Voir la notice de M. Lalanne, p
sujet du mariage de « la plus jolie fille de France. » Dans cette petite guerre, Bussy commence toujours par croiser la plume contre celle d^sa cousine, prestement, comme un homme sûr de ses coups ; parfois même il a Fair de faire le généreux et de se réduire à la défensive ; puis il rompt malgré lui devant la vaillante Clorinde, et finit par tomber à genoux. « Levez-vous, comte, je ne veux point vous tuer à terre, ou reprenez votre épée pour recommencer le combat. « Bussy ramasse son épée, recommence le duel à la première occasion, et se fait de nouveau désarmer et pardonner. Telle est l'incomparable escrime de Mme de Sevigne, qu'elle bat et rebat l'habile et obstiné jouteur; tel est son charme et sa bonne grâce, qu'elle le renvoie toujours content, quoique batta. Et pourtant il arrive à Bussy de n'avoir pas tort dans tous ses différends. Mais en ce caslà même, par des arguments spécieux assaisonnés de plaisanteries aimables et de coquetteries innocentes, Mme de Sévigné lui persuade qu'elle a raison. Bussy prétend, et à bon droit, que c'est à M. de Grignan de le complimenter le premier en entrant dans la famille. Mme de Sévigné soutient, sans en démordre, que c'est à lui, Bussy, de faire les avances à M. de Grignan, et elle s'y prend si bien, la merveilleuse fée, que ce susceptible cousin si entêté des droits de la parenté, ce fier gentilhomme si intraitable sur la prééminence nobiliaire des Rabutin, se laisse mener à H. de Grignan par la victorieuse main de sa chère cousine, et le premier lui fait une belle révérence. Ainsi finissent d'ordinaire les rencontres de Bussy et de Mme de Sévigné; ainsi va leur commerce : lui regimbant, elle triomphant. L'homme s'agite, la femme le mène. C'est bien souvent comme cela.
Dans la correspondance de Bussy avec ses autres amis et amies, on dirait que les rôles ont été partagés à l'amiable. Chacun a le sien. Le duc de Noailles et le duc de Saint-
Aignan sont les utilités. Ils ont l'oreille du prince ; ils lui parlent de Tezilè. Bussy leur écrit des lettres» toutes pleines des louanges du plus grand des moaarques ; elles seront lues sans doute au petit lever. Le duc de Saint-Aignan a dû montrer à Louis XIV le compliment de condoléances qu*il a reçu de Bussy pour la mort de son fils : < J'ai su si bon gré au roi de la manière dont Sa Majesté vous a consolé» que ce mat(re-là m'a paru digne du service de toute la terre. Ce n'est qu'auprès de lui seul au monde qu'on peut trouver des douceurs à perdre ses enfanta» quelque honnêtes gens qu'ils soient. > C'est un père de famille qui ose parler ainsi ! Pourtant il a un cœur et il aime ses enfants. Mais» pour trouver une louange d'un tour plus raffiné, il se fait pire qu'il n'est. On le prendrait pour un « dénaturé. » comme La Bruyère dit que sont les ambitieux. Ce n'est qu'un courtisan doublé d'un bel esprit,
Mme de Grouville est une de ces femmes aimables, si nombreuses au xvu* siècle, qui ont commencé par la ga<lanterie et qui doivent finir par la dévotion. Au moment où nous la rencontrons, elle arrive à l'Age où, comme dit Saint-Ëvremont, « Dieu est le dernier amant. » Elle s'ennuie d'elle-même, écritrelle à Bussy, et voudrait « se faire ermite. » Elle est à mi-chemin entre le monde et le couvent. Mme de Fiesque, la petite comtesse, cette « maîtresse in» termittente du chevalier de Grammont, • cette folle « ai salée dans sa folie » (c'est le mot de Mme de Sévigné}, raconte à Bussy ce qui s'est passé à la cour de Mademoiselle. Elle a bien quelque grief contre son correspondant. Il a écrit dans ses Mémoires : « La conquête de la comtesse de Fiesque était, de toutes les affaires de galanterie, la plus aisée à terminer ^ ; » mais il a dit aussi en traçant son portrait : « Il n'est qu'elle seule au monde qui soit embellie
