esprit, de condition, de sexe et d*âge divers. C'est le dé* filé le plus animé :

« Grands seigneurs et grandes dames, femmes vertueuses ou galantes, prélats et académiciens, poètes et abbés, hommes d*épée et de robe, semblent s'être donné

rendez-vous autour de Bussy pour faire sortir de terre cet ancien monde si différent du nôtre. »

Ainsi parle M. Ludovic Lalanne dans la notice qu*il a mise en tête de son édition de la Correspondance de Bussy; car c'est lui qui s'est chargé de remplir le vœu de M. Sainte- Beuve. Son nom est à lui seul la meilleure des garanties. On peut d'avance être sûr qu'il ne négligera rien, et compter sur un texte aussi pur, aussi complet qu'il est possible, sur la suppression des « impatientantes étoiles, > sur la désignation précise des personnages, retrouvés avec sagacité, sur des notes opportunes, sobres et instructives, enfln sur une véritable édition de Bussy. Tous ces mérites se montreront surtout dans les volumes suivants, pour lesquels M. Lalanne a eu à sa disposition toutes les ressources désirables; ils se trouvent déjà dans le premier volume, quoique l'éditeur ait manqué, pour rendre son travail plus complet, d'un manuscrit important, égaré, à ce qu'il parait, par un docte académicien*. Tel qu'il est, ce premier volume a des parties fort attrayantes dont je voudrais donner brièvement l'idée.

Les principaux correspondants de Bussy qu'on y rencontre sont, avec Mme de Sévigné, les ducs de Noailles et de Saint-Aignan, la comtesse de Fiesque, la marquise de Gou ville, Mme de Montmorency, Mlle Du pré, Mlle d'Armentières et Mlle de Scudéry.

Les lettres de Bussy et de sa cousine sont une suite de combats singuliers. C'est d'abord l'affaire du portrait satirique de Mme de Sévigné, inséré par Bussy dans YHistoire amoureuse; puis une explication sur le refus qu'a fait Mme de Sévigné de prêter à Bussy un millier de pistoles ; enfin un vif débat sur une question d'étiquette : Qui, 4o M. de Grignan ou de Bussy, écrira le premier à l'autre au

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