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d*Qn menton pointu. » Et an tel compliment vaut qu'on pardonne beaucoup. Elle a fait grâce à l'impertinent et ne loi marchande ni les compliments, ni les assurances d'à* mitié, ni les nouvelles du jour. Hais la grande nouvelliste, c'est Mme de Montmorency ; elle est comme chargée de la chronique de la cour; elle annonce les promotions des maréchaux de France et des chevaliers de l'Ordre, les mariages, les morts, les aventures scandaleuses, et sa plume ne chôme jamais. Ses lettres, on l'a bien dit, sont de vrais bulletins : ils se suivent avec régularité, précision , concision. Même à la veille d'un procès qu'on va juger, elle trouve le temps d'informer Bussy qu'un chien enragé a mordu trois filles d'honneur. Parfois, le sujet aidant, elle prend le ton leste et vif. Ce n'est plus un bulletin, c'est une fort jolie lettre que celle où elle raconte le soufflet donné par Mme de La Baume au laquais de Mlle du Mény. < La Baume appelle la du Mény d'un étrange nom ; la du Mény demeure d'accord que ce nom lui convient, mais qu'il est commun entre elles deux. » Tout cela, sur le seuil de l'église. On ne s*étonne pas que Bussy appelle Mme de Montmorency le meilleur de ses correspondants, et lui fasse de temps en temps, siu* l'agrément de son esprit, des compliments qui d'ailleurs pourraient être plus délicats : « Vous n'êtes pas si abrutie que vous pensez. > La délicatesse n*est pas le don de Bussy : en lui dominent toujours, & côté de l'homme d'esprit, le soldat, le libertin, et même le provinciale II a gardé le goût de la gaillardise, et veut le faire partager : « Mandez-moi le mot de M. de Grammont, « écrit-il à Mme de Montmorency, qui hésite à le dire, tant le mot est difficile à envelopper. Et pour l'encourager : < Je
1. « An dtmdarant, Bussy était un fat à qui ni la cour ni la guerre n'ont jamais pu ôter le goût de la mauvaise compagnie ni Tair de la province. » (Recueil de Jfaurepcu, t. TV, p. 265; cité par M. Lalanne dans sa notice y au I** Tolume des Hémoires.) ^ C'est parfaitement vrai.
VOUS déclare, ajoute-t-il, qu'il n'y a ordure au inonde que je ne vous dise, quand ii s'en présentera occasion, sans vous faire rougir. > Et Bussy tient parole» et, si Mme de Montmorency ne rougit pas quelquefois, c'est que son front est aguerri.
Mlle Dupré, l'amie de Gonrart, la nièce de Saint-Sorlin, une fille assez laide, qui sait quatre langues, y compris le latin, est la correspondante littéraire. Un été, elle a été prendre les eaux à Sainte-Reine, dans le voisinage de Bussy; elle lui a fait visite, s'est liée avec lui, et, de retour à Paris, le tient au courant des événements de la littérature : < Saint-Pavin est tombé en apoplexie; il n'est pas encore bien guéri. M. de Racan a fait pis, il est mort. M. Pellisson vient d'obtenir une pension de deux mille écus. L'abbé de Montigny a été reçu à TAcadémie. » Elle envoie à Bussy les ouvrages nouveaux, et lui demande ce qu'il en pense. On voit que dans son cercle elle se pare des lettres de M. de Bussy et se croit éclairée d'un reflet de sa gloire. C'est une de ces personnes instruites, bien élevées, et qui seraient aimables si elles ne nageaient pas toujours en pleine littérature. Mariées, mères de famille, leur esprit et leur entretien auraient des intermèdes où il ne serait pas question des livres ni des auteurs, et où, pour ainsi dire, on prendrait ses vacances. Pour comble de malheur, Mlle Dupré raffole des bouts-rimés. Elle en fait sur tout sujet, et en expédie une provision dans chaque lettre. Elle en fait même contre l'amour, ce qui, laide comme elle est, n'est pas très-généreux. Bussy lui renvoie force compliments, et aussi des bouts-rimés qui ne valent guère mieux que ceux qu'elle lui adresse. Mais il ne semble pas faire grand état de son goût, ni de ses jugements, ni de ses recommandations. Gomme toute femme lettrée, amie de ces messieurs de l'Académie Française, elle entend bien élire un peu les nouveaux membres ; elle s'agite autour des fau-
teuils vacants, elle a ses candidats, elle fait valoir leurs titres et demande des voix. Un jour elle protège Tarchevêque de Paris, Harlay de Champvallon, et demande à Bussy son suflTrage pour lui. « Si je ne le lui donne, je le donnerai à quelque autre, > répond Bussy sans plus de façon, et il lui envoie un sonnet sur des rimes proposées par elle : « Prenezvous à vos rimes si vous trouvez le premier quatrain un peu gaillard. On est trop heureux d'en sortir, à quelque (HTix que ce soit. » Voilà comme Bussy échappe au mauvais pas, et Mlle Dupré reçoit un sonnet « gaillard » en échange de la voix qu'elle n'a pas obtenue.'
Mlle d'Armentières est une autre fille mûre, toute jaune et toute maigre, en dépit du lait d'ânesse, néanmoins de belle humeur et supportant gaiement les gaietés de Bussy, au besoin même donnant la repartie lestement pour une demoiselle. C'est l'amie de Mme Montglas, et Bussy l'entretient volontiers des crimes de l'infidèle. C'est sa plainte étemelle, c'est la blessure toujours saignante. Lé bon Corbinelli, qui écrit à cet amant endolori des lettres pleines de naturel, de morale, de philosophie, et surtout.de citations latines, pourrait dire à coup sûr : Vulnus alit i;ent5.... Bussy a beau protester de sa haine, en prose et en vers, contre la perfide qui l'a trahi pendant sa captivité à la Bastille ; il a beau peindre sur les lambris de son salon des images et des devises comme celle-ci : « Une Fortune, avec le visage de l'infidèle et ces mots : Levés avnbœ^ ambx ingratx, légères toutes deux, et toutes deux ingrates, » Bussy l'aime toujours. Il oublie ce qu'autrefois il écrivait dans les Maximes (tamaur^ composées pour Mme de Montglas :
Pauvres amants qui criez nuit et jour
Et qui vous plaignez d'une ingrate.
Je ne crois pas votre cœur sans amour,
Quoique votre fureur éclate.
On voit toujours l'amour dans le dépit
Et jamais dans rindifférence, Et, lorsque Ton fait tant de bruit, On aime encor plus qu'on ne pense.
lies amies de Bussy lui répètent souvent ce refrain, et il est curieux alors de le voir se défendre obstinément d'une constance plus honorable que toutes les épigrammes, les devises et les petits vers vindicatifs, et qui serait touchante s'il s*y abandonnait. On lui saurait gré d'avoir eu plus d'amour que de vanité ; mais il gAte un bon sentiment par son ostentation à s'en dire guéri. Il saisit toutes les occasions de parler de son ancienne mattresse, et quand sur ce sujet délicat on s'abstient de répondre, il se plaint, il demande fièrement si on le croit toujours malade. Ne s'aviset-il pas de se lier avec le directeur de Mme de Montglas, le R. P. dom Côme, de correspondre avec lui et de lui parler de son amour, c'est-à-dire de sa haine? car il n'aime plus Mme de Montglas ; il la hait, il la méprise. Longtemps il a cru l'aimer encore :
« Je lui cherchais des excuses, et je me disais des raisons bien meilleures que les siennes, tant j*étais ingénieux à me tromper moi-même. La vérité, mon révérend Père, est que mes sens étaient encore alors maîtres de la raison. Je disais de ma mattresse comme Ovide de la sienne :
Aversor morum crimina, corpus amo....
Mais, si vous avez souhaité de me voir sans amour pour Mme de Monglas, vous avez contentement. On n'en peut être plus dégagé que je ne le suis, etc. »
Enfin tout le discours d*un amoureux de comédie. La réponse de dom Game à ces confidences et à ces citations étrangement profanes est un modèle de bienséance, de finesse et de dignité :
« Je ne vous dis rien sur le chapitre de la dame dont vous me faites l'honneur de me parler; le ministère où elle m'em-
ployait m'impose un silence si austère que tout ce que je puis TOUS en dire, c'est que ses affaires et sa santé ne sont pas en assez bon état pour lui faire quitter Paris. Vous êtes bien heureux, Monsieur, d*ayoir brisé vos liens : il n*y en a point de cette nature qui ne soient toujours dange* reux et très«souvent incommodes. Je crois bien que votre sortie de la Bastille vous a rendu plus d*une liberté. Si j'étais maître de la mienne, Monsieur, je vous irais cher* cher jusque dans votre solitude; nous y parlerions de ce grand maître qu'on ne se repent jamais d'avoir servi, et j'aurais le plaisir de vous dire quelquefois moi-même, qu'on ne peut être avec plus de respect que moi, etc.^ »
Plus tard, Bussy voulut insister et reparler à dom Gdme de Mme de Montglas. Dom Côme lui répondit qu'il n'avait plus l'honneur de diriger la conscience de cette pénitente, trop peu pénitente: « Elle m'a trouvé, dit-il, trop incommode pour ime personne qui ne veut rompre qu'à demi avec les folies du siècle. » Comme elle avait quitté Bussy parce qu'il était à la Bastille, elle quitta dom Gdme parce qu'il lui défendait la comédie : elle aimait sa liberté et celle de ses amants, et ne voulait pas plus d'un confesseur qui l'éloignait du monde et la retenait au logis, que d'un amant qui se faisait mettre en prison. Dès que Bussy apprend que dom Gdme ne dirigeait plus Mme de Montglas, il ralentit sa correspondance; il ne lui écrit plus guère qu'un an après, lors de sa nomination à l'évéché de Lombez.
Comme Bussy se vante de sa haine contre Mme de Montglas, il se vante aussi de sa résignation à l'exil, et n'est pas plus sincère, ou ne lit pas mieux au fond de son cœur. A l'entendre, il est dans ses châteaux le plus heureux des hommes.... Il fait bfttir, il surveille les ouvriers, il reçoit